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I. Mémoires de l'uLbé d'Auribeau

semblée tumultueuse, dont la passion, Tesprit novateur et destructeur, les épouvantaient, n'avaient pas tardé à lâcher pied et à rentrer dans leur diocèse ; mais la majorité des prélats resta ferme à son poste. Ils avaient conscience que leur devoir était de faire front à Tennemi. La postérité doit reconnaître qu'ils rendirent les plus grands services. Placés dans les circonstances les plus difficiles, engrenés dans une Révolution qui faisait éclater l'ancien monde et les mettait chaque jour en présence de décisions nouvelles, nous ne voyons pas qu'ils aient commis beaucoup de fautes. Déjà, par V Exposition des principes signée de tous les évêques de France, ils avaient formé l'opinion sur la constitution civile. Leur héroïque attitude dans la journée du 4 janvier 1791 acheva de la frapper à mort.

Ils avaient pour les conseiller un homme d'une rare expérience, à la fois modéré et ferme, en qui la prudence n'excluait point l'audace : c'était Boisgelin, archevêque d'Aix. C'est lui qui offre, au nom du clergé, les quatre cent millions de biens, proposition qui démontra d'une façon éclatante le parti pris de spoliation qui poussait la Constituante. C'est lui qui rédige la fameuse Exposition dont l'influence fut immense, parce que, signée par les évêques de l'assemblée, elle entraîna le courant de l'épiscopat tout entier et, par l'épiscopat, les curés et la nation. C'est lui qui durant deux ans tient la correspondance avec Rome et qui, pour éviter, s'il est possible, les derniers déchirements, pousse ses collègues à offrir au pape leur démission dans là lettre du 3 mai 1791, jusqu'à ce que nous le retrouvions, en 1801, faisant cette fois à Pie VII le sacrifice que n'avait point accepté Pie VI.

Il était d'autant plus nécessaire aux prélats de la Constituante de suivre une marche, assurée, que leur exemple et leurs actes avaient la plus grande influence sur la conduite de leurs collègues dispersés. Comme leur qualité

de députe leur assurait une sécurité relative, dont ne jouissaient pas au même degré les évêques de la province, ils étaient encore à leur poste, alors que bien des diocèses se trouvaient privés de leurs premiers pasteurs. Comme, d'un autre côté, les communications de la cour romaine étaient rares et lentes, c'est vers les prélats députés qu'on regardait pour cliercher l'orientation.

Ils ne trompèrent pas cette confiance. Leur fière attitude dans la séance du 4 janvier 1791 grandit encore leur situation aux yeux de la France catholique. Les mandements des évêques du dehors disent assez quelle admiration et quel élan une telle conduite avait provoqués dans tous les diocèses. Leur courage va fortifier partout la résistance. Quelques jours après, l'évêque de Blois, M. de Thémines, parlant des malheurs de l'Eglise, voulait laisser « à ces illustres confesseurs dans l'assemblée nationale la tâche pénible d'être nos lumières et nos guides ^. » Le noble exemple de ces confesseurs avait donné cette fois le signal ou du moins précipité le courant de la résistance. Elle va s'organiser sur toute la surface du territoire.

Les évêques des divers diocèses commencèrent par refuser eux-mêmes le serment qu'ils interdisaient aux autres. On sait que l'épiscopat ne compta comme assermentés que quatre prélats titulaires : Loménie de Brienne, archevêque de Sens ; Talleyrand, évêque d'Autun ; La Font de Savines, évêque de Viviers; Jarente, évêque d'Orléans. A ce nombre il faut, il est vrai, ajouter Loménie de Brienne,

1. Lettre de M. l'évêque de Blois aux électeurs du département de Loir-et-Cher,! 1 février 1791.

çoadjuteur du cardinal Loménie,soii oncle ; Gobel ^, évêque de Lydda, et du Bourg-Miroudot, évêque in partibus dèBabylone. Les quatre premiers nous sont connus, surtout Talleyrand et Loménie de Brienne. Jarente était criblé de dettes. Savine se livra, durant la Révolution, à toutes sortes d'excentricités, quittant son costume ecclésiastique pour celui de garde national, organisant jusque dans son palais des bals « patriotiques », permettant à ses prêtres le mariage, se faisant républicain, abdiquant ses fonctions et apostasiant, jusqu'à ce qu'un repentir sincère vint mettre fin à tant de folies 2.

Les prélats assermentés allaient être les pères de l'Eglise constitutionnelle ; mais ils faillirent l'étouffer dès sa naissance. Loménie de Brienne, La Font de Savines, Jarente, par sentiment d'honneur, par scrupule de gentilshommes, refusèrent de participer, en quoi que ce soit, au remplacement de leurs collègues dans l'épiscopat. «Je jure, mais je ne sacre pas », répondit Jarente à Gobel, élu métropolitain de Paris, et qui lui demandait l'institution canonique comme h son suffragant. La situation se compliquait singulièrement. La Constituante trancha la difficulté en décrétant que n'importe quel évêque pourrait sacrer et instituer n'importe où, pour n'importe quel siège. Le sceptique Talleyrand, déjà démissionnaire de son évêché d'Autun, qui aurait pu, ainsi que Sicyès, être choisi pour le siège de Paris, de préférence à l'obscur évêque de Lydda, voulut bien, probablement non sans rire, commander à Gobel de prendre la direction de ce grand diocèse et aux fidèles de lui obéir. Assisté de Gobel et de Miroudot, « aventurier franc-comtois, dit M. Sau-

1. Gobel, évêque de Lydda, dont la défection devint bientôt après publique, était suffragant de révoque de Bâle, qu'il représentait en Alsace pour la partie française de ce diocèse. Il n'appartenait qu'indirectement à l'Eglise gallicane.

2. Cf. Le schisme constitutionnel dans l'Ardèche par Simon Brugal, 1889.

zay, ex-bernardin et consul de France à Bagdad, qui avait obtenu par surprise le titre d'évêque de Babylone », Talleyrand donna l'onction pontificale aux premiers évêques assermentés. Ce n'était point heureux pour l'Eglise constitutionnelle, d'avoir été en quelque sorte engendrée par un évêque tel que Talleyrand. Les prélats expulsés ne lui ménagèrent pas l'épithète d'Eglise Talleyrandiste. On se plut même parfois à célébrer l'arrivée des nouveaux pontifes par des chansons où le couplet de Talleyrand alternait avec celui de l'intrus *.

Il paraît que Seignelay-Colbert, évêque de Rodez, prélat d'une conduite irréprochable, mais d'un caractère faible, avait été tenté de se joindre aux évêques constitutionnels. Il allait prêter serment lorsqu'il en fut empêché, au dernier moment, par l'abbé Malzieu,son collègue à l'assemblée nationale ~.Les constitutionnels avaient également compté sur l'adhésion de M. de Lorry, évêque d'Angers. Grégoire ^, dont les assertions dans la question présente

1. Sauzay, I, 409-412, donne une de ces chansons pour Besançon,

2. Le dernier délai pour la prestation du serment était fixée au 4 janvier 1791. L'évêque de Rodez allait le prêter et préparait un mandement pour ses diocésains. L'abbé Malzieu court à son hôtel. Le prélat est couché et le domestique défend sa porte, parce que Seignelay-Colbert doit partir le lendemain pour Rodez. L'abbé Malzieu, à force d'instances, finit par arriver iusqu'à lui et lui représente la gravité de l'acte qu'il va accomplir, c Vous êtes, lui dit-il, le successeur de saints évêques et à la tête d'un saint clergé, et d'un coup vous allez obscurcir cette gloire. Cette devise dont la ville de Rodez se montre fière : Rulena fidelis Deo el Re<ri, Rodez fidèle à Dieu et au roi, vous allez donc la renier. Il sera donc dit qu'un Colbert va perdre le beau diocèse de Rodez. . . Monseigneur, levez- vous et partez à l'instant pour l'Angleterre.» A cette vive apostrophe, l'évêque ne répondit rien. Il enfonça sa tête dans son lit, et le lendemain il partit pour l'Angleterre au lieu de se diriger vers le Rouergue. L'abbé Malzieu à qui le vénérable docteur Marion demandait comment un évêque, « aussi pieux que Mgr Colbert », avait pu concevoir un pareil projet, répondit qu'il avait été porté à cette détermination par son secrétaire. Cf. Servières, Histoire de l'Eglise du Rouergue, in-8°,1875.

3. « Lorry, ancien évêque d'Angers, le même, dit Grégoire [Mémoires, II, 272) qui, d'abord réfractaire au serment, voulut ensuite le prêter, mais trop tard, pour conserver son siège, attendu que l'élection de son successeur était commencée, Lorry qui, insermenté, voulut cependant four-

ne doivent être accueillies qu'avec une grande réserve, affirme que ce prélat, pris de regret d'avoir refusé le serment, se ravisa et voulut le prêter, mais trop tard.

Tous les autres refusèrent, et de quel ton ! Je ne sais quel souffle d'héroïsme passa dès cette époque sur la France catholique. La persécution donne à certaines âmes une vibration qui leur fait rendre un son sublime. Quelle imprudence d'acculer ainsi des hommes à leur conscience ! Entendez l'évêque de Glandèves, M. de Hachette des Portes : « Malheur à moi, dit-il, si, accablé de travaux et d'années, touchant de si près au période de la vie, j'imprimais une tache à ma vieillesse, et si je laissais après moi l'exemple et le scandale d'une faiblesse. Heureux, avant de terminer ma carrière, si je suis trouvé digne de souffrir quelque chose pour l'amour de Jésus- Christ et pour la cause de son Eglise i. » Voici M. de Bourdeilles racontant lui-même la scène de son refus de

nir à Villars, évèque de Laval, la crosse et la mitre, etc.. » Il semble que, si telle eût été la résolution de M. de Lorry, il n'aurait pas répondu, le 10 vendémiaix'e, an II, aux sollicitations du constitutionnel Rangeard et de ses amis : « Nos ôpinionà ne sont pas les mêmes. Elles sont libres, je le sais, et je ne vous demanderai pas plus le sacrifice des vôtres que je ne vous ferai celui de mes principes dans lesquels je veux fifre et mourir ; mais nos cœurs s'entendront toujours. Toujours vous me serez cbers et je voudrais pouvoir vous le prouver. » Grégoire, encouragé par celle extrême tolérance de M. de Lorry, écrivait : « Franchement, je voudrais qu'il écartât toutes les considérations qui l'empêchent de se réunir avec nous dans la cathédrale de Paris. » — Grégoire (ibid. II, 16, 163) dit encore que les évèques de Langres, Besançon, -^lois, Chartres, Rodez, avaient pris des mesures pour organiser leur diocèse sur le plan de la constitution civile du clergé, m.ais qu'ils changèrent d'avis, entraînés par leurs confrères. La conduite ultérieure de ces prélats, en particulier de l'évêque de Chartres et de l'archevêque de Besançon, la grandç part prise par l'évêque de Langres à la polémique contre la constitution civile du clergé, ne laissent guère de crédit à cette affirmation de Grégoire. Lecoz, évêque élu d'IUe-et- Vilaine, ayant écrit à l'évêque de Rennes de garder son poste en jurant, comme l'avait fait l'évêque d'Angers, l'évêque de Rennes répond que M. de Lorry est « injustement accusé, dans quelques libelles, d'une faute qu'il n'a pas. commise.» Collect. ceci., XI, 84-90.

' 1. Collection ecclésiastique, III, 309-311,

serment dans la cathédrale de Soissons. «Le magistrat, dit-il, m'a sominé de me rendre dans le temple saint. Il m'y attendait pour me donner une nouvelle église, un nouveau peuple, une nouvelle mission, un nouveau clergé ; pour que je reçusse de ses mains, des mains d'un laïque, une loi émanée de la seule puissance politique, une loi publiée contre le vœu de toute l'Eglise de France, une loi destinée cependant à servir de code pour le gouvernement ecclésiastique de France, une loi qui soumet à la magistrature civile le pontife de Jésùs-Christ ! Et c'est à un évêque qu'on la propose? C'est de l'évêque qu'on exige un gage de son acceptation dans un serment irrévocable, prononcé à la face des saints autels, en présence des peuples et du clergé. A la face des saints autels, ils ont entendu de ma bouche un serment contraire ! Prosterné aux pieds de ces mêmes autels,j'ai juré fidélité h l'Eglise, obéissance à son chef visible. Du haut des cicux, son chef invisible, Jésus-Christ, a reçu mon serment, les saints protecteurs du diocèse en sont les gardiens. Il vous sera représenté, mes frères, à vous et h moi, au jour redoutable de notre jugement. Que le magistrat, avant de me proposer un nouvel engagement, déchire ma profession de foi, qu'il efface du livre céleste mon premier serment, qu'il l'arrache des mains de Jésus-Christ. Tant que le premier subsistera, en prêter un second qui le révoque, quelle trahison, mes frères, et quelle infidélité !» Il y a dans ce langage, de la fierté, de la hauteur, je ne sais quelle vaillance guerrière, et une foi résolue jusqu'à l'enthousiasme. De tels documents abondent. Quand le procureur général syndic du département du Gers, vient déclarer à M. de la Tour-du-Pin, archevêque d'Auch, qu'il est tenu par ordre de l'Assemblée nationale de se soumettre à la constitution civile du clergé, il s'attire cette réponse : « Lorsque, par l'autorité du Saint-Siège apostolique, l'Eglise m'a investi dé sa juridiclion en me

plaçant sur le siège d'Auch, je ne croyais pas que j'eusse jamais des ordres à recevoir de ijui que se soit dans le monde pour le gouvernement spirituel de mon Eglise, si ce n'est du concile de ma province, d'un concile national ou œcuménique, ou de l'Eglise de Rome, mère et maîtresse de toutes les autres. Les temps ont pu changer. Monsieur, mais non les principes '. » L'évêque de Senez écrit, le 10 décembre 1790, au directoire du département: « Qu'on ne m'oblige pas à renoncer à mon état, on ne l'obtiendra jamais de moi. Qu'on ne m'oblige pas à trahir mon ministère. Ma tête est aux hommes, mon âme n'estqû'à Dieu. La voix de mes ancêtres, dans cette église plus ancienne que cet empire, me parle plus haut que vous. La loi divine 'm'oblige avant la loi humaine. Je jette mon ancre sur la foi de tous les siècles et non sur le sable des opinions nouvelles. Vous m'ordonnez de quitter mon église et d'abjurer mes fonctions : le pouvezvous ? Chassé de cette ville, je passerai dans une autre de mon territoire ; je suis uni h cette église h titre d'époux, de père et de pontife. Elle est à moi sans partage. Mes intentions sont pures, ma foi ne me trompe pas. Je plaide une belle cause. Non, je le proteste, un vil intérêt ne souille point mon ame, la vengeance n'est pas plus dans mon cœur que dans mes mains. Les larmes que je répands dans le secret attestent bien mieux encore le ciel de mon innocence ~. »

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