CHAPITRE II Le Clergé réfugié en Suisse et dans les Pays-Bas
I. Les six mille prêtres réfugiés en Suisse. — Très bien accueillis à Genève, mieux encore dans les cantons catholiques-— Les exilés arrivent dans un dénuement complet. — Dans le Valais ils vivent de la vie et dans la chaumière des paysans. — Paiivreté de l'Évêque du Puy à l'abbaye de Saint-Maurice. — Des milliers de proscrits entassés dans le canton de Fribourg. — Leur misérable régime — II. On essaie de trois moyens de ne pas mourir de faim : le travail, les quêtes, la table commune. — Les prêtres occupés à des métiers divers. — Ceux qui font de la broderie sous la surveillance de la comtesse de Pont..— L'abbé B'aston excelle à tricoter et dote Coesfeld de son art. — Les Evêques n'imitent pas le travail manuel de saint Paul. — Quête organisée dans toute l'Europe par les Evêques de Suisse. — Vicissitudes des quêteurs. — La table commune à Fribourg et à Soleure. — III. Comment toutes les classes, tous les clergés, toutes les villes rivalisent de générosité pour les exilés. — Mais la Suisse, trop pauvre pour les nourrir tous, est obligée de déverser son trop-plein. -r- En outre, elle en renvoie une partie sous la pression du gouvernement Irançais. — Néanmoins l'hospitalité suisse a été admirable. — IV. Réception dans les Pays-Bas. — Les raf/inés à Bruxelles. — « L'adorable » Brunswick. — Sauve-qui-peut après la défaite. — Fréquentes paniques. — Incidents du siège de Maëstricht. — Un service pour Marie-Antoinette. — Générosité des Évêques, de plusieurs abbayes. — Les Hollandais plus froids.
L'Angleterre avait reçu, protégé, fait vivre le plus fort contingent de proscrits, dix mille environ, c'est-à-dire le tiers ou le quart de l'émigration ecclésiastique. Suivons les autres dans leurs pérégrinations à travers l'Europe. Du côté opposé à l'Angleterre, la Suisse, par son voisinage, par sa renommée hospitalière, offrait un asile tout indiqué aux provinces de l'Est. La Haute-Alsace et la Franclie-Gomté fournirent le plus grand nombre de fugi-
tifs I. Six mille prêtres cherchèrent refuge dans l'Helvétie et n'eurent qu'à s'applaudir de l'accueil qui leur fut fait.. Genèye elle-même, la ville huguenote et sectaire, leiu' ouvrit largement ses portes. Les ministres protestants du pays, ayant mis en délibération si le clergé de France avait dû refuser le serment à la Constitution civile, ils conclurent à l'affirmative, ajoutant que sa conduite avait été en rapport avec ses principes. Cette décision donna un nouvel élan à la générosité publique. Les prêtres déportés furent mis sous la protection de là république ; une souscription ouverte à leur intention rapjporta une somme considérable. Plus tard, quand la ville fut menacée par l'armée révolutionnaire, Genève parut plus occupée du danger de ses hôtes que du sien. Elle équipa une flotte et les fit transporter à ses fixais au-delà du lac, où ils n'avaient plus rien à craindi'e. Six cents ecclésiastiques avaient été reçus dans ses miu^s ^.
Plus afTectueuse encore, plus intime sera la réception des proscrits dans les cantons catholiques, à Fribourg, à Soleure, dans le Valais. Là, chaque paysan voudra avoir son prêtre, le faire asseoir à sa table, partager avec lui le don de sa j)auvreté et honorer dans sa personne le ministre de son culte. Hélas ! c'était trop souvent j)ar un convive de j)lus aggraS'er sa propre misère.
Le clergé arrivait en Suisse dans le dénuement le plus complet. A Fribourg, l'abbé Lambert trouve peu d'ecclésiastiques en soutane. Les Aêtements de toute forme, de toute étoffe et de toute coulem* qu'ils ont dû faire confec-
1. (( On en compte six mille tant dans la Suisse que dans les deux Valais. » C'est le chiffre officiel donné par le Méinoire des Évêques rélu-
g-iés en Suisse, i8 juillet i:;94. (Jkrome, op. cit., p. 38i.) — Ces six mille réfugiés sont diversement répartis. A telle époque on constate i3o prêtres dans la petite ville de Saint-Maurice en Valais, 600 à Genève, 679 émigrés à Soleure, sur lesquels 434 ecclésiastiques (décembre 1:92). L'ambassade f rançaise constate au mois d'avril i-jçp, dans la seule ville de Fribourg, 800 prêtres et 260 séculiers. (Theineb, II, 244 ; Beughot, Le Clergé de la Haute-Alsace en e^xil, 1896, in-S", pp. 29-33.)