Archives de la Haute- Vienne, art. lôSg
2. Le roi avait assez de mal pour satisfaire, avec les deniers de l'Etat, aux l)esoins de sa noblesse. * La cour était insatiable d'honneurs, de dignités et d'argent... Trois familles seules recevaient environ 3 millions en bienfaits annuels: c'étaient les Noailles, les Polignac et lesTalleyrand. » D'Allonville (comte) Mémoires secrets de ijjo à i83o, p. io6. — Masson, m, 35, 44- — Deramecourt, I, ii.
3. Le modeste évêché de Lectoure acquitte deux pensions, l'une de 600 liv., l'autre de 2.800. Nous voyons l'évêché dePéripueux grevé de 25o liv., celui de Vabres de 2.000 liv. ; F. Godescart perçoit 5. 000 liv. de l'évêché
Tulle, a 1.800 liv. sur une pension de 2.000 de Saint-Michel-de- Tonnerre, diocèse de Langres, joint à son abbaye une pension de S.ooo liv. sur l'évêché d'Arras. L'abbé Gattebois des Noyers, attaché à l'ambassade de Vienne, jouit, outre la pension de 2.800 liv. sur l'évêché de Lectoure, de S.ooo liv. sur l'abbaye de Fécamp, abbaye dont le cardinal La Rochefoucauld, archevêque de Rouen, est abbé commendataire. Un autre bénéficier a 856 liv. de pension sur l'abbaye de Saint-Guillen, affectée à l'évêché de Lodève. On peut avoir l'idée de ces distributions étranges par l'état des revenus de Henri-Eléonor Le Cornu de Baliviére,
écrit le 21 février : « J'ai ti'ois pensions dont les brevets sont à Paris : la première, sur l'abbaye régulière de Saint-Nicolas d'Arrouare en Artois, de i.Soo liv. ; cette pension je la possède depuis vingt-cinq ans ; la seconde, sur l'archevêché de Cambrai, de 2.400 liv.; la troisième sur l'archevêché d'Auch, de 6.000 liv. Ces deux dernières pensions m'ont été accordées par le ministère de M. le cardinal de La Roche-Aymon. » On voit que M. de VintimiUe cumulait ces. revenus avec son évêché. Il ne faut pas trop l'en blâmer, puisqu'il avait lui-même à payer sur sa mense épiscopale plus de 22.000 liv. de pensions établies par brevets royaux.
Au lieu de laisser à chaque titulaire la complète Jouissance de son bénéfice, quel abus d'aller chercher des étrangers pour leur attribuer une partie des ressources d'un évêque, quitte à dédommager celui-ci par mie abbaye ou par unej pension sur un autre évêché. Ce système de compensation nous montre le suprême dispensateur des bénéfices, le roi, conseillé par son ministre de la feuille, allant au i)lus pressé dans la satisfaction de tant d'appétits qui l'assiègent, greffant sur les gros bénéfices des pensions, des hypothèques, qui permettent de satisfaire plusieurs/ soUiciteurs, consolant un bénéficier amputé par l'amputation d'un autre, arrivant ainsi à produire par ces côtes mal taillées le plus singulier amalgame qui fût jamais. L'Etat était d'ailleurs mis au pillage comme l'Eglise. La j)ubUcation du Livre Rouge devait faire connaître les 700.000 livres de pensions attribuées à la maison de Polignac, et près de 2.000.000 de dons annuels faits à la maison de Noailles.
commandeur de l'ordre de Saint-Lazare, aumônier du roi. Il a : i» l'abbaye de Royaumont au diocèse de Beauvais ; 2" l'abbaye de Saint-Sulpice, au diocèse de Bourges ; 3» le prieuré de Vedrenne, au diocèse de Limoges ; 4» la chancellerie du chapitre cathédral de Noyon ; 5» une chapelle, au diocèse de Nantes ; 60 une pension de i.5oo liv. sur l'abbaye de Saint- Jean-de-la-Castelle, au diocèse d'Aire; 7» de. 8.570 liv. sur l'abbaye de Saint-Riquier au diocèse d'Amiens ; 8» de 8.670 liv. sur l'abbaye de Saint- Valéry. A tous ces biens il .joint, conxme neuvième source des revenus- une pension de 3. 000 liv. sur l'archevêché d'Auch.Et encore il se trouA^e trop pauvre, car tous les documents de l'époque nous le représentent comme un joueur. Voyez pour tous ces détails. Papiers du comité ecclésiastiçue, archipes nat. DX.ïK,3i-%.
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L'impôt qui frappait les évêcliés, les abbayes, n'empêchait point certains prélats de jouir d'une véritable opulence. Et encore tant de richesses ne suffisaient pointa soutenir leur train. Beaucoup avaient des dettes. Queltjues-ims les avaient contractées avant d'arriver à la prélature. « Un abbé de condition, écrit Morellet, se tenait pour assuré de payer ses dettes par son mariage, comme on disait, avec l'Eglise. » Une fois évêque, il commençait trop souvent à en faire de nouvelles. Il fallait acquitter les bulles, les frais d'ameublement et d'installation. L'évêque de Garcassonne, sacré à Paris, le 12 octobre 1788, doit verser ime somme énorme pour ses bulles ; 4-^79 liv. pour le serment du sacre; 1.911 liv. pour les lettres patentes et autres dépenses. Il a dû emprunter et, comme il désire rembourser, la marche de la Révolution le préoccupe vivement *. Voilà donc jusqu'à la fin de l'ancien régime la situation des prélats obérée tout d'abord par des dépenses que Richelieu signalait comme une première raison de gêne. Combien d'autres occasions, d'autres causes de ruine vont se présenter durant leur épiscopat.
Il faut signaler l'amour du bâtiment qui devint général au XVIII® siècle. Au xvi®, on avait vu le cardinal de Bourbon Vendôme, évêque de Laon (i5i6-i552), mourir insolvable par suite de la reconstruction du château d'Anizy qu'il fit inaugurer par François ï^^. Plus d'un prélat du XVIII® siècle eut le même sort; Du Quesnois, évêque de Goutances; Beàumont d'Autichamp, évêque de Tulle; Vogué, évêque de Dijon, sont grands bâtisseurs de palais
I. « Vous avez, écrit-il à son agents le i"" octobre 1789, une connaissance suffisante des projets de l'assemblée nationale, de la nature de mes propriétés et de mes charges, pour sentir où je puis être réduit surtout au commencement d'un épiscopat. Comme la justice doit passer avant tout, je vous conjure de ne rien faire que de strictement nécessaire, et encore avec la plus sévère économie, pour ne pas manquer aux engagements que j'ai contractés. » 11 m'est impossible d'oublier un seul instant l'intérêt de ceux qui ont bien voulu me secourir à Vépoque de ma. nomination. M. de Puységur, prédécesseur de M. de Vintimille, Lui avait cédé pour la somme de 47-oob liv. tous les meubles et effets qui garnissaient le palais épiscopal de Garcassonne et le château de Villalier. Cf. Monerib DE Gabhbns, op. cit., j-9, iai.
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épiscopaux et laissent des dettes. L'exemple de M. du Plessis d'Argentré, évêque de Limoges, nous montre quels embarras causaient de telles entreprises. Pendant que son frère, évêque de Séez, élève dans sa ville une magnifique habitation et embellit sa maison de campagne de Fleuré, à l'aide de nombreuses abbayes, l'évêque de Limoges est en train de faire reconstruire le palais épiscopal que son prédécesseur, M. deCoetlosquet, a jeté bas. Cebâtiment, commencé en 1766, ne fut terminé qu'en 1787. Il est aujourd'hui le plus bel édifice de la ville de Limoges. Le total de la dépense atteignit le chiffre énorme de 1. 100.000 liv. La conséquence d'une telle entrexjrise fut vingt ans de gêne pour M. du Plessis d'Argentré. Obligé de porter presque seul un tel i3oids, harcelé par ses créanciers, il vit sans trop de peine la destruction de l'abbaye de Grandmont, dont il n'avait ^as demandé la perte, mais dont il reçut les dépouilles** Voilà le danger d'être grand constructeur.
Ailleurs un faste inouï, un état de maison presque royal, se chargent de creuser un abîme dans les finances du cardinal de Rohan. Il avait, il est vrai, comme évêque de Strasbourg, d'immenses revenus pour faire face à tant de dépenses. Au moment de la Révolution, ses domaines d'Alsace comprenaient i4 lieues carrées et comptaient vingt-cinq mille habitants. Ils renfermaient les bailliages de Ruffach, de Dachstein, de Mutzig, de Scliirmek, de Markololsheim, de Benfeld, de Wasselonne, de Kochersberg et de Saverne. Ils lui rapportaient annuellement 35o.ooo florins, environ 800.000 liv. Outre ses possessions d'Alsace, il étendait son autoi'ité princiëre et épiscopale sur quatre-vingts villes, bourgs et villages du margraviat de Bade-. Gomme si ces ressources eussent été de mince imj)ortance, on y avait joint des abbayes de marque, celles de Saint- Vaast et de La Chaise-Dieu. Tout cela ne suffisait pas à maintenir des finances obérées par un luxe
1. Louis GuiBERT, op. cif.,p. 25:i-a82. — Pour Séez conf. abbé Domaine, Mgr Louis d''Aqiiin, evéqne de Séez, 1902, in-8, p. 86-87. Le manoir seigneurial de Pleuré comprenait déjà sous Mgr d'Aquin la chambre de la reine et la galerie des princes.
2. Seinguerlet, VAlsace française, Strasbourg pendant la Révolation.
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sans frein et dans lesquelles l'affaire du collier allait creuser un véritable abîme. Aussi avec quelle sévérité mêlée de mépris, Marie-Antoinette traitait le malheureux cardinal de besogneux, de besogneux d'argent.
On comprend que les plus riches bénéûciers du royaume fussent au-dessous de leurs affaires, quand ils étaient de l'humeur du cardinal de Bouillon qui, à Rome, avait vingt-huit carrosses, en envoyait deux à chaque étranger de distinction arrivant dans la viUe éternelle, se faisait escorter de vingt-quatre pages, de soixante valets de pied qui portaient le soir des flambeaux de cire blanche, et dépensait 3oo,ooo livres dans un conclave. Du reste, la magnificence était de tradition chez les ambassadeurs de France auprès du Saint-Siège. Tous ne pouvaient pas se donner le luxe d'une entrée solennelle, qui jDOur faire sensation demandait une prodigalité immense en carrosses, chevaux et livrées. On avait gardé le souvenir de celle que ût, au milieu du siècle, le duc de Nivernais, lequel transporta d'admiration les Romains. Benoît XIV en écrivait en ces termes au cardinal de Tencin : « On ne I)eut dire si c'est la magnificence et le bon goût qui l'ont emporté. Tout a été magnifique, brillant, noble et applaudi universellement. »
Le dernier ambassadeur français à Rome sous l'ancien régime, le cardinal de Bernis, représentait magnifiquement son pays. Quand il avait été nommé ambassadeur à Venise, le cardinal de Tencin lui avait offert 200.000 livres. Il aurait, dit-il, trouvé un miUion. Il emprunta 80,000 hvres, et il pouvait déjà écrire de l'état de sa maison à Venise : « On n'y voit rien qui sente le cadet de Gascogne. » Il donna la mesure de sa splendeur à Rome où il avait toujours table ouverte et fastueuse, tenant, selon son expression, l'auberge de France dans un carrefour de l'Europe. Il entretenait un domestique innombrable. Près d'un siècle après, le Pape Pie IX disait au colonel de Bernis que la cuisine du cardinal était encore à Rome en odeur de sainteté. Au milieu de cette prodigalité, Bernis se préoccupe de mettre de l'ordre dans ses affaires. « Je ne désire rien tant, écrivait-il, que de pouvoir payer mes
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dettes. )) Louis XV lui répondait : « Je ne vous laisserai pas mourir banqueroutier. » Il est vrai qu'avec ses i5o,ooo livres de traitement, sa pension de ministre rétablie, les revenus de son archevêché d'Albi et de ses bénéfices, Bernis pouvait faire grande figure à Rome sans s'exposer à une banqueroute à la Guemené *.
En France, le cardinal Loménie de Brienne, malgré son riche archevêché et ses abbayes ^, était au-dessous de ses affaires sans avoir l'excuse de représenter brillamment dans une ambassade au nom de la France. Un autre prince de l'Eglise, le cardinal de Choiseul, archevêque de Besançon, occupé à entretenir une cour et à engloutir ime fortune dans son château de Gy, avait contracté des dettes considérables. Un jour le cardinal avait invité à sa table M. Legros, directeur du grand séminaire. Celui-ci garda son chapeau. Le x^rélat, voulant lui faire remarquer son inconvenance, lui dit : « M. Legros, vous avez un beau chapeau. » <c Oui, Monseigneur, et il est à moi, je l'ai payé ^. » Le convive, avec une rudesse toute plébéienne, voulait faire comprendre au cardinal qu'au lieu de se livrer à ces folles dépenses il eût mieux fait de payer ses créanciers, en particulier le séminaire auquel il devait beaucoup d'argent.
1. Lucien Perey, Le duc de Nivernais. — L. Bernis, Mémoires, i, 78, i54, 365,418. 419. « Je conseillerai toujours au roi, écrivait Bernis, d'envoyer des ambassadeurs magnifiques dans les cours étrangères. » L'ambassade de France à Rome avait quatorze carrosses, sans compter les voitures particulières de l'ambassadeur. Lorsqu'un ambassadeur faisait son entrée, si était tenu d'habiller quatre-vingts personnes : valets de pied, coureurs, pages, suisses, cochers, postillons, palefreniers. Son cortège officiel se composait de deux décans, trente-deux valets de pied, huit coiireurs, liuit pages, dix suisses, quatorze cochers, quatre postillons, huit palefreniers, un écuyer à cheval, un maître de chambre, quatre gentilshommes, deux chapelains et huit valets de chambre.
2. Le 3o septembre 1383, Loménie fut nommé abbé de Saint-Ouen, le 3o janvier 1388, archevêque de Sens et abbé de Corbie. Il se retira du ministère le 24 août 1788, après quinze mots d'administration, avec, dit-on, 800.000 livres de bénéfices. Le roi demanda pour lui le chapeau de cardinal. Loménie s'occupa de mettre ordre à ses affaires qui, malgré ses Mnéfîces, étaient fort dérangées. Marmontel {Mémoires, II, liv. XIII, p. aai) porte à 6j8.ooo livres les revenus de Brienne, plus an million que îui rapporta une coupe de bois dans une de ses abbayes. — Le cardinal de Bouillon, outre sa situation de grand aumônier de France, avait reçu les abbayes de Saint-Martin de Pontoise, Saint-Ouen de Rouen, Saint- Waast d'Arras, Vigogne, Saint-Pierre de Beaujeu , Tournus et surtout Cluny.
3. Abbé Richard, Histoire des diocèses de Besançon et de Saint-Claude, iffii, 3 vol. in-8, t. II, p. 422. — Un autre Choiseul, archevêque de Cambrai (1364-1374)' laissa une succession telle que ses héritiers n'en voulurent point à cause des dettes. Abbé Bourgeois, Histoire des évêques de Gam- •trai, 1875, in-8.
Ce qui était particulièrement grave dans la situation financière de l'épiscopat, c'est qu'en dehors même des cardinaux, des grands prodigues qui se ruinaient en constructions, en folles dépenses et fêtes brillantes, l'équilibre budgétaire succombait trop souvent devant deux écueils : i° ces prélats d'ancien régime avaient l'insouciance de grands seigneurs pour la tenue des comptes et la gérance de leurs intérêts ; 2° ceux même qui ne se signalaient point par un luxe particulier gardaient d'ordir naire un train de vie et de maison, une représentation, qui dépassaient leurs ressources.
Sans doute l'inaptitude aux affaires financières n'est pas une question de race. Bossuet, qui n'était pas de haute noblesse, laissa à sa mort une succession temporelle embrouillée, malgré ses 60,000 livres de rente. Ses goûts étaient simples, mais son génie tout entier aux grandes idées et aux combats pour l'Eglise se pliait mal aux détails d'intérêt. Il écrivait, en 1672, au maréchal de Bellefonds : « Je ne me sens pas encore assez habile pour trouver tout le nécessaire, si je n'avais précisément que le nécessaire, et je perdrais plus de la moitié de mon esprit si j'étais à l'étroit dans mon domestique. » . Le génie plus souple de Fénelon savait embrasser dans sa sollicitude tout le gouvernement de sa maison. Il réglait lui-même ses comptes avec exactitude et veillait à la bonne tenue de son palais. De sa tournée pastorale, il écrivait à son cher Panta, l'abbé Pantaléonde Beaumont: « Il est absolument nécessaire de mettre en couleur le parquet démon appartement et de le faire frotter, faute de quoi tous les meidîles périssent. Ce qui me paraît très certain, c'est que le parquet doit être bien frotté. Le maître d'hôtel me demande congé pour aller du côté de Paris pour ses intérêts ; je lui permets volontiers *. » Dans une autre lettre, Fénelon s'occupe du velours de
I. Corresp. génér. II, 89, Cf. Eounanuel de Broglib^ Fénelon à Cambrai, p. 24, 438.
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ses fauteuils. Ces documents nous disent assez le côté pratique de cet esprit que Louis XIV trouvait le plus chimérique de son royaume. Grâce à l'ordre de ses affaires et à la règle de sa maison, il sut maintenir un tel équilibre entre ses revenus et ses dépenses, que malgré ses vastes charités, et les immenses largesses qui lui permirent d'entretenir des armées, il mourut, dit Saint- Simon, sans devoir un sou et sans argent.
C'était j)arfait. Le redde rationem çîllicationis tuœ s'applique aux intérêts temporels comme aux intérêts spirituels d'un diocèse. L'insouciance hautaine qui faisait trouver à quelques évêques le souci de leurs affaires ' au-dessous de leur dignité, ne peut être une recommandation pour leur mémoire. Combien cependant ne voulaient ]3as en entendre parler. Saint-Simon raconte l'anecdote du cardinal d'Estrées qui était réfractaire à toute comptabilité. Devant les instances de son intendant, il avait un jour consenti à prendre heure pour examiner la situation, défendant qu'on vint l'interrompre pour qui que ce soit, excepté pour le cardinal Bonzi qu'il avait fait avertir de venir le voir à ce moment même. Bonzi fut fidèle au rendez-vous, et sa visite délivra le cardinal d'Estrées d'une corvée qu'il trouvait fastidieuse*.
Avec une pareille insouciance, comment s'étonner que nombre de prélats d'ancien régime contractassent des dettes, même sans faire de l'éclat ni des dépenses extraor-
I. Le cardinal d'Estrées, dit Saint-Simon, « ne pouvait ouïr parler de ses "" ■ ' " " ... intendant et son
point vus depuis
. Ils exigèrent
^ ^ ^ . r— . -j, consentit avec
peine, puis se ravisa, et leur dit que pour le cardinal Bonzi, au moins, qui était à Paris, son ami et son confrère, il ne pouvait s'empêcher de le voir, mais que ce serait merveille si ce seul homme, qu'il ne pouvait refuser, venait précisément ce jour-là. Tout de suite il envoya un domestique affîdé au cardinal Bonzi, le prier avec instance de venir chez lui un tel jour entre trois ou quatre heures... Ses gens, ravis d'avoir à le tenir toute la journée à ses affaires, arrivèrent sur les trois heures ; le cardinal laisse sa famille... et passe dans un cabinet où ses gens étalèrent leurs papiers. Il leur disait des choses ineptes sur la dépense où il n'entendait rien, et regardait sans cesse par la fenêtre, saïis en faire semblant, soupirant en secret après une prompte délivrance. Un peu avant quatre heures arrive un carrosse dans la cour : ses gens d'affaires se fâchent contre le suisse et crient qu'il n'y aura donc pas moyen de travailler. Le cardinal ravi s'excuse sur les ordres qu'il a donnés. « Vous verrez, ajouta-t-il, que ce sera ce cardinal Bonzi, le seul homme que j'ai excepté et qui tout juste s'avise de venir aujourd'hui. » Tout aussitôt on le-lui annonce ; lui à hausser les épaules,' mais à faire ôter les papiers et la
dinàires, i)ar la seule représentation qu'ils croyaient due à leur situation.
Les arcliives nous permettent de reconstituer l'état de maison d'un évêque à cette épocpié. Prenons comme exemple un prélat d'une situation moyenne, M. de Grignan, et suivons-le dans son évêclié de Garcassonne au commencement du xviii^ siècle. Un écrit du temps sui* l'art de tenir un intérieur de grand seigneur exigeait trente domestiques mâles. Or, les évêques voulaient vivre en grands seigneurs. De fait, au palais de M. de Garcassonne, on trouve écuyers, cochers, palefreniers, officiers de bouche, ^Dourvoyeurs, chasseurs du gibier de la Montagne-Noire, valets de chambre, laquais, suisse dans chaque habitation, frotteur, tapissier, confiseur, sans compter les serviteurs subalternes. A la tête de la domesticité est le maître d'hôtel, sorte de factotum qui donne des ordres et règle les comptés de la maison. On pressent quelle déi)ense quotidienne entraîne un tel personnel. L'intendant de l'évêque, un sieur Lasserre (M. de Lasserre,comnie l'appellentlanuée desfournisseurs intéressés à le flatter), en a transcrit pour la postérité le précieux détail. On est frappé tout d'abord, en parcourant ces comptes, de la note du boucher qui, pour huit mois, s'élève à plus de huit mille francs d'aujourd'hui. Et les œufs qui se chiffrent à quatorze cents pour le seul mois de mai, et les deux cent seize francs de citrons, d'oranges, dépensés en huit mois, et 4*077 livres de glace absorbée dans un an. Gela ne sufiit pas. Des pourvoyeurs attitrés
table, et les gens d'affaires à s'en aller en pestant. Dès ou'll fut seul avec Bonzi, il lui conta pourquoi il lui avait demandé cette visite, et à en bien rire tous deux. Oncques depuis ses gens d'affaires ne l'y rattrapèrent, et de sa vie n'en voulut ouïr parler. 11 fallait bien qu'ils fussent honnêtes gens et entendus. La table était tous les jours magnifique. Les équipages l'étaient aussi ; un nombreux domestique, beaucoup de gentilshommes, d'aumôniers et de secrétaires. Il donnait beaucoup aux pauvres, à pleines mains à son frère, le maréchal, et à ses enfants, qui lors n'étaient pas à leur aise, et il mourut sans devoir un seul écu à qui que ce fût. »I1 seinble bien prouvé cependant que le cardinal d'Estrées fut plus d'une fois pendant sa vie en butte à ses créanciers (Voy. Guérin, op. cit., p. agS-agS). Il avait pourtant de beaux bénéfices. « Il fut à la fois, dit Saist-Simon, eyèque d'Albano (dans les Etats Romains, il s'était démis, en i68i, de levêché de Laon en faveur de son neveu), abbé de Longpont, du Mont baint-Eloi, de Saint-Nicolas-au-Bois, de la Staffarde en Piémont, de Saint- Claude en Franche-Comté, d'Anchin en Flandre et de Saint-Germain-des- Pres dans Paris. » Mémoires Ae Saint-Simon, t. VII, p. i63, 164.
envoient de Bordeaux, de Toulouse, des provisions de bouche, des ballots de jambon de Bayonne et autres subsistances. Il faut bien nourrir l'armée de serviteurs qui évolue dans le j)alais épiscopal, et, les jours de grand gala, satisfaire à l'appétit des convives, lequel prenait alors des proportions pantagruéliques que nous ne connaissons plus. Dans un dîner donné aux chanoines de Lyon par l'abbé de Rochebonne, neveu de M. de Grignàn, n'avait-on pas compté quatre i)otages, seize entrées et rôtis, plus les accessoires.
Voici la note de lingerie qui enregistre par dizaines les nappes, par centaines les serviettes à remplacer. Voici celle de l'épicier, appelé droguiste au xv!!!*^ siècle, qui vend fort cher ses essences d'orange et de jasmin, ses flacons d'eau de la Reine de Hongrie. Mais le plus fantastique dans ses comptes est l'apothicaire Belmas qui, en cinq ans et demi, sur lesquels l'évêque en a passé deux à Paris, trouve moyen de lui faire payer pour 7,271 hvres 9 sols de remèdes, c'est-à-dire plus de vingt miUe francs d'aujourd'hui.
M™^ de Sévigné énumère dans ses lettres les ingrédients dont elle se servait, aux Roches, pour soigner sa jambe malade. M. de Carcassonne est très occupé de ses varices, et alors défile durant soixante-dix pages grand in-folio une nomenclature de remèdes qui est un précieux docimient pour l'étude de la médecine à cette époque. A en juger par le j)rix, combien devaient être efficaces les drogues à terminologie ronflante fournies par l'apothicaire Belmas ; coraux, poudre d'yeux d'écrevisse, safran de mars apéritif, huile d'aspic, semences froides majeures, trochisques alhandal, bolus, mucilages, opiats de blanc de baleine. Tout est soigneusement noté, même les purgations qui coûtent parfois jusqu'à soixante livres, parce que le prélat n'est pas toujours décidé à les prendre, et qu'à son défaut ses domestiques, le postillon et l'apothicaire lui-même en profitent.
L'écurie entre pour un gros chiffre dans le budget épiscopal. On est étonné du nombre de chevaux de trait et de selle qiie croyait devoir entretenir, il y a deux cents
ans, uii évêque de province. M. de Grignan avait même des mnles pour sa litière. Il ne fallait pas moins de six chevaux pour son carrosse de campagne. Un gentilhomme, M. de Caudebronde, se charge de vérifier les harnachements et la correction des équipages. L'inventaire dressé par les deux valets de chambre nous fait entrer dans la garde-robe de l' évêque. Manteaux de cérémonies, soutanes, simarres, robes de chambre de tous genres, de toutes couleurs et de toute richesse, justaucorps de velours musc et à boutons d'or, une Roquelaure de panne pourpre, tout cela constitue une richesse que les valets de chambre se disputeront à la mort, du prélat*.
M. de Carcassonne, amateur d'objets d'art, de fines étoffes, avait des correspondants à Paris qui se chargeaient de satisfaire ses goûts. Sa cousine, la comtesse de Brancas, s'y prêtait avec complaisance, et il n'est pas jusqu'à l'abbé de Goulanges qui ne s'y employât volontiers.
Le lecteur nous pardonnera ces détails qu'on pourrait trouver minutieux, parce qu'ils en disent long sur le train domestique des évêques d'ancien régime. M. de Grignan, avec ses 5o,ooo livres de rente, ne peut y suffire et fait des dettes. B. empruntait déjà avant d'être évêque, comme abbé de Grignan ; il continue à emprunter quand il est élevé à l'épiscopat ; il emprunte à de simples prêtres, ses subordonnés, à des diocésains.
Dans un voyage à Grignan, il demande à un étranger de rencontre l'argent nécessaire pour continuer sa route. Pourquoi en avoir honte? Louis XV ne s'était-il pas trouvé
I. L'inventaire signale un grand manteau de cérémonie en taffetas d'Angleterre violet, doublé, de taffetas d'Angleterre rouge cramoisi, estimé 3oo livres. Viennent après d'autres manteaux plus modestes, mais riches encore, des soutanes de toute étoffe, variées pour l'été et l'hiver, doublées de moire et de taffetas cramoisi ; quatre simarres, dont une de velours à fleurs avec boutonnières de fil d'or. Les robes sont très riches et n'ont rien de bien ecclésiastique. L'une est de damas violet à fleurs d'or, doublée de taffetas couleur de feu ; telle autre est de damas vert à fond pourpre, une troisième écarlate doublée de panne bleue. Signalons enfin un justaucorps de velours musc doublé de gros de Tours, la veste de même, le tout a boutonnières d'or et boutons ; une Boguelanre de panne pourpre, doublée de même, estimée 200 livres, vêtements que l'historien croit avoir appartenu au chevalier de Grignan, tant ils semblent provenir de la garde-robe d'un gentilhomme. L'estimation de ces vêtements, que les valets de chambre se partagèrent à la mort du prélat, s'élevait à 2.5oo livres.
Tin jour dans le même embarras * ? Mais M. de Grignan n'était pas roi de France. Il est cité à comparaître pour dettes devant les tribunaux de sa province ; il reçoit des sommations par huissier. Un créancier découragé s'écrie : « Ce prélat est bien le plus mauvais j)ayeur du monde. Dieu m'en délivre. »Les fournisseurs éconduits se fâchent, font du scandale. Parmi les factures variées qui se présentent, figure un compte de perruques s' élevant à 267 livres qui resta en souffrance pendant près de seize ans'.
On était alors moins exigeant que de nos jours sur la •question des dettes. Les gens de qualité étaient tentés de regarder le souci d'équilibre entre ses revenus et ses dépenses comme une préoccupation plébéienne qu'il fallait abandonner aux manants. On n'oserait, il est vrai, sur ce j)oint, contester les principes. Les prélats les plus fastueux auraient souscrit aux enseignements de Bourdaloue et Autres prédicateurs sur l'obligation de payer ses dettes. Nous avons vu le cardinal de Bernis s'en inquiéter. M. de Grignan lui-même, mort insolvable, trouvera dans M. de Rocliebonne, son neveu et son successeur à Carcassonne, un parent scrupuleux qui tiendra à honneur de désintéresser tous les créanciers de son oncle.
Mais l'opinion n'en était pas moins à ce sujet très tolérante. On admira le cardinal de Retz, au xvii^ siècle, d'avoir voulu s'acquitter envers un prêteur au moment de prendre sa retraite. Cent ans plus tard, la banqueroute retentissante de Guéméné excita presque l'envie,
1. Nous lisons dans Je Journal du marquis dPArgenson, 22 aoûl ij53 : -« Je sais que pour le dernier voyage de Compiègne, le roi manquait absolument d'argent, et on a emprunté pour cela deux millions à Montmartel, sans quoi l'on ne savait comment partir. »
2. Abbé Charpentier, Louis de Grignan, 1899, in-12, p. ijg-aoj. Voir ib. p. i4ji une curieuse prescription de ce prélat sur les perruques. — Cèlestin Fort (Vendée angevine, t. I, 4i> 63, 64) dit que Jacques de Grasse, «vêque d'Angers, laissa une succession obérée, malgré son riche évêché et ses deux abbayes, que son successeur, Couet du Vivier de Lorry, dernier évêque d'Angers avant la Révolution, contracta également des dettes, au point que, pour les payer, il dut par économie s'interner dans un petit appartement du grand séminaire. La Parisière, évêque de Nîmes, avait encore des dettes à sa mort.
car il n'est pas donné à tout le monde de devoir trentetrois millions. La surveillance de ses intérêts continue, jusqu'à la fin de l'ancien régime, à paraître une préoccupation peu digne d'un homme voulant vivre noblement. Le fameux DiUon, archevêcpie de Narbonne, connu pour son luxe, ses prodigalités et aussi sa générosité envers les x^auvres, se trouvait un jour en présence de Louis XVI. « Monsieur l'archevêqrue, lui dit le roi, on prétend que vous avez des dettes et même beaucoup. » « Sire, répondit Dillon, je m'en informerai à mon intendant et j'aurai l'honneur de rendre compte à Votre Majesté. »
Gardons-nous cependant de générahser. Le lecteur aurait tort de ne voir dans les prélats d'ancien régime que des prodigues toujours occupés de fêtes et couverts dé dettes. Les dissipateurs sont la minorité. Il est prouvé que beaucoup d'évêques obéissaient dans leurs pompes, moins à leurs goûts, qu'à ce qu'ils croyaient une convenance sociale. Plusieurs, dont les noms nous sont connus, savaient rester simples et même austères tout en se montrant au besoin magnifiques \ Mais dans cette histoire, il s'agit de dégager une vue d'ensemble. Or, le grand train de maison que nous venons de constater chez le plus grand nombre des j)rélats, les dettes contractées par plusieurs, nous donnent l'impression d'un luxe admis dans le passé, mais cpii allait être dénoncé en 1789. Dans ces attaques, on oubliera que la coutume.
I. D'après Saint-Simon, le cardinal de NoaUles, archevêque de Paris, « se contentait de son bouUli avec deux petites et grossières entrées ». Le cardinal de La Rochefoucauld, riche de 400.000 livres de rente, pouvait cependant faire un mandement contre le luxe sans qu'on ait songé à lui reprocher ses bénéfices. M. deMachault, dernier évêque d'Amiens avant la Révolution, unissait à son évêché l'abbaye de Bsûloires, cotée 14.000 liv. de revenu. Un joli mot de lui à Louis XVI nous le montre ennemi de tout luxe. Les évêques d'Amiens faisaient toujours l'office de sousdiacre au sacre des rois. De tous les prélats venus à Reims pour le sacre de Louis XVI, M. de Machault était le seul revêtu d'une soutane de drdp Aùolet. Le roi lui demanda pourquoi il ne portait pas de soie comme ses collègues. « C'est, répondit l'évêque d'Amiens, par un privilège de mon siège. » M. de Machault étant coadjuteur de Mgr de la Motte, alla un jour visiter avec celui-ci les religieux de l'abbaye du Gard; ils furent reçus avec une grande magnificence. « Ah ! Monseigneur, s'écria le coadjuteur, si saint Bernard revenait, il ne reconnaîtrait plus ses enfants. — Ah ! Monseigneur, reprit l'aimable vieillard, prenez garde : si saint Pierre revenait, il nous faudrait, vous et moi, retourner à pied. » Lefranc de Pompignan, archevêque de Vienne, M. de Partz de Pressy, évêque dé
les traditions de famille, la situation spirituelle et temporelle, imposaient ou du moins justifiaient un certain éclat. On se i)lut à les rappeler à l'austérité des apôtres. On méconnut la force de l'habitude, les charités auxquelles tant d'évêques employaient leurs revenus, pour ne voir qiie le chiffre de leur fortune et de leurs dépenses.
Ce n'est pas la première fois du reste que ces reproches se faisaient entendre. On ne manque pas de reproduire, en 1789, les sorties véhémentes d'un saint Ghrysostome, d'un saint Bernard * contre le luxe ecclésiastique. On redit les prescriptions du concile de Trente qui ordonnent aux évêques de se contenter de « meubles modestes, d'une table et d'une nourriture frugale, » de montrer par la simplicité de leur maison le mépris des vanités du siècle. Au xvii^ siècle, Bourdaloue et des prélats austères eurent plus d'une fois l'occasion de rappeler ces paroles. Le Camus, évêque de Grenoble, écrivait en 1673 : « L'expérience m'aj)prend tous les jours qu'il y a un faste et un oripeau dans les fonctions et la juridiction
épiscopale, qui cabre le monde et qui ne sert de rien
Combien d'abbayes en commende faut-il à un pauvre
Boulogne, menaient la vie la plus simple et la plus austère. M. Emery, parlant de l'archevêque de Vienne, a pu vanter « sa table frugale, son modeste entretien, son éloignement de la société et des amusements du monde ». M. de Saint-Simon de Sandricourt, dernier évêque d'Agde, prenait ses repas en un quart d'heure. M. de Durfort, arcnevêque de Besançon, avait un palais meublé avec abondance mais simplicité (Sacza.y> op. cit., I, 3-3). L'historien du dernier évêque d'Alet (La Gropte de Ghanterac) l'ait observer qu'il ne se chauffait jamais l'hiver. Le dernier archevêque d'Arles, M. du Lau, déclina une partie des honneurs qui l'attendaient à son arrivée. Sur son ordre, les pauvres de la ville obstruèrent le vestibule, l'escalier et les premières salles de son palais. A la même époque, Pisani de la Gaude, dernier évêque de , Vence, se signalait par sa simplicité On montre encore à la Lubiane et à Saint-Martin les endroits où ce prélat aimait à prendre un frugal repas sur le gazon, cédant en cela à la mode de son époque. Lassbrre, Recherches historiques sur la cille d'Alet, iS"]"], p. iQi. — Tisserand, Histoire de Vence. — Bérengier, Notice sur Mgr du Lau, p. 10-12.
I. Saint Bernard (ad Henr. Senon. archiep.), dans une épître véhémente à l'archevêque de Sens,, lui dit: « Les pauvres murmurent... Vos chevaux, disent-ils, marchent tout brillants de pierreries et nous allons pieds nus ; vos mulets sont richement caparaçonnés, ornés de boucles, de chaînettes, de sonnettes, de bandelettes allongées, resplendissantes de clous d'or et d'une infinité de pierres précieuses ; et après cela, on refuse à son prochain de couvrir sa nudité. Pourriez-vous faire taire votre propre conscience... De jeunes hommes imberbes, qui n'ont pour tout mérite que leur naissance, se poussent aux plus hautes dignités ecclésiastiques... Est-on doyen, prévôt, archidiacre.... on veut devenir évêque... Du moins alors on demeurera tranquille... Non : d'évèque on veut devenir archevêque. »
OPULENCE ET DETTES DES ÉVÊQUES lîîS
évêcjue pour soutenir séculièrement cette dignité qui est devenue toute séculière * ! »
Les critiques que Le Camus se permet ainsi de formuler avec des intimes, dans le respect silencieux du grand siècle, vont être renouvelées cent ans plus tard, mais au grand jour et avec une véhémence inouïe. Le pouvoir lui-même a fait tomber les barrières, délié les langues, proclamé la liberté de la presse et invité l'opinion à dénoncer tous les abus. Le sentiment d'égalité jalouse et ombrageuse qui inspira la Révolution s'exalte à la vue des richesses et du faste des évêques.
Un écrivain leur reproche « le goût des bâtiments. Au lieu, dit-il, de ce petit hospice que le concile de Garthage leur permet d'avoir près de leur église, il leur a fallu des palais ; ils les ont obtenus et, depuis longtemps, il est de style d'adresser les lettres d'un évêque ew son palais épiscopal. Mais non contents de ces magnifiques maisons qu'ils avaient bâties dans les villes, ils en ont encore voulu d'autres à la campagne pour y passer la belle saison. Maintenant, il leur faut des jardins anglais, des rivières factices, et mille autres superfluités de ce genre qui les mettent hors d'état, je ne dis pas seulement de faire l'aumône, mais souvent même de payer leurs dettes. L'entretien de ces constructions immenses passe ensuite à leurs successeurs et absorbe une grande partie de leurs revenus. Il est des évêques de France, à qui leurs jardins seuls coûtent annuellement plus de 10,000 livres ».
Dans ces palais, ces maisons de campagne, ces hôtels, en un temps où « la nation française a porté le luxe dans tous les genres jusqu'à sa dernière période, voyez cepen-
I. Goncil. Trid. Sess. XXV, de réf. ch. i. — « Ils croient, dit Bourdaloue, ne ^pouvoir soutenir le ministère que par le faste du monde, que par l'afl'ectation de la grandeur, que par la magnificence du train, que par l'éclat d'une somptuosité superflue, que par les disputes éternelles sur les préséances, sur les prérogatives, en un mot que par toutes les choses dont l'ambition des honunes s'entête et s'occupe... Les dignités ecclésiastiques n'en deviendraient que plus vénérables, et ne seraient en effet que plus respectées et plus vénérées, si la pauvreté de Jésus-Christ et la simplicité de l'Evangile en bannissaient l'abondance, le luxe et le faste. » ^ovnDxi.ovE, Panégyriques. Sermon pour la fête de saint Paul, 2e partie; sermon pour la fête de saint François-Xavier, a» partie. — Lettres de Le Camus, p. 99-100, i36. La vie de Le Camus était conforme à' ces principes, «c J'ai cru, écrivait-il, devoir faire lire à ma table, pour éviter les discours inutiles et profanes. »
dant, dît le même j^olémiste, si la plupart de nos j)rélats B*égsdeiKt pas pour la dépense les seigneurs les plus opulents ». II& tùratment à honneur d'avoir les plus beaux chevaux, les voitures du meilleur goût, les laquais les mieux tournés. Un nombreux domestique, « une écurie de prince, de superbes équipages, une table splendidement servie » et toujours ouverte, surtout à la noblesse, riiospitahtë la plus large et la plus raffinée, gaspillent des sommes considérables, qui sont autant de pris sur le IJatrimôine des pauvres. Que dirait-on si les curés de Paris, au lieu d'être, comme ils le sont, les véritables pères des pauvres, s'oubliaient au point de dissiper à la ville et à la campagne, « dans des i)alais richement meublés », le capital de la charité *.
Les mêmes plaintes reviennent dans plusieurs brochures. EUes reprochent avec insistance aux évêques « leurs laquais trop multipHés, leurs équipages trop brillants, leur faste trop étudié. L'épiscopat, dit-on, si subhme et siresj)ectable, n'a pas besoin de cet appareil - ». Donc, trop de cérémonies, de pompes, de livrées, de carrosses, trop d'huissiers, de majordomes, de valets de tout genre. Gomment arriver jusqu'à un pontife ainsi
1 . « S'il passe un grand seigneur dans une ville épiscopale, l'évêque aussitôt s'empresse de lui faire les honneurs de sa maison et de lé régaler splendidement. Si quelque prince du sang s'avise de voyager, c'est alors surtout que le prélat est curieux de signaler sa magnificence. Le prince, en logeant à l'évêché, consomme en un jour, sans s'en douter, la subsistance d'une multitude d'indigents. Du reste, le prélat a ses vues lorsqu'il fait ces énormes dépenses ; c'est pour s'enrichir plus sûrement qu'il se ruine ainsi. Une translation avantageuse, ou du moins une bonne abbaye, le dédommagent ordinairement d'avoir fêté le prince avec l'argent d'autrui. » Laurent, Essai sur la réforme du cierge, ijSg, p. iSj-ijS, Nous trouvons après le Concordat cet abbé Laurent, curé de Saint-Leu, et Napoléon pensait à lui pour l'évêché de Metz. — Voici maintenant les plaintes d'un provincial. Pierre Dureau, curé de Saint-Lizier, décrit, dans un ouvrage inédit (De Vabus du Christianisme, i^8i), ce « nombreux cortège de domestiques inutiles, fainéants, vauriens, » dans « une maison somptueusement montée, un train magnifique, équipage superbe, beaux et nombreux chevaux, dont le prix est exorbitant. Les prélats disputent en pompes, en magnificence, en dépenses, avec les plus grands et les plus riches des séculiers ». Et puis « mille, bouches inutiles. Voilà qui absorbe des biens immenses. » Aussi les prélats « sont-i's endettés, et ils meurent dans une honteuse banqueroute. » Cf. Bulletin de la Société ariégeoise, VI, 1898, article de l'abbé Cau-Durban, sur Pierre Dureau.
2. Tableau moral du clergé, 1389, p. 10. Déjà au milieu du xviii» siècle, dans l'affaire du vingtième, on avait lancé une brochure contre le haut clergé « vêtu de pourpre et d'écarlate, qui brille par la pompe des équipages, par la magnificence des palais, parla somptuosité de la table, par la. richesse des ameublements ». Remontrances da second ordre du clergé au sujet du vingtième.
gardé comme un monarque asiaticjue ? Un pnbKciste s'écrie ici avec véhémence : « Que gagne le peuple à cette oj)ulence excessive de ses prélats ? c'est de voir reculerà proiiortion les barrières qui le séiDarent de son évêque. Ce n'est plus un prêtre, mais un prince ; le faste le plus imposant, toute l'étiquette de la grandeur veillent à l'entrée de son palais pour écarter l'ecclésiastique et le& simples citoyens qui n'ont ni décorations ni titres. Ou si la nécessité des affaires force enfin de les admettre, un vain appareil auquel leur âme n'est point exercée, les interdit, les intimide. Ils se hâtent de conclure, soit par faiblesse, soit j)our se soustraire à l'humiliation où les tient ce spectacle. C'est à -peu près le seul rapport que le prélat ait avec eux. Du reste, étranger à presque toutes les fonctions du culte, presque invisible au fond de son palais, il ne se produit en public qu'avec tout l'ax^pareil de la magnificence. C'est ainsi que le luxe et le cortège des vices qui l'accompagnent, arrivent dans nos pro> vinces par les canaux qui devraient n'y aj)porter que des vertus. » Ce grand train de maison pourrait enrichir toute une contrée ; mais bientôt le prélat part pour Paris, « laissant les fortunes bornées de province, se disputeret s'épuiser dans des prodigalités insensées ; il porte l'immensité de la sienne à la cour et dans la capitale, qui seules peuvent les consommer * ».
Le moyen de détruire ou du moins de diminuer ces abus est, dit-on, de supprimer la plurahté des bénéfices. Le concile de Trente avait prescrit l'unité, ne permettant la jouissance d'un second que lorsque le premier ne suflisait pas à une honnête subsistance, interdisant, dans tous les cas, un troisième et même deux à la fois s'ils sont à charge d'âmes. Un usage contraire semble avoir aboli en France ces sages prescriptions. « Des prélats, qui sont d'ailleurs infiniment respectables, dit une brochure de 1789, ne se font aucun scrupule aujourd'hui d'avoir en même temps deux bénéfices. Qui ne croirait pouvoir suivre aveuglément l'exemple d'un archevêque de V.