CHAPITRE SIXIÈME
Avec quelle vigueur les évêques défendent la situation
I. Les évêques inébranlables pour eux-mêmes, ont à affermir les autres, et à défendre la situation. — Ils nous apparaissent environnés de ruines. Tout semble s'effondrer sous leurs pas. — Crainte de défaillances, ils voudraient détourner toutes les rigueurs sur leur tête et être anathème pour leurs frères. — Comment ils doivent tout d'abord s'assurer de leurs curés. — L'assemblée nationale et les évêques se les disputent. — Angoisses des curés. — Cbeveux blanchis en une nuit. — Désolation d'un évêque qui a perdu tout son clergé devenu constitutionnel. — Menaces de peines spirituelles. — Le curé d'Auch, qui vient de jurer, excommunié séance tenante, à la cathédrale, par son archevêque. — Avec les curés, il fallait préserver les fidèles. — Comment ils sont tiraillés en deux sens. — Comment les évêques cherchent à les prémunir. — Tendre appel adressé par M. de Bourdeilles à ceux qui sont tombés. — II. Après ces appels au clergé et aux fidèles, les évêques s'adressent aux autorités administratives, aux électeurs. — Ils les conjurent de ne point procéder au remplacement des insermentés. C'est leur droit de citoyens et leur devoir de chrétiens. — Quand les autorités ont passé outre, les évêques somment les élus de ne point prendre la place des pasteurs légitimes. — • Quel sombre tableau ils tracent de la situation des intrus. — L'argument de la succession apostolique brandi sur leur tête. — Sommation d'avoir à montrer leurs titres, leurs pouvoirs, de rendre le bâton pastoral, la chaire usurpée. — Leurs sacrements nuls, r— Ils ont rompu la chaine.de la tradition, dont « l'anneau brisé est sanglant », dit Bossuet. Ils sont les évêques de la constitution et non de l'Eglise. — Ils sont traités de mercenaires, de fils de l'étrangère. — III. Correspondance des constitutionnels avec les évêques légitimes. — Ils s'y montrent souvent modérés, modestes, et paraissent un peu honteux de prendre la place de si grands personnages. — Curieuse lettre à l'ai-chevêque de Reims. — Une lettre vive à l'évêque de Nancy. — Charme particulier des lettres où les évêques ouvrent leur cœur à leurs remplaçants égarés.
Après avoir professé leur foi, les évêques avaient à confirmer celle du clergé et des fidèles. Les prélats dépuputés n'avaient pas voulu livrer bataille sur la constitution civile au sein de l'assemblée nationale. Nous les
ET LA CONSTltUTION CIVILE DU CLEBGÉ 435
avons VU prendre la parole et se mêler activement à la discussion, tant qu'il s'était agi des intérêts politiques et sociaux du clergé. Maintenant que la Constituante portait la main à l'encensoir et voulait s'aviser de refondre l'organisation intérieure de l'Eglise, les évêques jugèrent, après en avoir délibéré, que suivre l'assemblée sur ce terrain eût été reconnaître, en quelque sorte, sa compétence dans une question qui relevait, non d'une chambre, mais d'un concile. Ils se contentèrent de motiver leur refus de serment et sortirent du comité ecclésiastique *. Cette abstention nuisit grandement aux débats qui n'eurent point l'éclat et l'ampleur des autres discussions.
Les évêques comprirent que la bataille perdue dans le parlement pouvait et devait être gagnée dans le pays. Ce sera leur éternel honneur d'avoir tout fait pour vaincre au milieu de difficultés inouïes, d'avoir retenu sur le penchant du schisme une nation que tout semblait y précipiter. Ils nous apparaissent à cette époque entourés de périls, enveloppés de ruines, obligés de faire front en même temps au gouvernement qui les menace, aux municipalités qui les pressent, à leurs curés qui se déban-
1. Le comité ecclésiastique, nommé pai> l'assemblée le 20 août 1789, comptait quinze membres, doat deux évêques (MM. de Bonal et de Mercy, évêques de Clermont et de Luçon) et trois curés. L'évêque de Glermont fut nommé président'; mais son influence fut paralysée par les six avocats du comité, Lanjuinais, Martineau, Treilhard, Legrand, Durand de Maillane et Salle de Choux, qui tous, à l'exception du dernier, étaient favorables aux innovations. Néanmoins, comme les novateurs n'avaient point encore dans le comité une majorité assez docile, l'assemblée, le 7 février 1790, porta le nombre des membres à trente. Les quinze nouveaux élus comprenaient sept ecclésiastiques, savoir : l'abbé de Montesquioii, l'abbé Expilly, les curés Massieu, Gassendi et Thibault, et deux religieux, dom Gerle.chartreux, et dom Le Breton, bénédictin. Sur ces sept ecclésiastiques, l'abbé de Montesquiou votait seul avec le côté droit. Les autres et les laïques étaient acquis à toutes les fantaisies du comité. Aussi les évêques de Clermont et de Luçon, l'abbé de Montesquiou et les trois curés qui faisaient partie du comité dès le -2 août, ne tardèrent point à donner leur démission.
436 LES ÉVÊQCES
dent, sans compter les moines apostats sortis de leurs couvents qui, selon l'expression de M. ïhémines, évêque de Blois, viennent-comme « des cadavres épars répandre dans les diocèses une odeur de péché et de mort .» Des cris d'angoisse, presque de désespoir, s'échappent parfois de leur cœur. Certains prélats^ craignant des défections dans leur clergé, voudraient être seuls au péril et au sacrifice. « Si l'orage grondait sur vos têtes, écrit l'évêque de Glandèves à ses ecclésiastiques, détournez-le surnous^.» « Ah ! plût à Dieu, s'écrie avec saint Paul l'évêque du Puy, que je fusse seulanathème pour mon peuple ! «Cette pensée si chrétienne du premier pasteur s'immolant en victime expiatoire pour son troupeau, revient sans cesse dans les mandements épiscopaux. « Nous souhaiterions, écrit l'évêque de Saint-Pol de Léon à ses prêtres, être anathème pour vous devant le Seigneur. Nous voudrions rassembler sur notre tête, déjà fatiguée par les années, tout le poids de vos afflictions, tous les traits de la haine qui vous poursuit. Avec quelle joie nous nous verrions chargés de vos chaînes, pourvu qu'à ce prix elles tombassent de vos mains ^. »
Mais les évêques avaient beau s'offrir à Dieu pour le sacrifice, l'épreuve ne devait pas être épargnée aux curés. Nous avons dit quelles tentations terribles les poussaient à fléchir. On raconte qu'un curé du diocèse d'Ax monta
1. Lettre de M. l'évêque de Blois à M. Adam, ctanoine, 1790, p. 18. — Aubert, op. cit., p. 114.
2. L'évêque de Saint-Papoul dit : « Qui sommes-nous, Seigneur, pour TOUS offrir le sang qui coule dans nos veines ! Oh ! que ne peut-il détourner votre colère de dessus votre peuple... » — L'évêque de Tarbes s'écrie : « J'adore, ô mon Dieu, les décrets de votre providence infinie. Que le pasteur soit frappé, mais que les brebis ne soient pas dispersées ; je me dévoue sans mesure à toutes les rigueurs de votre justice. » — L' archevêque d'Aucb écrit : a Que ne puis-je être l'objet unique des malédictions et de la persécution ! Que ne puis-je être la seule victime de l'aveuglement des hommes, et satisfaire la justice divine pour toutes les âmes confiées à mes soins ! » Collection ecclésiastique, XII, 42, 174; XIII, 213, 225, 226, 309, 314.
dans sa chambre après la réception du décret prescrivant le serment. On l'entendit marcher toute la nuit, promenant d'horribles anxiétés. Le lendemain matin, quand il vint à l'église dire sa messe, le sacristain recula épouvanté. C'était un vieillard qui s'avançait vers lui. En quelques heures, ses cheveux avaient complètement blanchi *.
Ces prêtres que" leurs cruelles incertitudes font ainsi blanchir en une nuit, l'Eglise et l'Etat se les disputent. La Constituante, dans le sermon laïque qu'elle a envoyé en leurs presbytères leur dit : « Vous, pasteurs, réfléchissez que vous pouvez, dans cet instant, contribuer à la tranquillité des peuples. Aucun des articles de foi n'est en danger. Cessez donc une résistance sans objet. Ne causez point aux représentants de la nation la douleur de vous voir écarter de vos fonctions par une loi que les ennemis de la Révolution ont rendue nécessaire. L'Assemblée nationale sera inébranlable dans ses résolutions. »
Survient alors M. de La Luzerne qui, après avoir refuté la fameuse instruction avec sa logique puissante, crie à son tour aux curés : « Pasteurs des peuples, ministres et défenseurs de la foi, accourez à son secours,, dans le moment où elle est si violemment attaquée; ralliez-vous autour de vos évêques dont l'unanimité vous présente un si grand exemple. Il en est temps encore ; votre courageuse résistance peut sauver TEglise et empêcher qu'on ne ravisse à votre patrie la vraie religion, le patrimoine le plus sacré que nous ayons reçu de nos pères, l'héritage le plus précieux que nous puissions transmettre aux générations futures. O vous qui, vous élevant au-dessus de toutes les espérances et de toutes les craintes de la terre, avez rejeté le coupable serment, bravé la
t. Cirot de la Ville, Mgr Le Qnien de la Neufvllle, dernier éfêquc d'Ax, 1890, in-8°, p. 98-9D.
pauvreté, la calomnie, la persécution, la mort, vous savez qu'une immense récompense doit un jour vous dédommager amplement de vos pertes. Mais j'ose vous annoncer que vous ne tarderez pas à la recevoir dès ce monde. Votre courageuse résistance forçant tous les respects, dessillera enfin les yeux trop longtemps fascinés. La même loi civile qui vous proscrit aujourd'hui vous ramènera au milieu de vos peuples, plus grands par votre abnégation, plus honorés par vos disgrâces, plus chéris par vos mal- . heurs... Et vous qui, dans ce grand combat de la conscience contre l'intérêt, n'avez pas montré le même courage, vous que les suggestions étrangères, le défaut d'instruction, la crainte de la misère, la terreur d'un peuple soulevé, les larmes d'une famille dont vous êtes les seules ressources, ont engagé à prêter le déplorable serment et à faire le premier pas vers le schisme, vous avez par une grande faute scandalisé l'Eglise, mais elle vous tend encore les bras pour vous relever de votre chute. Elle vous crie ce que son divin fondateur disait au chef des apôtres : Et tu aliquando conversus confirma fratres tuos. Voyez les grands exemples qui vous ont été donnés et dans l'Assemblée nationale et dans les paroisses de la capitale. Il va paraître au milieu de vous, cet évêque intrus qu'aura élevé une élection irrégulière. Auquel de vos serments serez-vous fidèles? Sera-ce à celui que vous prononçâtes aux pieds de votre évêque légitime ? Il faut irrévocablement décider si vous et le peuple que vous êtes chargés de conduire, serez catholiques ou schismatiques. » M. de Vintimille, évêque de Carcassonne, emploie un argument de gentilhomme. Après avoir dépeint les remords, la honte et la confusion réservés aux prévaricateurs, il ajoute : « Et il faut être de bien mauvais goût pour aimer J mieux prendre des pouvoirs de M. J. Fabre (grand vicaire de l'intrus) que de moi. Ce n'est là qu'un goût de laquais. » Du reste, M. de Vintimille trouve que les lettres
de son remplaçant constitutionnel sont écrites « en style de postillon i. »
Les appels des évêques à leur clergé retentissent dans toute la France, tantôt plus confiants, plus sereins, quand les prélats peuvent rendre le témoignage h leurs prêtres, comme l'archevêque d'Embrum , « qu'il en est très peu qui aient prêté le serment sans restriction ou qui ne soient disposés à le rétracter », tantôt plus désolés et plus déchirants, lorsque la réalité leur arrache l'aveu, comme à Tévêque de Toulon, que « la presque universalité a promis à Dieu par serment de maintenir de tout son pouvoir la constitution » schismatique. Il faut entendre de quel ton ce pontife, qui a perdu tout son troupeau, pasteurs et fidèles, le conjure de rentrer dans le bercail -.Rien n'est plus
1. Œuvres Ae La Luzerne, VI, 423-425. Monerie de GabrenSjMjrrfe Vintimille, d'après sa coi'respondance, 1888, p. 24-39.
2. « Reconnaissez, Messieurs, dit l'évêque de Toulon à ses prêtres, l'abîme dans lequel yous vous êtes laissé entraîner, parce que peut-être vous n'en aperceviez pas toute la profondeur. Hâtez-vous d'en sortir, il en est temps encore. Ne vous laissez intimider ni par la crainte de la pauvreté, ni par les menaces, ni par la persécution... Que l'exemple de tous les évêques du royaume, de la fermeté béroïque de ceux de l'assemblée, dignes des premiers siècles de l'Eglise, vous encourage et vous ramène dans le sentier dont vous vous êtes écartés. Cédez enfin aux tendres instances de votre pasteur, de votre ami, de votre père. Yous me rendrez, par le désaveu solennel de votre serment et votre retour à la foi, la paix et le calme qui, depuis longtemps, sont bannis demoncœur.Hélas, Messieurs, de toutes les peines et les tribulations par lesquelles Dieu a daigné m'éproùver, la plus amère a été celle de la cbute que je vous reproche aujourd'hui. Elle a été, elle est encore pour moi une source inépuisable de larmes. J'ai la confiance que vous ne résisterez pas aux pressantes invitations de votre premier pasteur. » L'évêque de Ghâlons-sur- Marne parle aux prêtres qui ont faibli un magnifique langage. « L'épreuve, leur dit-il, était, il est vrai, délicate, et la tentation bien affreuse; mais le salut des âmes, mais la gloire de l'Eglise, mais l'honneur de votre ministère, mais les regards de l'univers chrétien fixés en ce moment sur vous, devaient soutenir votre foi et enflammer votre courage. Vous avez voulu éviter le schisme, et vous l'avez fait; conserver la paix, et vous avez porté dans le champ du Seigneur le trouble et le scandale ; obéir à la loi, et vous avez désobéi à Dieu ; être bons citoyens, et vous avez été parjures ; prévenir la chute de la religion, et vous avez tout fait pour la perdre. Ah! il en est temps encore, rcA'enez d'une erreur si funeste. Nous vous en conjurons par toutes les larmes .que verse en ce moment l'Eglise
440 LES ÉVÉQUES
touchant que les tendres appels, les adjurations suppliantes adressées par les évêques,par l'archevêque de Bésàn!çon,par exemple, aux prêtres chancelants ou tombés. MdisJ au besoin, la prière et la miséricorde font place à la fer-r meté et à la justice. <(Et vous, dit aux assermentés révêqùë deLescar, qui fondez peut-être votre impunité sur la multitude des coupables, détrompez-vous; l'Eglise ne craint rien de votre nombre. Elle a vu votre défection, elle tient en main votre châtiment, elle vous enveloppera dans im même anathcme ^. » Parfois les défaillances reçurent immédiatement leur châtiment. L'archiprêtre d'Auch venait de prêter serment dans la cathédrale. Aussitôt son archevêque, M. de la Tour-du-Pin, monte en chaire et prononce contre lui la sentence d'excommunication devant tout le peuple. Le malheureux, frappé de terreur, se rétracte et tombe aux pieds de son évêque. Cette hardiesse d'un prélat que l'ancien régime avait connu doux et presque timide, nous montre le caractère de ces évêques trempé par les circonstances et grandissant avec le péril.
La fidélité du peuple n'était pas moins importante à sauvegarder que celle des curés. C'est pour se Tassurer
gallicane, par les nouveaux malheurs qui la menacent, par ce grand deuil qui couTre en ce moment toute la face de la catholicité, abjurez un serment qui a fait votre ci-ime et qui peut encore faire votre gloire. » Instruction pastorale de l'évêque de Châlons-sur-Marne, 1791, I, 38, 39,
1. Mandement de Mgr de Noé, 10 mai i791. L'évêque de Toulon dit à ses prêtres : « Je ne rougis pas de me mettre à vos genoux pour vous y déterminer. Mais après avoir épuisétoutes les ressources de l'amour, de la tendresse, de la charité, je ne dois pas vous dissimuler que votre résistance me forcerait -à me servir des armes spirituelles que l'Eglise m'a confiées, pour vous obliger à rentrer au bercail.» Lettre de M. l'évêque de Toulon à Messieurs les curés et vicaires de son diocèse, 23 p. in-S", L'évêque de Toulon avait déjà écrit à ses prêtres, le 15 octobre 1790 : « Le sort de la religion est entre vos mains. Si tous les ministres de. la religion, fidèles à leur évêque légitime, montrent constamment aux fidèles la route qu'ils doivent suivre, jamais la religion ne pourra nous être ravie; mais si, par le plus grand des malheurs ils se laissent séduire, la France serait perdue sans ressource et n'offrirait bientôt plus, comme l'Angleterre, qu'une terre infidèle. » Coll. eccl. , I, 472.
quelles évêques adressaient des appels si pressants à leurs pi";e.fcres, dont l'influence était si grande sur leur troupeau.; ; C'est la détermination du peuple qui décidera la victoire dans un sens ou dans l'autre. Ce peuple, qui veut rester catholique, se trouve balloté entre des adversaires dont la prétention est de représenter la religion et l'Eglise. L'assemblée nationale, écartant un projet de Mirabeau dont la véhémence et les menaces philosophiques auraient pu faire mauvaise impression sur les populations, adopte une adresse plus tempérée, plus habile, qu'elle envoie aux Français sous le nom de « Instruction »,pour protester qu'elle est « attachée à la religion de leurs pères, à l'Eglise catholique dont le pape est le chef visible sur la terre. » Elle se défend avec énergie d'avoir confondu tous les « pouvoirs, les droits du sacerdoce et ceux de l'empire », de vouloir persécuter un clergé dont elle a mis le budget ic au premier rang des dépenses de l'Etat.» « Français, dit-elle, vous connaissez maintenant les sentiments et les principes de vos représentants ; ne vous laissez donc plus égarer par des assertions mensongères ^. »
Mais voici l'évêque de Langres qui tient aux Français un tout autre langage ! « Ne vous laissez pas entraîner, leur crie-t-il, dans ce schisme effrayant... Conservez à ce royaume l'unité précieuse, la pureté de foi, qui depuis tant de siècles fait sa gloire et son bonheur. Vous allez vous trouver placés entre deux classes de pasteurs, et obligés de choisir ceux dont vous suivrez la voie: à qui vous confierez la direction de vos âmes. Hésiterez-voùs entre ceux qui ont reçu leur mission de l'Eglise, et ceux
1. Instruction de l'assemblée nationale sur la constitution civile du clergé, 21 janvier 1791. — Le projet de Mirabeau avait été lu dans la séance du 4 janviei".
qui tirent la leur de l'Assemblée nationale l ?» Lorsque tant d'efforts, tant de . courage, d'éloquence, n'ont pu préserver tout son troupeau de la chute, avec quel- cœur M. de Bourdeilles adresse un dernier appel à ceux qui, pasteurs ou fidèles, ont eu la faiblesse de prêter le serment. « Je viens à vous, leur dilril, ô mes frères égarés, à vous que la contagion de l'exemple, la séduction ou la terreur ont jetés dans ce déplorable schisme, à vous que j'ai enfantés h l'Eglise catholique, que j'ai confirmés dans la foi, à vous encore que j'ai élevés au sacerdoce et placés dans le sanctuaire. Dequis deux ans, quelle révolution s'est opérée ! Vous et moi, non, et je vous l'ai prouvé, nous n'avons plus la même religion. Je suis ce que j'étais il y a deux ans, toujours uni à l'épiscopat de la catholicité, toujours en communion avec le vicaire de Jésus-Christ. Et vous, 6 mes frères, puisque vous n'êtes plus ce que vous étiez il y a deux ans, je vous le demande, qui de nous a changé? Oh! mes frères, que vous a fait l'Eglise catholique ? Que vous ont fait l'èpis-
l. « Entre ceux dont le ministère, par une succession non interrompue, remonte jusqu'aux apôtres, et ceux qui, interrompant celte véritable tradition de ministère, vont commencer une succession nouvelle ; entre ceux qui restent unis de communion à la sainte Eg'lise romaine et à toutes celles de la catholicité, et ceux que les anathèmes du souverain pontife et de tous les évêques vont frapper sur leurs sièges; entre ceux qui, avant ces jours de désolation, jouissaient de toute votre estime, et des inconnus que l'intrigue et la simonie vont conduire au milieu de vous ; entre ceux qui, sacrifiant toutes leurs possessions, toutes leurs espérances, ne peuvent ètro animés que du noble motif du devoir, et ces avides intrus impatients d'envahir le sacré ministère, dont leur ambition et leur avarice seules suffiraient pour les faire déclarer indignes. » M. de La Luzerne termine son appel par cette adjuration suppliante:» Ah ! mes frères, il s'agit ici dé votre plus grand, de votre plus cher intérêt, de votre salut éternel. Il n'est pas hors de l'Eglise, il n'y a pas d'Eglise loin des pasteurs légitimes. Ecoutez la voix salutaire de votre conscience, qui vous crie de ne pas vous engager à la suite de ces ministres prévai-icateurs, qui vous conduiraient dans le schisme, et de vous rapprocher plus fortement que jamais de vos anciens, de vos véritables pasteurs, qui seuls unis à l'Eglise par le lien sacré de l'unité, peuvent seuls vous y tenir fermement attachés. » La Luzerne, Examen de -l'instruction c(e l'assemblée nationale. Œuvres, VI, 422, 423.
copat et Pie VI, chef suprême de l'épiscopat ? Que vous a fait Jésus-Christ lui-même, pour que vous les ayez si témérairement abandonnés ? Quelle plaie douloureuse faite à mon cœur ! Mes enfants me repoussent et tremblent de m'avouer pour leur père. Qu'ils me rapportent donc, qu'ils viennent, d'une main hardie et sacrilège, lacérer devant moi la formule sacrée du serment de leur baptême, celle du serment non moins redoutable de leur sacerdoce. Ma foi et mon amour les réclament; ils se sont engagés h moi, ou plutôt à Jesus-Christ, qu'ils ne peuvent trouver qu'avec moi. C'est en ses mains qu'ils ont juré fidélité à l'Eglise, à son chef visible, à l'épiscopat, en qui réside solidairement la souveraineté spirituelle. Voilà, mes frères, voilà votre vœu : les anges l'ont reçu, il est imprimé sur votre front, il vous suivra au jugement de Dieu. pensée pleine de terreur ! Et je ne vous aurais imposé les mains que pour être, au jour des vengeances, votre premier accusateur *. »
On ne se lasserait pas de transcrire ces pages aujourd'hui oubliées, tant elles sont palpitantes encore d'émotion après cent ans, tant elles font d'honneur à l'épiscopat de l'Eglise gallicane. Mais il nous faut marcher avec les événements eux-mêmes. Le jour approche où les électeurs, convoqués pa"r les autorités départementales sur les ordres de l'assemblée nationale, vont remplacer les évoques réfractaires. Suivons-les dans cette phase nouvelle de la lutte. Ils vont défendre le terrain pied h pied, et trouver des accents dont l'écho ne doit point être perdu pour la postérité.
1. Mandement de l'évêque de Soissons, pour la publication du bref du pape du 19 mars 1791, p. 53-55,
Nous les voyons tout d'abord s'efforcer d'arrêter les administrateurs, les électeurs des départements. « Qu'allez-vous donc faire, écrit l'évêque de Blois à ceux du Loir-et-Cher ? mettre deux chefs dans une famille, deux pasteurs dans un troupeau , deux esprits dans un même' corps. Vous allez donc enfanter sous peu de moments cesintrus conçus le 27 novembre *. » L'évêque de Troyes rappelle avec force aux électeurs de l'Aube leurs devoirs et leurs droits. « Vous êtes des citoyens, leur dit-il, vous êtes les représentants d'une contrée libre ; c'est à vous qu'il appartient d'exprimer la ferme adhésion h la religion de nos pères. La constitution ne vous impose pas un rôle servile et purement passif. Usez comme citoyens du droit de pétition. Dites à l'assemblée nationale que, fidèles à la constitution de l'Etat, vous voulez vivre et mourir fidèles à Dieu et enfants de l'Eglise catholique^.» Les prélats étaient d'autant plus autorisés à tenir ce langage, que le décret du 25 janvier 1791 attribuait formellement « l'exécution de la loi du 26 décembre aux corps administratifs et aux municipalités », lesquels jouissaient d'une grande indépendance et d'une large initiative.
Les remontrances des évêques, les sentiments de foi encore très vifs chez les populations rurales, provoquèrent de nombreuses abstentions que nous voyons s'élever à plus de la moitié des électeurs dans le Cantal, à près de la moitié dans le Bas-Rhin ^. Mais c'étaient la des ex-
1. Coll. eccL, X, 435. « Vous allez détruire l'harmonie et l'unité de la doctrine et de l'autorité, substituer à l'antiquité de la foi, du ministère et des ministres.une religion et des ministres décrétés depuis quelques jours.»