‹ L'ancien clergé de France [microform]Chapitre 247 sur 354 · Barruel, op. cit., t. II, p · texte numérisé non relu

Barruel, op. cit., t. II, p

tionner à la liâle en I3artaiït de France offrent une bigarrure qui étonne l'étranger. Leur moindre défaut, c'est d'être râpés. Des robes de chambre seront transformées en habits de visite et de cérémonie i.

Comment habiller, comment nourrir tant de malheureux au milieu d'une nation peu fortunée? Le clergé retiré dans le Valais y est dans le plus grand dénuement. Les réfugiés y sont si nombreux, qu'après avoir épuisé la bonne volonté des faiïiilles aisées du pays, il faut se répandre dans les campagnes chez de simples citoyens. Ils se trouvent là confondus pêle-mêle dans d'étroites habitations avec les ouvriers, les domestiques, sans un coin pour abriter leurs prières, leiu* travail et leur sonuneil. Comme c'est le pauvre qui nourrit le pauvre, letu" régime se compose de racines sans apprêt, de fromage, de blé noir, d'un peu de viande salée et de lait 2, C'est juste assez pour ne j)oint moui"ir de faim. C'est dans le Valais, dans l'abbaye de Saint-Maurice, que l'évêque du Puy, M. de Galard, a cherché un abri. Ce prélat ne nage pas dans l'abondance. Deux jeunes gens qui se destinent au sacerdoce arrivent de son diocèse pour se faire ordonner. On leur a tracé l'itinéraire à suivre et indiqué les maisons où ils pomTont aller frapper pour y recevoir une hospitalité sûre et gratuite. A Annecy, le mari de leur hôtesse est l'ennemi déclaré des prêtres. Ils ont cousu, dans les j)lis de leur vêtement, quelques pièces d'or qu'ils sont chargés d'apporter comme secoiu'S à leur supérieiu* en exil. A l'approche de la Suisse, un guide a passé la frontière avec le

1. « J'ai vu peu de prêtres en soutane. Ils étaient presque tous avec Hi'anciens habits courts ou avec des habits laïques qu'ils s'étaient vus lorcés de faire faire en France. Ces habits étaient de toutes lés étoffes, de toutes les formes et de toutes les couleurs, et offraient une sorte de scandale aux ecclésiastiques étrangers qui ne connaissaient pas la raison de *^tte siiigularité. Il s'en trouvait peu qui n'eussent pas l'inconvénient d'être râpés. J'ai vu des robes de chambre devenues des habits de A-isite •et de cérémonie. » (Abbé Lambert, op. cit.,ip. laj.)

2. Lyonnet, Histoire de M^' d'Aviau, 1847, 2 vol. in-S", t. I", pp. 582, 583.

petit trésor, l'a enfoui en terre et est allé reprendre ses voyag'eui's, qpii arrivent sans encombre au terme de leur voyage. Quelle joie pour leur premier pasteur! « Son vêtement, dit l'auteui* du récit, était plus râpé cpie le mien... » La cloche du dîner ayant sonné : « Messieurs, nous dit notre bon Evêque, je suis mortifié de ne pouvoir vous offrir à manger et à dîner avec moi; mais je n'ai rien en propre, je suis assujetti à la règle des chanoines. M. Desgranges (c'était son grand vicaire) vous conduira à l'auljerge et vous reviendi'ez de suite après votre dîner i. »

Un cri de détresse nous arrive aussi du canton de Fribourg. La longueur de l'exil, le chiffre énorme des réfugiés, près de quatre mille prêtres, ont épuisé toutes les ressouï*ces et lassé les meilleures A'^olontés. Un contemporain nous dépeint ces malheureux mangeant un pain dur et noir, quelques légumes, buvant une eau roussâtre exprimée des bourgeons de sapin. Ce pain même est si rare que, pour en diminuer la consommation, les religieux de la Trappe, transplantés à la Valsainte, ne se nourrissent plus que de lait caillé 2. Une lettre adressée de Soleure au Pape confirme ces renseignements et assombrit encore

1. Cf. Résultats d'une conférence ecclésiastique du diocèse du Pay, 18^0, in-S», 236 pages, p. iSS-igi.

2. Une lettre de Fribôurg trace im tableau navrant de la misère des prêtres en Suisse : « Les uns s'adonnent aux métiers les plus pénibles et les plus rebutants ; les autres, épars dans les campagnes, partagent avec le paysan des aliments grossiers arrosés de leurs sueurs. Heureux encore, heureux ceux qui peuvent se les procurer... Vous ne serez pas étonnés, mais attendris de ces détails, en apprenant qu'une surlace de plus de i5 lieues, le canton de Fribourg, contient et nourrit seul près de quatre mille ecclésiastiques français. » (ïheixer, op. cit., t. II). — Un témoin oculaire, l'abbé Chatrian, écrit : « Beaucoup de prêtres retirés en Suisse, dans le canton de Fribourg, y sont fort à l'étroit, à raison de leur grand nombre. L'indigence de plusieurs est telle que, n'ayant pas même le nécessaire, ils sont réduits à servir de manoeuvres et de maçons. » (Abbé JÉRÔME, op. cit., p. X.) Écoutez cette douloureuse plainte d'un vieillard retiré à Fribourg : « A soixante-treize ans, il faut que je périsse de misère. Je suis réduit à deux chemises que l'on m'a données. Je manque des clioses les plus nécessaires à la vie, et je n'ose en parler à personne, parce que je peinerais de bons et respectables confrères hors d'état de me soulager. »

le tableau ^. Nous lisons dans une autre correspondance en 1795 : « Les déportés qui habitent la campa ^e y vivent très misérablement ; les uns font le métier de charretiers ou de valets de labourage, les autres tienneiat'des boutiques ou courent les foires. »

On essaya décrois moyens de ne pas mom-ir de faim : le travail, les quêtes et la table commune. Nous avons vu les jDi'êtres travailler en Angleterre au milieu d'un peuple riche ; pouvaient-ils rester oisifs au niilieu d'une nation pauvre ? L'abbé Lambert nous parle de l'activité industrieuse de ses confrères à.Fribourg et à Constance, sur les frontières de Suisse. Il a porté lui-même dans ce pays des bas faits au métier, des souliers fabriqués par un prêtre. Ce prêtre cordonnier, jouissant d'une fortune personnelle de 5,ooo livres de rente qu'il donna à ses malheureux confrères, avait accepté cette besogne par humilité. On nous signale un Chartreux travaillant chez un maréchal, un ecclésiastique placé à la tête d'une blanchisserie. D'autres moulinaient, râpaient et vendaient du tabac, faisaient des chandelles, étaient employés dans l'imprimerie et dans les ateliers de tout genre, et même dans de simples boutiques. Beaucoup se mirent à cultiver

I. M. Moushaut écrit à Pie VI, de Soleure, le 14 avril 1-94 : « Je les ai parcourus presque tous (les cantons sxiisses). J'ai vu toutes les colonies de prêtres îrançais, et ce spectacle me navre encore de douleur par son souvenir. Ici, ce sont des prêtres qui ont été reçiis gratuitement chez de pauvres habitants de la campagne et qui n'ont pour toute nourriture, depiiis deux ans, qu'un peu de pain, quelques légumes et du. laitage, et manquent des habillements les plus nécessaires, de bas, de souliers, dé chemises. Là, c'en sont d'autres qui se trouvent dans les A-iUes, obligés d'aller dîner dans une maison, souper dans une autre, de changer ainsi tous les jours sans avoir même de quoi payer un chétif logement pour se retirer pendant la nuit. Ailleurs ce sont des A'ieillards, des inltrmes, qui ne peuvent se procurer le plus petit soulagement dans leur aflreuse détresse. » (Theixeb, op. cit., t. II, p. 553 ; Beuchot, op. cit., p. 82.)

la terre ; plusieurs se firent marcliands. On vit des émigrés « coudre, tricoter, faire des filets » et même « broder ». La broderie paraît à ce point un ouvrage de femme, que nous avons quelque peine à nous représenter des prêtres s' exerçant à cet art. Nous les avons trouvés cependant occupés à ce travail au château de Winchester, sous la direction de la marquise de Buckingham. Plus nombreux encore sont les prêtres brodeurs à Fribourg et à Constance. « Beaucoup, dit un contemporain, travaillent à la broderie pour les marchands de Lyon. Les vieillards et ceux qui n'ont pas une bonne vue préparent la soie sur les dévidoirs. » Cette besogne convenait à leurs habitudes sédentaires. Ils avaient pris les premières leçons de dames émigrées, et s'étaient ensuite instruits les uns les autres comme on s'apprend la théologie. Il l^araït qiie qiielques-uns atteignirent la perfection du genre; mais, en général, dit un témoin oculaire, leurs ouvrages étaient médiocres. Néanmoins, le seul fait de sortir de mains ecclésiastiques était tellement extraordinaire que cette circonstance leur assm-aitune vente facile et fructueuse en Suisse, en Allemagne et dans tout le Nord.

L'abbé Lambert, rendant visite à la comtesse de Pont, la trouva dans un grand hall en train de broder. A l'extrémité opposée étaient trois prêtres occupés an même travail. La comtesse se permettait de gourmander ses brodeurs quand elle s'apercevait d'un ralentissement dans leur activité. On pouvait lui pardonner cette sévérité en faveur de sa charité. Ayant su s'assurer dans l'émigration plus de 3o,ooo livres de rentes, elle vécut pauvrement pour tout donner aux exilés moins fortunés i. Le labeur des moins habiles, de ceux-là même qui ne poussaient point assez vivement leur aiguille au gré de la comtesse

I. Abbé Lambert, op. cit., p. 102-196. — Jérôme, op. cit., préf., p. 12.

ET DANS tES PAYS-BAS 89

de Pont, rapportait encore 7 à 8 sous par jour, ce qui diminuait d'autant l'appoint de la charité. Aux portes de la Suisse, à Constance; les prêtres étaient si occupés c[u'on> ne les rencontrait dans les rues qu'aux heures de jnesse et quand ils allaient faire leurs provisions eux-mêmes. L'évêque de Mmes écrivait en 1795, au sujet des quatre cents ecclésiastiques réfugiés dans cette ville : « Nos prêtres travaillent presque tous de leur métier pour être moins à charge. Moyennant cela, 1,000 louis par an nousont suffi à peu près pour les nourrir !.»

On eût bien humilié l'abbë Ba"Ston, chanoine de Rouen, en lui disant que son travail ne valait cpie 7 à 8 sous par jour. Il eût certainement refusé de livrer sa marchandise à ce prix. Ge n'est point à broder, mais à tricoter; qu'il avait appliqué son talent dans les ennuis d'un froid hiver en Angleterre. Ilitransporta à Goesfeld (Allemagne) toutes les ressources dé son art, qui, à l'entendre, était consommé. Ses mesures, croit-il, étaient « géométriques ». Il y employait la règle, le compas et le calcul algébrique. « C'est, dit-il, de cette manière qu'i^rchimède aurait tricoté après la prise de Syracuse. . . Les gens du pays entendirent parler du phénomène qai se laissait voir au milieu d'eux. La multitude ne faisait que des bas et sans goût. Comme ils admirèrent quand ils eurent sous les yeux des camisoles-, des vestes, des chemises,. des gants qui allaient aux deux mains, dés culottes tout d'tm morceau! Nos plus beaux ouvrages allaient de maison en maison, appelés par la curiosité. On en demanda dès patrons. » M. l'abbé Bàston y joignit des indications précises, une sorte de code industriel. C'était un inventeur. « Ce petit coin de terre, dit-il avec quelque orgueil, Tne devra une brandhe devaient utile. » Quelques-uns de ses confrères, oubliant que les apôtres, que Jésus liiii-même, avaient travaillé de leurs

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