LES PRÉLATS POLITIQUES DJË L'ÉMIGRATION
raient de la part des princes. Dans telle lettre, écrite de sa main, Monsieur, comte d'Artois, lui demande d'être l'intermédiaire de la correspondance secrète d'un des nombreux agents qu'il a la manie d'entretenir i. M. de la Marche ne perd point l'occasion de parler politique avec les ministres du roi d'Angleterre 2. Dans ses missives à Louis XVIII, il lui arriva de faire des déclarations qui tranchent avec l'optimisme habituel. A ses yeux, « la contre-révolution ne peut se faire que par les mêmes moyens qui ont, dit-il, décidé la Révolution et qui la maintiennent ». Tel est d'ailleurs l'imprévu des événements qui depuis tant d'années déroutent toutes les prévisions, que bien habile serait le prophète assuré de prédire l'avenir. La Révolution paraît à M. de la Marche assez forte pour déjouer tous les calculs. « Un pouvoir, dit-il, qu'on a laissé s'accroître au point où est parvenu celui qui domine en France, ttn pouvoir dont les ressources sont en raison de sa force, auquel tous les moyens conviennent, qui ne connaît ni bonne foi ni droit des gens, qui, pour faire le moindre pas vers son but, prodigue également l'or et le sang, auquel l'audace et la témérité tiennent lieu de prudence,
1. «M. Wells, qui vous remettra cette lettre, mon cher évèque, vous instruira lui-même de l'importante mission dont il vient d'être chargé auprès du gouvernement britannique. Ce M. Wells, dont le véritable nom est Mézières, est employé depuis longtemps et avec beaucoup d'utilité par les agents du roi dans l'intérieur. Il a du zèle, du courage, de l'intelligence. Il va retourner tout de suite a Paris ; et comme il m'est très important de connaître ce qui s'y passe, j'ai accepté l'offre qu'il m'a faite de mè rendre un compte détaillé de tout ce qu'il sera dans le cas de découvrir. Mais cette mesure exigeant beaucoup de secret, j'ai pensé que, dans la circonstance actuelle, je né pourrais nrieux faire que de vous l'adresser et de m'en rapporter entièrement à vous sur les moyens que vous adopterez avec lui pour l'établissement et la suite de cette correspondance. Lorsque vous aurez vu M. Wells, et que vous serez convenu de vos faits avec lui, vous m'instruirez des résultats que vous aurez adoptés. Vous déciderez si la correspondance doit vous être adressée directement, ou si vous préférerez de prendre un intermédiaire. » Lettre du comte d'Artois à l'évêque de Saint-Pol-dCrLéon, datée d'Edimbourg, 14 octobre 1398. Archives aff. étr., loc. cit., vol. 594, p. 438.
2. « J'irai chez le-marquis de Buckîngham, et je tâcherai qu'il ne soit pas inutile que je confère sur divers objets avec le frère du ministre des AflFaires étrangères. » Lettre au roi des 3 et ag janvier 1798. Archives aff.. étr .j ioc. cif., vol. 594, pièce 26,
LES PRÉLATS POLITIQUES DE X'ÉlvnGRÀTION 2H
un tel pouvoir ne laisse que des conjectures très incertaines à la sagacité des plus habiles politiques. Il paraît incalculable et sa marche imprévue peut déranger les calculs et la marche de toutes les autres puissances. »
On voit que ces prélats, dans leur correspondance avec le roi, succoinbaieiit fjacilement à la tentation de lui parler de ses affaires et de la Révolution. Le seul fait de lui écrire était d'ailleurs un acte politique. Louis XVIII savait qu'il pouvait compter sur eux, et il ne craignait point à l'occasion de faire appel à leur dévouement pour des démarches périlleuses, comme il le fit, en 1797, pour M. de Pressigny, évêque de Saint-Malo i.
Non seulement le roi, mais tous ceux qui semblent jouir de sa confiance sont assurés de trouver de l'empressement chez les évêques.. Il est si doux de recevoir même par réfraction les rayons qui viennent d'en haut ! On sait, parexemple, avec quel esprit d'entreprise, quelle activité nerveuse, et aussi quelle absence de scrupules, le comte d'Antraigues dirigea pendant trois ans la corresj)ondance secrète de l'émigration. Ce personnage si compromis, cette « fleur des drôles », comme l'appelle quelque part d'Avaray, rencontra des courtisans même dans l'épiscopat. M. de Mércy lui écrit une lettre affectueuse, lui recommande son neveu et termine sa lettre par ces paroles qui ont une grâce, une saveur d'ancien régime : « Nos cœurs vous sont connus. Ils ne pourraient changer que pour vous aimer davantage 2. ».
1. La Fare écrivait de Vienne au roi, le i2 juillet 1797 : « M. l'évêque de Saint-Malo, à qui j'ai communiqué la dernière détermination de Votre Majesté à son égard, craint qu'eUe n'ait vu dans ses observations que^ que motif de crainte. Dans cette appréliension, il me mande qu'il ne craint point lés dangers de la mission proposée, qu'il en voit même fort peu ; qu'il a cru de son devoir dé faire connaître franchement son caractère, qu'aucune considération de périls aii de fatigues ne l'arrêtera, lorsque ^a Majesté jugera qu'il peut être utile. » Arch. afF. étr., ibid., vol. 610.
2. Dans une lettré du 3 décembre 1393, M. de Mercy, évêque de Luçon, donne à d'Antraigues diverses nouvelles politiques et lui recommande son neveu. « Soyez bien assuré, lui dit-il, que partout mon neveu suivra vos ordres, comme nous sommes sûrs que dans tous les temps vous vou-