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Lettres édifiantes et curieuses, seconde suite, p

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encore séparés en chambres distinctes, l'archevêque d'Aix, Boisgelin, fut envoyé en ambassade au tiers état, au sujet d'un secours aux indigents. Boisgelin avait à j)eine achevé son discours qu'un député inconnu, prenant la parole, s'écria : « Dites à vos collègues que, s'ils ont tant d'impatience de soulager le peuple, ils viennent se joindre dans cette enceinte aux amis du peuple ; ou plutôt, ministres de la religion, imitateurs de votre maître, renoncez à ce luxe qui vous entoure, à cet éclat qui blesse l'indigence ; reprenez la modestie de votre origine, renvoyez ces laquais orgueilleux qui vous escortent ; vendez ces équipages superflus et convertissez ce vil superflu en aliments pour les pauvres. » A ces paroles, il se fit un murmure confus dans l'assemblée. On demanda le nom de celui qui avait osé tenir un tel langage : c'était Robespierre. Justement, parmi les prélats les plus fastueux de l'ancien régime figurait l'évêque d'Arras, M. de Conzié, qui, entre autres luxes, s'était donné celui de faire élever gratuitement le futur dictateur, en l'envoyant comme boursier au collège Louis-le-Grand.

A l'époque où Robespierre préludait à sa carrière par cette amère invective, un prélat des plus respectés essayait sur un autre ton, il est vrai, de faire entendre à ses collègues les mêmes conseils ; c'était M. du Tillet, évêque d'Orange. On l'avait vu, à la mort de son prédécesseur, résigner le prieuré de Tornac, malgré l'opinion contraire de Christophe de Beaumont et d'autres prélats, qui lui représentaient que les revenus de ce bénéfice, donnés ^sv lui tout entiers aux pauvres, pourraient, bien être perdus pour eux avec un nouveau titulaire. Du Tillet ne voulut voir que la règle du concile de Trente proscrivant la pluralité. Louis XVI s'écria en apprenant sa détermination: « Cet évêque, par son exemple, veut nous apprendre à faire notre devoir. » Dans son mandement du y mars, relatif aux Etats généraux, il rappelle avec force que tous les hommes sont égaux. « Nous n'avons, dit-il, dans le ciel qu'un même père, nous sortons tous de la même tige ; le même soleil nous éclaire, nous descendons également dans le tombeau et nous paraissons

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devant le même juge. » S'adressant alors aux gens d'Eglise, il s'écrie : « Ayant de quoi nous nourrir et nous vêtir, nous devons être contents. Voilà les bornes de nos droits ; et tout ce qui est au-dessus est un . fonds destiné aux œuvres de la charité publique. » Du Tillet avait calculé qu'on arriverait, sans surcharger en rien le peuple, à combler le déficit du trésor et à payer la dette nationale en y appliquant, pendant cinq ans, les deux tiers des revenus des évêchés et des abbayes, et en soumettant la noblesse à l'impôt foncier. Fidèle à ses principes, au moment de quitter Orange pour se rendre aux Etats généraux, il avait donné ordre de vendre ses deux chevaux et sa voiture. «.Mon compte est fait, disait-il, je jouis de 3o,ooo livres de revenus ; je suis très disposé à en céder les deux tiers pour le bien de ma patrie. » Durant les débats qui précédèrent la réunion des trois ordres, l'évêque d'Orange eut un jour l'occasion de prononcer dans son bureau, où on discutait les moyens de rétabhr les finances, des paroles qui ne furent pas du goût de tout le monde. « Messieurs, dit-il, nous ne pouvons compter sur les ressources du peuple à cet égard, il est déjà accablé d'impôts ; sa misère est affreuse. Selon ma manière de voir, c'est le haut clergé et la noblesse qui seuls doivent prendre à charge les dettes de la France et comJïler le déficit du trésor *. »

M. du Tillet, forcé par la maladie de quitter la Constituante pour rentrer à Orange, écrivit dans le silence de la retraite une brochure hardie dont la conclusion était que le clergé, les évêcpies surtout, devaient renoncer au luxe et au faste. « Un saint disait : La piété a engendré les richesses et les filles ont étouffé leur mère. » L'écrivain, citant cette parole, tient beaucoup à la rappeler aux prélats. « Il faut, s'écrie-t-il en parlant de Vabns de l'opulence, absolument détruire dans Vépiscopat le fatal préjugé de la représentation. Un jeune évêque, cadet pour l'ordinaire d'une famille pauvre, nourri souvent dans son enfance du pain de l'aumône, croit, lorsqu'il est

oo" pf- BoNNEL, Notice biographique sur du Tillet, évêque d'Orange, looo, in-8.

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nommé évêque, devoir monter sa maison sur un ton magnifique. Quelques évêques le font par goût, mais un grand nombre, qui aimeraient mieux la vie simple et frugale^ se laissent entraîner par l'exemple et par l'usage. En effet, suivant le ton reçu, tout devient pour im. évêque une raison de représentation, un graiid qui passe dans la ville, une bénédiction de drapeaux, une assemblée de bureau, une visite de corps, les jours où il est d'usage qu'il officie dans son église. Le luxe de la table nécessite de grands frais, des domestiques nombreux, de la vaisselle, du linge, des ameublements ; il entraîne une perte de temps considérable par les visites et les conversations *. »

Voilà comment un évêque de goûts simples et véritablement apostolique, appréciait au moment de la Révolution le luxe épiscopal. Il était d'accord avec son temps pour condamner un éclat de re]Drésentation et une opulence que des âges antérieurs, moins ombrageux, moins affamés d'égalité, semblent avoir accepté sans difficulté. C'est ]3ar là que l'Eglise de France prêtait le flanc à ses ennemis. C'est par là qu'ils s'ouvriront la brèche pour l'envaliir et l'abattre, « De ses trop grandes richesses, dit un contemporain -, sont nés pour le clergé ses ennemis et ses malheurs, comjne aussi quelques-unes de ses fautes. On verra qu'elles ont encore contribué à la gloire de son agonie et de sa mort. »

Nous entendons déjà la voix de la Révolution. Cette terrible visiteuse fit son apparition inattendue et mouvementée dans les palais épiscopaux, dans ces maison^ de camj)agne où retentissait encore l'écho des brillantes fêtes qu'on venait d'y donner. Transj)ortons-nous, par exemple, à ce château d'Anizy que le cardinal de Bourbon a fait bâtir, pour les évêques de Laon, avec tout l'art de la Renaissance. Le dernier titulaire de ce siège porte un des j)lus grands noms de la Provence, c'est un Sabran. Son frère est mort lors du sacre de Louis XVI, laissant

1. Sentiment d'un évêque sur la réforme à introduire dans le temporel et ■ la discipline du clergé, 1790. Brochure attribuée à du Tillet par Barbier.

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