Abbé Lambert, op. cit., p
allégeait les charges d'enti etien des exilés, mais il ne poTiTait y suffire, même avec les dons de l'hospitalité la plus accueillante. Il fallut alors essayer de trouver des ressourcés, en dehors de ce pays, par des quêtes à travers l'Europe. Ici apparut encore le rôle de l'épiscopat. M. de Bonnac, évêque d'Agen; M. de Rans, évêc[ue in partibus de Rhosy, exilés à Soleure, exposèrent, dans un mémoire à leurs confrères de Suisse, le projet d'un emprunt qui devait s'élever à 100,000 écus, somme jugée à peine suffisante pour parer aux besoins des nombreux prêtres répandus dans cette contrée. Une supplique commune serait adressée au régent, frère de Louis XVI, pour lui demander son appui, ainsi qu'à Sa Majesté Impériale pour obtenir sa recommandation auprès des évêques, chapitres et abbayes de l'Empire. Comme garantie de l'emprunt, les prélats offriraient les biens de lem^s évêchés, et s'engageraient à rembourser capital et intérêts deux ans après leur retour dans leur diocèse et le rétablissement de l'autorité royale en France. Là était le point faible du projet. Gomment baser un emprunt sur im. gage aussi incertain? Il fallut y renoncer.
MM. de Bonnac et de Rans prirent alors le parti d'envoyer des ciuêteurs dans les diverses parties de l'Europe. L'idée première d'une collecte européenne appartenait à un prêtre du diocèse de Besançon, l'abbé Moushaut. H l'avait conçue en septembre l'j^S, en lisant dans les Epîtres de saint Paul le récit des quêtes du grand Apôtre pour les fidèles de Jérusalem. C'était, à ses yeux, la dernière ressource des émigrés en Suisse. Ce projet, chaudement appuyé par MM. de Bonnac et de Rans , reçut l'approbation des évêques de Poitiers, Riez, Meaux, Gap, Chalon-sur-Saône et Sisteron, à Fribourg ; de l'archevêque de Vienne et de révêc[ue du Puy, dans le Valais ; de l'archevêque de Paris, des évêques de Langres, de Nîmes et de Saint-Malo, à Constance
On vit alors des prêtres dévoués, munis de recommandations authentiques et pressantes de l'épiscopat français, parlant un peu la langue des pays à parcourir, s'élancer à travers l'Europe en véritables mlssi dominiei de la misère. Partis de Soleure au printemps de 1 3794, ils se portent tout d'abord en Allemagne, parcourent la "Westplialie, la haute et basse Saxe, les cercles de S3uabe et de Franconie, et, au-delà des monts, les bailliages suissesitaliens. Le chamo de ces cinq collectes primitives ne tarda pas à s'étendre. Le Tyrol, la Valteline, et, plus tard, la Russie, la Suède, le Danemark, la Silésie, attirèrent successivement les infatigables quêteurs.
Nous avons le récit de leurs voyages i. Combien nous y apparaissent dures ces pérégrinations de nos envoyés, marchant un peu à l'aventure et généralem3nt à pied par économie, ayant grande peine à se faire comprendre en pays étranger, y exerçant le métier si ingrat de solliciteurs, soumis à tous les capiùces des autorités gouverne-^ mentales et urbaines, tantôt accueillis avec une bonté compatissante, tantôt chassés impitoyablement. Mais il n'est pas facile de décourager des quêteurs exerçant ce qu'ils appellent « l'apostolat de la mîndicité ». Les collecteurs lancés à travers le monde pour les exilés en Suisse réussirent dans leur mission. La moisson, là. médiocre,, ailleurs nulle, fut parfois assez abondante. Les misères qu'on rencontre et qa'il faut secourir chemin faisant,, diminuent d'autant la recette. A mssure que les aumô niers remplissaient leur bourse,, ils là vidaient entre les mains des banquiers rencontrés sur, leur route, qui se chargeaient, quelquefois sans prélever de commission^ de transmettre les fonds à la commission épiscopale' dé
I. Il a été publié par l'abbé Jkro.mb, op. cit. Voir aussi Theiner, II, 546- 55j. — Ces collectes durèrent d'avril ij94 à décembre 1797. — L'Évéque de Chalon-sur-Saône, M. du Ghillieau, fut député par ses collègues auprès de l'Électeur de Bavière afin d'obtenir une quantité suffisante de blé pour nourrir les prêtres réfugiés à Fribourg. (Bozon, op. cit., p. j6.)
Soïeure. Assez souvent, en l'absence de bancjniers, en un temps où on ne connaissait pas nos billets dé banque, ils se virent obligés de porter, dans de longues courses à travers les montagnes, les forêts, de pleins sacs d'un métal plus lourd, mais aussi plus précieux que les assignats de la République française.
Ces quêtes furent très secourables aux prêtres réfagiés en Suisse. Pour alléger la dépense, on s'avisa dans deux villes remplies d'exilés, à Fribourg, à Soleure, d'établir une table commune. Celle de Fribourg, organisée et défrayée par l'abbé comte dé Montrichard, d'une vieille famille francrcomtoise, vicaire général de Cambrai, atteignit le chiffre de cent vingt convives dont le dîner ne coûtait pas plus de six sols par tête. A Soleure, c'est une dame d'un grand coeur, Louise Sury de Bussy, qui par son dévouement admirable, ses appels à la charité, au besoin ses courses déporte en porte pour recueillir des aumônes, parvint à entretenir un réfectoire de quatre-vingt-huit faméliques. Le régal comprenait, à midi, un bouilli, bœuf et légumes ; le soir, un potage et des légumes. Les dimanches et jours de fêtes, on ajoutait un rôti avec salade ; aux grandes solennités, une chopine de vin pour chacun avec dessert. Toujours un excellent pain à discrétion. Ce régime, que devaient envier les prêtres répandus chez les paysans, causa à la noble dame une dépense de 223,728 livres qu'elle dut demander à la bienfaisance ^.
Tous les témoignages s'accordent à constater dans la Suisse entière et dans toutes les classes im élan admi-
I. Lambert, op. cit. — Beughot, op. cit., 3o-35. — Victor Pierre, l'Abbé de Montrichard: et l émigration française à Fribourg, loc. cit. — De 1794.: à 1399} l'abbé de Montrichard distribua en nature la somme de 187^777 livres.
rable en faA^eur de nos mallieiu'eux proscrits. Les évêques de Bâle et de Coire marchent en tête. Leurs curés les secondent. Les monastères d'Ensiedeln, Saint-Maurice, Saint- Gall, Mury, etc. , ouvi'ent lem's portes toutes grandes ou envoient de larges oflrarides. Les chapitres contribuent de tous leui's moyens. Les protestants rivalisent avec les catholiques. Les quêteurs constatent qiie les villes de Berne, Bâle, Zurich, Schaffouse, Winterthui% etc., leur ont fait le même accueil que Lucerne et les autres cités qui ont avec eux une ' communauté de foi. Les grandes daines suivent et plus souvent encore impriment le mouvement. A Lausanne, ce sont deux Françaises, la comtesse d'Aguesseau et la présidente de Vesel, qui se font la providence des émigrés, envoyant leurs domestiques sur les chemins pour les conduire chez elles où tout est préparé pour les recevoir. A Fribourg, M'"^^ de Besenval, de Roll, de Gugger et d'Aregger, continuent l'œuvre de M'"'^ Sury de Bussy enlevée par la mort en 1797, une année avant que son mari tombât sous les balles françaises, à Selzbach I. A Soleure, les familles ayant quelque aisance organisent en faveur des exilés un roulement d'invitations qui leur assurent un bon dîner chaque soir.. Un témoin peut écrire de cette ville : « Aucune table sans Français et surtout sans déportés. » Tous ces dévouements sont peutêtre surpassés par celui des j)aysans qui trouvent moyen de donner j)lace aux proscrits dans leur chaumière trop
1. Babbuei , op. cit. — Beuchot, pp. 28, 33-36, 43-34? 62. — Theixer, II, p. a&S- 566. — JÉRÔME, p. i53-i83. — Dans l'espace d'une année (i" octobre 1792 au 3i décembre i^gS), il passa près de douze cents prêtres en visite à Ensiedeln. Sur ce chiffre on en compte cent neuf logés à l'abbaye et dans le voisinage. Les abbayes ou monastères d'Ensiedeln, Saint-Urbain, Beromunster, Saint-Biaise, Saint-Gall, Saint-Maurice, Petersliausen, \Vettingen, Engelberg, sont cités parmi -ceux qui hébergèrent le plus de prêtres étrangers. — Voir pour l'appel lait aux monastères par le nonce apostolique en Suisse et pour les réponses des religieux, Theiner, II, p. 618-625. L'abbé de RUiri, malgré l'immense dépense causée par la reconstruction de son monastère, faisait remettre à ses hôtes, aux uns 6 francs, aux autres 9 francs, à plusieurs 12 francs.
étroite, et se font lioimeur de partager le pain de l'indigence avec les prêtres français ^.
n put y avoir çà et là telle gaucherie commise, tel usage qui contrastait avec les raffinements de l'urbanité française. L'abbé Lambert, en passant dans une abbaye célèbre de Bernardins à Saint-Urbain, près de Soleure, constata qp.e l'abbé se servait avant les prêtres émigrés admis à sa table. Ce sans-facon, qui eût paru, dit-il, une « grossièreté, en France », était tout naturel chez les « bons Suisses ». Bons, en effet, ils se montrèrent au point de mériter que, dans une lettre officielle, les évêques français réfugiés à Fribourg aient comparé l'hospitalité suisse à l'hospitalité anglaise ^. Elle l'emportait même sur ce point que le bas peuple montra en Suisse une bienveillance extraordinaire, ce que nous n'avons pas" toujours constaté en Angleterre.
En retour, l'hospitalité suisse avait sur l'hospitalité anglaise deux causes d'infériorité dont on ne sàui^ait la rendre responsable. La Suisse était pauvre, elle était voisine de la France et, comme telle, sujette à la pression que la Convention, le Directoire, devaient exercer chez elle contre les émigrés. C'est dire que les secours, que la sécurité y furent moins grands qu'en Angleterre.
Malgré la bonne volonté de tous, et parfois des pro-
1. Abbé Lambert, op. cit. — L'abbé Barroèl (op. cit.) dit des Fuisses, en i;94 : « Us avaient peu de riches, ils- furent tous bons. A l'aspect de ces prêtres sans asile, ils les abritèrent sous leurs rustiques toits, ils en firent les enfants de la famille. Ainsi que les chefs des anciens patriarches, ces bons paysans allaient attendre sur les routes ces prêtres déportés, leur offrir un logement'et les inviter à venir se laver les pieds et reposer chez eux. Dans des cantons entiers, chacun de ces bons paysans voulut avoir chez lui quelqu'un de ces- prêtres. Ils leur donnaient un lit simple comme le leur, ils les mettaient avec eux à leur table, ils partageaient avec eux leur beurre, leur fromage, leur pain noir, et ce pain leur semblait plus délicieux en le mangeant avec les malheureux. »
2. Les évèques français vantent l'hospitalité reçue «r tam per totam catholicam quain acatholicam Helvetiam... ita ut in hamanitate et hospitalitate nobis cnnctis exhibita et continaata hcec inclxta natio nulli dlteri, nec ipsimet Anglicanœ cedere videatar ». Ils vantent surtout Fribourg et Soleure qui ont recueilli plusieurs évêques <r ae in uiràque simiil, non recasatis sœcuLaribus, ultra tria millia sacerdotum j). Theiner, II, p. 5.
diges de charité, la Suisse n'arriva pas à faire vivre convenablement les milliers d'exilés. Dès 1792, mi cri d'alarme est poussé par l'arclievêque de Vienne au sujet des réfugiés du Valais. L'année suivante, la plainte se généralise pour la colonie de Friboui'g, de Soleure, poiir toute la Suisse, et va se répétant dans la suite. Le bruit de cette détresse se répand jusqu'en Italie et y excite la compassion la plus vive. Les évêcjues français réfugiés à Saint-Maui'ice, à Fribom'g, à Constance, se font l'écho de cette misère, et s'interposent pour écouler en Italie, dans les Etats du Pape, le trop-plein d'éti'angers que la pauvre Helvétie ne peut noui^rir i. Il y a plus. Plusieurs de ces prélats, après aA^oir plaidé la cause de leur troupeau, sont forcés de penser à leur propre situation. Sur dix évoques résidant en Suisse, la moitié sont amenés à confier à Pie VI leur détresse et en reçoivent quelques secoui'S 2.
1. L'évêque du Puy, dans une lettre du 10 octobre 1792 adressée au cardinal Zelada, de Saint-Maurice en Valais, où il est réfugié, dit « que cette petite Aille renferme plus de 100 prêtres français, que toute l'Europe en est remplie, qu'il y a presque impossibilité de trouver désormais place ailleurs que dans les États du Père commun ». Quatre ans après, le 21 mars 1796, l'évêque de Nîmes écrit de Constance au pape qu'il y a en Suisse un excédent de dépense de « plus de quatre cents têtes ». Deux cents ont pu se réfugier dans l'État de Venise. Le pape est supplié de recevoir les deux cents autres, lesquels « ne feraient qu'y remplacer ceux qui étaient partis pour rentrer en France en i;;95, à la première nouvelle d'un apaisement dans la persécution religieuse ». L'archevêque de Vienne écrit aussi dans le même but le 19 octobre i:;93. ' — Les prêtres français réfugiés à Ancône écrivent, le 26 octobre 1793, une lettre à leurs confrères d'Italie pour ouvrir une souscription, et iont une description très vive de la misère en Suisse. « O mon Dieu ! qu'avons-nous donc fait de plus, nous autres si bien accueillis en Italie, alors que nos frères de Suisse souffrent? » — Le 18 juillet 179^!, tous les évèques réfugiés en Suisse font, dans une lettre commune, l'exposé des souffrances de beaucoup de prêtres. « Nous en avons vu dans le courant de l'hiver, entassés dans des chambres étroites et obligés de s'y tenir renfermés, parce qu'ils manquaient des A'êtements nécessaires pour se garantir du froid. ISoiis en avons découvert qui, depuis plusieurs jours, ne mangeaient que du pain, ne buvaient que de l'eau, et à qui nous avons craint quelquefois de ne pouvoir donner pour soulagement que des larmes. » (ïheinkr, op. cit., pp. 234-338, 244, 3;r, 5i2-5i3, 536-539. — Jérôme, p. 38i. — Beuchot, p. 82.) En 1792, l'ambassade de France écrit que plusieurs prêtres sont disposés à rentrer par misère. « Les déportés qui habitent la campagne y vivent très misél'ablement; les uns font le métier de chai'retiers ou de valets de labourage, les autres tiennent des boutiques ou courent des foires. »
2. Étaient réfugiés à Fribourg : MM. de Saint-Aulaire, éA'êque de Poitiers ; de Clugny, évêque de Riez ; de Polignac, évêque de Meaux ; du
JÎX ;DANS XES PAYS-^BAS 47
iPareille extrémité avait été épargnée aux prélats accueillis, mais aussi pensionnés par l'Angleterre.
A la pauvreté vient s'ajouter l'insécurité. On voit çà et là des habitants se plaindre, malgré leurs mœiu-s hospitalières, du renchérissement des denrées. « Chaque jour, écrit, en janvier 1795, l'évêque d'Agen, réfugié à Soleure, nous sommes menacés d'être ex^Dulsé s delà Suisse, et je ne serai pas plus ménagé qu'un autre, quoique né à Soleure pendant l'ambassade de mon père. » En effet, il ne fut pas ménagé. Les départs forcés n'avaient pas attendu cette époque pour se j)roduire et devaient continuer dans la suite. Les Sénats de Fribom'g, de Soleure et d'autres villes, par impuissance de nourrir tant de milliers d'hôtes, et plus encore sous l'injonction de la Convention et du Directoire, prirent à diverses reprises des arrêtés d'expidsion qui devaient répugner au bon cœur de cet excellent peuple et qui furent exécutes le moins possible ï.
Chilleau, évêque de Chalon-sur-Saône; delà Broue de Vareilles, évêque de Gap ; de Bovet, évêque de Sisteron. A Soleure se trouvaient : M. d'Usson de Bonnac, évêque d'Agen ; M. de Franchet de Rans, évêque do Rhos}"^, auxiliaire de Besançon. Les évêques de Lisieux et de Luçon, MM. de La Ferronnays et de Wercj'^j après avoir été quelque temps à
Soleure, étaient passés, le premier en Allemagne, le second en Italie. A Lausanne était M. de Lej'ssin, archevêque d'Embrun ; — à Saint-Maurice en Valais, M. d'Aviau, archeA'êque de Vienne ; ]\r. de Galard, évêque du Puy. — Sur tous ces prélats nous voyons l'archevêque de Vienne, les évêques de Meaux, Sisteron, Agen, le Fuj"-, faire appel à la charité du
Saint-Père. (Theiker, t. II, pp. 8-12, 219-223, 243-200, 27--286, 2;i-3;:.)
I. Le 19 octobre 1798, l'ai"chevêque de Vienne écrit du Valais que les prêtres « admis dans la Suisse sont à présent contraints d'en sortir pai*ce qu'une partie des habitants s'est plaint du renchérissement des denrées ».
— « Tout à coup, écrit de Fribourg un chanoine d'Avignon, le 27 octobre 1793, le Sénat de Fribourg a rendu un décret rigoureux contre les
étrangers. » — En septembre 1594, par suite de la cherté des vivres, Fribourg renvoie 400 laïques et 800 ecclésiastiques; Soleure, lôo. — Plusieurs prêtres écriA'ent d'Italie, le 8 juillet 1794, qu'ils avaient pensé à la Suisse; mais « cetasUe même nous a été refusé ; il n'est plus possible à aucunFrançais de s'y établir ». — C'est la pression de la République française, plus encore que la gêne des habitants, qui chasse les réfugiés de la Suisse. Dès le mois de décembre i^gS, nous voyons le gouvernement français faire la chasse aux prêtres dans le canton de Soleure. L'année suivante, le grand Conseil de ce canton, sous la mênae pression, pose de nouvelles restrictions.
— Le 1" janvier 1798, ordre général d'évacuer le canton de Soleure. Même les évêques durent se réfugier 9. Constance. — Vers la fin de ijgS, le Conseil souA'erain de Neufchàtel avait été aussi obligé parle gouvernement
La ville de Bâle fut cliansonnée pour une mesure de ce genre par un émigré qui agrémenta de ces couplets sa note d'hôtel :
Dans Bâle la grandVille Un Sénat imbécile Dans un accès de bile L'autre jour décréta !
Ah ! Ah !
Que loin de ces murailles Tout étranger s'en aille, Que la seule canaille Doit seule rester là !
Ah ! Ah !
Tous les proscrits n'étaient point aussi gais que le rimailleur. Leur exode nous est décrit par les contemporains en des termes qui excitent la compassion. « Lé canton seul de Fribourg, écrit de Mindrisio l'évêque de Luçon, renvoie quatre ou cinq cents prêtres et deux à trois cents laïques. Ces malheureux ne savent où aller. Il en passe tous les jours ici, les uns pour les Etats du Paj)e, les autres pour les Etats de Venise. Si on pouvait les recevoir en Lombardie, ils y trouveraient de grandes ressources, mais nous n'avons jamais pu l'obtenir. » Il est vrai que Fribourg, tout en se déchargeant de son tropplein, gardait encore, au témoignage du même prélat, mille prêtres et quatre cents laïques ^ C'est dire tout ce qu'il y
français de renvoyer les émig-rés. Les cantons suisses, sous les menaces de la Fx\ance, transmises surtout par l'ambassadeur Barthélémy, prenaient des mesures d'expulsion, mais les exécutaient le moins possible.— Papiers de Barthélemx, ambassadeur de France en Suisse, édités par Jean Kau- LEKj 1886, 5 vol. in-S", passim. — TuistxEK, II, pp. 5, 3^2, 422, 456. — Beu- OHOT, 29, 5i-52, 60-67. — JÉhoMB, 3, 2g"), 352, 353. — L'évêque de Glermont, M. de Bonal, écrit le 6 février 1797 : « Depuis la secousse que Barthélémy a donnée à ceux qui habitaient la Suisse, le nombre en est réduit à très peu. » (Archives des Affaires étrangères.)
I. Lettres inédites de M. de Mercy, évèque de Luçon, 8 et i4 octobre 1794 • Quatre mois plus tard, une lettre de février 1795 parle de « quinze cents prêtres français à Fribourg, dans la plus extrême indigence ». ïhei- NEKj II, 064.
avait de bonne volonté, de générosité et d'élan dans la nation suisse pour nos malheureux proscrits. Dans l'histoire de l'émigration française durant la Révolution, ce peuple tient une place d'honneur. Il devait montrer plus tard, par l'accueil fait à nos soldats dans le désastre de 1870, que son cœur et ses sentiments envers la France n'ont pas dégénéré depuis rni siècle.
Les Pays-Bas pouvaient être envahis par les exilés fuyant la France plus facilement encore cpie la Suisse. Ils y vinrent ou, du moins, ils y passèrent en foule, car l'entrée de l'armée révolutionnaire dans ce pays ne devait pas tarder à les pousser dans des régions plus lointaines. De nombreux Mémoires, publiés sur l'émigration laîcpie, ont raconté son histoire et nous permettent de la suivre dans ces contrées. A Utrecht, c'est à qui aura le plaisir de loger, d'héberger les gentilshommes. On leur achète à 1res haut prix les moindres objets qu'ils consentent à vendre. A Bruxelles, les gens de bon ton, les grandes dames françaises, écrit un prêtre, faisaient assaut d'élégance dans le parc, et nos pstits-maîtres foulaient légère - ,ment le gazon ou effleuraient à peine le sable dont les allées étaient couvertes. La joie brillait sur tous les fronts. Chacun répétait à l'envi la grande nouvelle du jour, la victoire de Y adorable Brunswick i. Il fallait être Jacobin pour en douter. Elle était fausse pourtant. Le roi de Prusse, après Valmy, est obligé de battre en retraite. La bataille de Jemmapes, gagnée sur les Autrichiens, livre la Belgique à la France. Immédiatement, panique universelle ; les routes sont encombrées d'émigrés qui faient à
1. Six années de la Révolution française, etc., par F. D., p. 28.
5o , LE CLERGÉ RÉFUGIÉ EN SUISSE
pied, abandonnant tout ce qu'ils possèdent. Les vainqueurs font main basse sur leui'S vêtements, leurs bagages, et, au besoin, les j)aysans se chargent de les détrousser, les laissant presque nus.
Les prêtres entendent, eux aussi, les cris du sauve-quipeut à l'approche des patriotes qui occupent, avec une rapidité extraordinaire, Bruxelles, Tom-nay, Gand, Anvers, Malines, Liège. « L'effroi est dans les Pays-Bas, dit l'un d'eux... ; d'un moment à l'autre les Français et la guillotine peuvent arriver. Il faut fuir. Les chevaux sont au poids de l'or, ils manquent; les barques de même... On ne voit que voitures, chariots, charrettes remplis de monde, de meubles, et couverts de poussière. » La connnotîon et la irayeur se sont propagées. On renconti^e de distance en distance et à pied des groupes de prêtres et de moines, des femmes vêtues des restes de leur ancienne splendeur. « Les unes, affublées de leurs falbalas, condui- , sent des ânes chargés de lem'S effets, d'autres les transportent siu' des brouettes ; de pauvres enfants de huit ans portent sui' leurs épaules de lourds paquets i. » Sous l'action de ces paniques, ces débandades, ces sons du tocsin, on se précipite, on jette ses bardes pour aller plus vite, ne gardant que son bâton de voyage. A Gand, l'abbé Heniy, réveillé en sursaut, fuit en ]5leine campagne. Lassé de courir, il se retourne enfin et ne voit personne. C'était une fausse alerte 2.
Un clergé nombreux chassé des Pays-Bas se trouvait