CHAPITRE PREMIER
Choix exclusif des évoques dans la noblesse
I. Cette enquête sur l'ancien clergé de France doit commencer par les évêques. — Grands noms de l'épiscopat. — Evêques fiers de leur naissance. — Depuis le concordat de François I", l'épiscopat envahi par la noblesse. — Sous Louis XIV, on y rencontre encore des roturiers. — II. Au xviii° siècle, à mesure qu'on avance vers la fin de l'ancien régime, les plébéiens exclus de plus en plus. — Pourquoi ? — La nomination d'un roturier à l'évêché de Senez fut tout un événement. — En 1789, il n'y a pas un seul évêque roturier. — L'absence de particule chez quatre ou cinq n'est pas une preuve de roture.
La première place appartient ici aux évêques non seulement par droit de hiérarchie, mais aussi parce que ce sont eux qui donnèrent à l'ancien clergé de France ce cachet, cette renommée qu'il a gardés dans le souvenir de la postérité. Les curés étaient dans une situation trop modeste, passaient trop inaperçus pour marquer dans l'histoire avant 1789. C'est l'épiscopat cpii, par son éclat, son carac-
tère, ses maximes, a fait la pliysionomie de l'EgKse gallicane. C'est donc j)ar lui qu'il faut commencer notre étude.
Sortons de notre temps. Oublions un instant l'origine modeste, l'existence retirée, le train simple de nos évêques. Il s'agit de faire revivre à nos yeux un épiscopat noble, riche, brillant, mêlé à tous les rouages de l'Etat, à tous les grands intérêts du pays.
Ouvrez la France ecclésiastique, VAlmanach rojyal de 1789; vous serez tout d'abord frappé de ce fait: sur les cent trente évçques qui sont à la tête des diocèses, tous sortent de la haute noblesse ou de familles anoblies, noblesse d'épée ou de robe, beaucoup des premières maisons du royaume. Metz a un Montmorency-Laval; deux Rohan- Guemené occupent les sièges de Strasbourg et de Cambrai. Nous trouvons trois La Rochefoucauld à Rouen, à Beauyais et à Saintes ; deux Talleyrand-Périgord à Reims et à Autun ; un Dui'fort à Besançon, un Clermont-Tonnerre à Châlons-sur-Marne, un Polignac à Meaux, un Grussold'Uzès à la Rochelle, un Sainte-Aulaire à PoitierSj un Breteuil à Montauljan, un Seignelay-Colbert à Rodez, un Dillon à Narbonne, un Chabot à Saint-Claude, un Sabran à Laon, un Latour-du-Pin-Montauban à Auch, un Vintimille à Carcassonne, deux du Plessis-d'Argentré à Limoges et Séez, un Maillé-la-Tour-Landry à Saint- Papoul, un Narbonne-Lara à Evreux, un Juigné à Paris, un La Marche à Saint-Pol-de-Léon, un Grimaldi à Noyon, un Mercyà Luçon, un BoisgeHn à Aix *. Tout l'armoriai de France est représenté dans l' épiscopat. Si Saint-
I. Signalons encore un La Ferronays à Lisieux, deux Nicola'i à Béziers et à Cahors, un Roquelaure à Senlis, un Castries à Vabres, deux Bernis à Albij un Lubersac à Chartres, un Bourdeilles à Soissons, un Marbeuf à Lyon, quatre Castellane à Mende, Lavaur, Toulon et Senez, deux Brienne à Sens, deux Cicé à Bordeaux et à Auxerre, un Fontanges à Toulouse, un Bethizy à Uzès, un d'Osmond à Comminges, deux Conzié à Tours et à Arras, un Machault à Amiens, un Amelot à Vannes, un Puységur à Bourges, un Bonal à Clermont, un Galard au Puy, un Flamarens à Nîmes, un La Luzerne à Langres, un Bausset à Alais, un Fumel à Lodève, un d'Agoult à Pamiers, un Belloy à Marseille, un Sutfren-Saint- Tropez à Nevers, un Ppmpignan à Vienne, un La Fare à Nancy, un Lauzières-Thémines à Blois, un Chalmazel à Coutances, deux Barrai à Troyes, un Royère à Castres, un de Pressy à Boulogne, trois Cortois à Nîmes (Cortois de Balore), à Saint-Malo (Cortois de Pressigny), à Belley (Cortois de Quincey), deux Lastic à Couserans et à Rieux, etc.
Simon avait vu ces prélats, satisfait de leur naissance, il leur eût épargné les qualifications de « cuistres de séminaire », de « cuistres violets * ».
Ces évêques gentilshommes savaient et aimaient à faire savoir qu'ils avaient des ancêtres. Glu'istoplie de Beaumont, archevêque de Paris, fît établir à grands frais la descendance de sa famille par le généalogiste Gérin. Il tenait à prouver qu'elle était issue des anciens barons du Dauphiné et du fameux Amblard de Beaumont. On l'accusa alors de trop se ressouvenir « de ses parchemins " ». M. de Goucy, un descendant des fameux sires de Goucy, qui avait succédé en 1789, sur le siège de La Rochelle, à un prélat de très grand nom, M. de Grussol d'Uzès, vantait, en 1792, la parenté de sa maison avec les Bourbons. Saint-Simon a rendu célèbre la vanité généalogique de M. de Glermont-Tonnerre, évêque de Noyon, que l'abbé de Gaumartin couvrit de ridicule en le recevant à l'Académie française. Un siècle plus tard, un autre Glermont-Tonnerre, évêque de Ghâlons-sur-Marne, aime à rappeler que sa race est renommée « depuis tant de siècles par ses alliances avec les couronnes de France, d'Espagne, de Naples, et de Savoie » ; il cite la devise qui «depuis neuf siècles, dit-il, illustre notre maison: Etiamsi omnes te negaverint, ego numqiiam te negaho^ ». Si nous en croyons Bachaumont *, un pam-
1. Saint-Simon a la dent dure contre les évêques gens de peu qu'il ne paraît guère apprécier plus que les Jésuites et les Sulpiciens. Voyez le portrait qu'il trace de Le Normand, évêque d'Evreux. «C'était, dit-il, un nommé fait exprès pour le P. Tellier, un cuistre de la lie du peuple, qui, à force de répéter, puis régenter, après professer, était devenu habile en cette science dure de l'école et dans la chicane ecclésiastique, dont il entendait fort bien les procédures. Je ne sais qui le produisit au cardinal de Noailles qui le fit son officiai, et qui, dix ou douze ans après, le chassa honteusement pour des trahisons considérables qu'il découvrit que les Jésuites lui avaient fait faire et qui l'en récompensèrent par cet evêché. » Mémoires de Saint-Simon, édit. Hachette, in-12, t. V, p. 34o. (Nous citerons cette édition). Saint-Simon (III, 38i) appelle Roquette, évêque d'Autun, « homme de fort ^en ». Il trouve (1, 191) à Godet des Marais, évêque de Chartres, un « extérieur de cuistre. . . une figure toute sulpicienne, un air cru, simple, aspect niais... un homme sans monde».
2. Cf. le Père Regnault, Christophe de Beaumont, 1882, 2 vol. in-8, t. II, p. 338-389. — Beaumont se montra toujours particulièrement serviable et charitable pour les héritiers besogneux d'un grand nom, au point qu'un homme d'esprit du temps, le surnomma le commissionnaire de la pauvre noblesse. Ibid. I, 412, 4i3.
3. Cf. pour les lettres de MM. de Coucy et Clermont-Tonnebre, Theiner, Documents inédits relatifs aux affaires religieuses de France, 1808, 2 vol. in-8, t. Il, 93-93 ;253. Mémoires de Saint-Simon, I, 67, i32-i35.