‹ L'ancien clergé de France [microform]Chapitre 4 sur 354 · Mémoires de Bachaumont, 27 juillet · texte numérisé non relu

Mémoires de Bachaumont, 27 juillet

plilétaire s'avisa de prétendre, en 1781, que M. Bareau de Girac, évêque de Rennes, avait pour ancêtre un bouclier, en exercice à Angoulême en 1662. Aucune accusation ne pouvait être plus désagréable au prélat. Heureusement j)our lui elle ne fut pas très clairement établie.

Le concordat de François I^"", en enlevant aux cbapitres, pour l'attribuer aux rois de France, la nomination des évêques, avait eu pour résultat d'appeler de plus en plus les nobles à la tête des diocèses*. La cour devenant la source de toutes les grâces, il fallait la fréquenter, attirer les regards du souverain, être d'une famille ayant puissance et crédit, pour obtenir ces grands sièges qui donnaient situation et ricbesses^ Quand on parcourt la liste des titulaires avant et dej)uis François I^"^, on constate, à partir du concordat, une poussée générale de gentUsbommes vers l'épiscopat français. Sans doute, il y eut place au xvi^ et au xvii® siècles pour les sujets d'élite sortant de la roture, bien que certains documents officiels, comme le fameux édit de 1679 sur le duel, ne dissiinulent pas leur dédain pour les gens de naissance ignoble. Louis XIV laissa arriver aux plus hautes fonctions dans l'Etat, dans l'armée et dans l'Eglise, ceux qui pouvaient les honorer. Il est vrai que les premiers évêcbés de France semblaient réservés à la grande noblesse. Il avait été question de Bossuet pour Lyon à la mort.de M. de ViUeroi, pour Paris à la mort de M. de Harlay. Il parut sans doute, malgré l'éclat de son génie, de trop petite naissance pour de tels sièges ; mais enfin, il fut évêque jeune encore. Le xvii® siècle compta dans les rangs de l'épiscopat des bommes sortis presque de la domesticité de Louis XIV, tels que Valot, Daquin et Fébx, évêques de Nevers, de Fréjus et de Châlons-sur- Marne. Ancelin, évêque de Tulle, avait pour mère la nourrice du roi ; Sanguin, évêque de Senbs, avait pour père un de ses maîtres d'bôtel. On vit se succéder alors sur le siège d'Agen trois évêques de vraie valeur, mais

I. Avant le concordat et pendant le moyen âge, on vit très souvent les évêchés attribués aux nobles. Cf. pour le moyen âge, Imbart de la Toub, Les élections épiscopales dans l'Eglise de France, du ix° au xu* siècle, 1891, p. 219-221.

sans naissance, Claude Joly, Mascaron et Hébert ; à Dax, deux prélats de condition très humble, Desclaux et Le Boux^ Ce dernier étaitlîlsd'unbatelier; il. débuta par être balayeur dans un collège. Devenu évêque, il fut transféré, en 1667, de Dax à Périgueux. On dit à ce propos qpie le Boux était né gueux, qu'il avait vécu gueux et qu'il voulait Périgueux (périr gueux). Il laissa courir les calembours et occupa ce siège pendant trente-sept ans ".

Le scandale d'un tel règne plébéien sera épargné à la France du xviii^ siècle. Nous assistons encore çà et là, dans le premier tiers de cette époque, à quelque rare promotion roturière. Par exemple, Edme Mongin, déjà un peu décrassé par sa quaUté de membre de l'Académie française, force par son mérite, en 1724, les portes de l'évêclié crotté de Bazas. On sait l'obscure naissance et la brillante fortune de Dubois. Mais, à mesure qii'on avance vers la fin de l'ancien régime, ces exceptions disparaissent. Sous les règnes de Louis XV et de Louis XVI, on ne veut plus que des gentilshommes. Un édit de 1750 laissait la porte ouverte aux roturiers aspirant aux grades de l'armée. Le règlement du 22 mai 1781, renouvelé le 17 mars 1788, annula ces dispositions en exigeant rigoureusement pour tout officier qiiatre degrés de noblesse. C'étai^f exclure tous les anoblis depuis un siècle '. Il eût été impossible de porter une pareille loi pour l'EgUse. On fit mieux, on l'apphqxia sans la décré-

1. M. Brunetière (Reçue des Deux-Mondes, i" avril i883, p. SjS), après avoir cité Fléchier et Massillon, ajoute: « Sous l'ancien régime, excepté les ambassades et les grands commandements militaires, toutes fonctions depuis celle de commis des fermes jusqu'à celle même de premier ministre, étaient accessibles à tous. » Telle était la situation sous Louis XIV ; mais cela n'était plus vrai de l'accession à l'épiscopat à la fin de l'ancien régime.

2. J. J. MoNLEZUN, Histoire de la, Gascogne. Supplément, 1800, in-8, p. 538.

3. A la même époque, les parlements semblent prendre pour règle de n'accepter pour conseillers que ceux qui ont deux degrés de noblesse. SiEYKs dit en parlant d'eux dans sa brochure. Qu'est-ce que le tiers état : «Tout récenmiént, ils ont, sans autre façon, fait cadeau toujours à la noblesse des places de conseillers et de présidents. » On lit dans les

ter. Durant les cinquante ans qui précèdent la Révolution française, l'épiscopat est devenu l'apanage exclusif des gentUshommes. Un Huet, un Mascaron, un Flécliierj*, un Massillon, un Bossuet peut-être, malgré leurs vertus, leur science, leur éloquence ou leur génie, auraient été trouvés, je le crains, trop petites gens pour porter la mitre.

Les raisons ne manquaient j)as pour attribuer ainsi à une caste les grandes situations dans l'Eglise. Si la noblesse, disait-on, a consenti à ce qne le clergé fût le premier ordre de l'Etat, c'est à condition de lui fournir ses cliefs. Ouvrir les portes de l'épiscopat à toutes les classes, c'est encourager toutes les intrigues sous prétexte de récompenser tous les talents. La religion relevée par un grand nom est plus imposante. Quelle figure ferait un modeste plébéien à la tête d'un diocèse, en face des grands seigneurs avec lesquels, ses fonctions le mettent journellement en contact. Le gouvernement, pour mieux placer le clergé sous sa dépendance, pourrait « le ravaler » en prenant ses principaux membres dans la roture. En déshéritant ainsi les gentilsbonunes d'une longue possession, la noblesse ne serait comptée pour rien sans que le mérite fût assuré d'être compté pour quelque chose. L'épiscopat, perdant l'éclat de son origine, tomberait dans l'avilissement. Renoncer à la naissance, c'est laisser perdre ce grand ton, cette distinction de manières, cette foi solide, héritage des ancêtres.

Mémoires ^'Augeard, p. 345 et seq. : « Il était défendu de recevoir dans les cours souveraines tout sujet qui n'avait pas au moins deux degrés de noblesse. » Le parlement de Bordeaux tarda deux ans à installer le président Dupaty, sous prétexte qu'il n'était pas né gentilhomme, bien qu'il fût déjà conseiller depuis longtemps.

I. Bien qu'on fût moins exclusif au xyu"* siècle, la roture n'était pas cependant alors une recommandation pour l'épiscopat. Fléchier passait pour le fils d'un marchand de chandelles. D'Alembert (Eloge de Fléchier) raconte qu'un prélat courtisan, « n'ayant que ses aïeux pour mérite, » se trouvait déshonoré d'avoir en Fléchier un confrère que « Dieu avait fait éloquent, charitable et vertueux, mais n'avait pas fait gentilhomme ». — «Avec votre manière de penser, lui dit un jour l'évèque de Nîmes, je crains que si vous étiez ne ce que je suis, vous n'eussiez fait que des chandelles. » Le maréchal de la Fèuillade, raconte encore d'Alembert, voulant se dédommager de ses adulations pour Louis XIV par des airs de hauteur envers Fléchier, osa lui dire un jour : « Je ne vois en vous, Monsieur, qu'un petit bourgeois de Nîmes. Avouez que votre père serait bien étonne de voir ce que vous êtes. » — « Peut-être moins étonné qu'il ne vous semble, répondit Fléchier, car ce n'est pas le fils de mon père, c'est moi qu'on a fait évêque. »

cette politesse de mœurs, et pour parler avec le xviii® siècle, « cette tendresse d'âme, cette culture d'esprit, cette cordialité vis-à-vis des égaux, cette affabilité touchante, » qui ont toujours été l'apanage de là noblesse ^ Nous venons de résumer en quelques mots le plaidoyer opposé sous Louis XV par les tenants de l'aristocratie aux patrons de l'abbé de Beauvais, qu'il s'agissait de faire évêque. Pour son malheur, il était Beauvais tout court, bien que, selon l'usage assez généralement observé alors pour les gens de mérite, la particule fût venue se ranger d'elle-même devant son nom comme la clef nécessaire de la considération et des honneurs. L'abbé de Beauvais avait des vertus et des talents. Il avait prêché avec éclat le sermon de la Cène devant le roi % le panégyrique de saint Louis devant l'Académie française, celui de saint Augustin devant l'assemblée générale du clergé. Prédicateur à la cour, féHcité au pied de la chaire par le père de Louis XVI, déjà grand vicaire de M. de Broglie, évêque de Noyon, recommandé par les plus hauts dignitaires de l'Éghse, appuyé de tout le crédit de Mesdames de France, des instances pressantes de M. de Bezons, évêque de Garcassonne ^, auprès du cardinal de la

1. L'abbé Proyart (Louis X VI détrôné avant d'être roi, p. 257), dit de Boyer, ancien évêque de Mirepoix, ministre de la Feuille : « Quoique personnellement étranger à la noblesse, ce n'en avait pas moins été parmi les nobles que ce prélat s'était appliqué à découvrir les sujets dignes de siéger au rang des premiers pasteurs, persuadé qu'il était qu'unie aux humbles et sublimes vertus de l'apostolat, une naissance distinguée leur donne plus d'élévation encore et de caractère, toujours du moins çlus de cette considération extérieure utUe à un premier pasteur, soit qu'il ait à imposer le respect à deS coopérateurs. soit qu'il lui faille soutenir les intérêts de la religion auprès des grands, ou ménager ceux des peuples auprès du gouvernement. » A en croire les Mémoires du cardinal de Bernis, publiés par F. Masson {Mémoires et lettres du cardinal de Bernis, 1838, 2 vol. in-8. I, 83), Boyer n'avait aucune connaissance du monde ni de la cour. « Le duc de Duras lui demandait un jour une petite abbaye pour l'abbé de Durfort ; M. de Mirepoix réconduisit en lui disant que les abbayes étaient faites pour les gens de qualité. Le précepteur de M. le Dauphin ignorait donc que Durfort est le nom de maison des seigneurs de Duras. »

2. Tous les ans, les rois de France lavaient les pieds à douze pauvres, le jeudi saint, enprésence de la cour et des courtisans.

3. Mgr de Bezons écrivit à Mesdames, filles de Louis XV : « Mesdames, sachez qu'un homme qui, comme M. de Beauvais, appartient par son mérite aux Bossuet, aux Bourdaloue, aux Massillon, aux Fléchier et aux Mascaron, peut le disputer aux plus nobles familles du royaume. » Le même évêque écrivit à ce sujet au cardinal de la Roche- Aymon : <t Monseigneur, si je croyais que la noblesse fût la principale condition requise

gour l'épiscopat, je foulerais ma crosse aux pieds et je renoncerais à la aute dignité dont je suis revêtu. » Vie de M. de Beauvais, par l'abbé Sambugy, i84a, in-12.

Roche-Aymon, c'est à grand'peine qu'il arriva à vaincre l'obstacle de sa modeste naissance. Il est enfin nommé, en 1774? ^ ^1^ <l6s plus petits sièges du royaume, à un des plus éloignés de Paris, à l'évêché de Senez. Ce fut im événement, au jDoint que l'abbé Maury, prêchant l'année suivante le panégyrique de saint Augustin devant l'assemblée du clergé de France, crut devoir s'écrier, eu se tournant vers le nouvel évêque de Senez : « Vous avez déjà pu remarqner que saint Augustin fut, selon l'usage de son siècle, un de ces pontifes élevés au plus éminent caractère de consécration qu'imprime le Saint-Esprit parla seule supériorité reconnue de leurs mérites..., je veux dire un de ces prélats qn'un aveugle préjugé croit peut-être abaisser, mais qu'il rehausse encore sans le vouloir, en les appelant des hommes de fortune, tandis qu'ils sont les seuls évêques au contraire pour,qui la fortune n'a rien fait *. » Avec ce système de recrutement, on était arrivé à composer un épiscopat de gentilshommes. En 1789, sur les cent trente évêques de France, nous ne trouvons pas un seul roturier -. M. de Beauvais lui-même avait

1. « Dans l'église et l'épiscopat, les dignités les plus lucratives étaient " devenues le partage presque exclusif de la classe noble. On avait abandonné à cet égard les principes suivis constamment par Louis XIV. » Mémoires de Talleyrand, 1. 1, p. 117. — Les Mémoires ^'Augeaud disent à ce sujet, après avoir constaté qu'il y avait autrefois des évêques pris en dehors de la noblesse : « Pourquoi dans les règnes de Louis XV et de Louis XVI, n'en trouve-t-on qu'un seul exemple, qui est dans la personne de l'évêque de Senez? Les évêques et les ministres de la feuille n'avaient pas honte de dire que les évêches n'étaient faits que pour les gens de qualité. » — Mm» Campan, dans ses Mémoires (édit. BervUIe et Barrière, t. I, p. 236-;23j)j après avoir parlé des conséquences militaires du règlement de 1581, ajoute ; « Une autre décision de la cour, qui ne pouvait être annoncée par un édit, fut qu'à l'avenir tous les biens ecclésiastiques, depuis le plus modeste prieuré jusqu'aux plus riches abbayes, seraient l'apanage de la noblesse. » L'abbé de Boulogne, futur évêque de Troyes dans notre siècle, dira dans une notice sur M. de Beauvais : « Au milieu du xviiie siècle, le mal réel était que les ancêtres tenaient lieu de mérite, dans ce que les places saintes étaient le patrimoine exclusif d'une classe privilégiée que l'on accoutumait par là a compter les titres pour tout et la vertu pour rien. » L'abbé de Boulogne, déjà prédicateur de grand renom sous l'ancien régime, avait souffert lui-même de cet ostracisme. Il était Boulogne tout court, quoique de famille bourgeoise ; mais le public, voyant en lui un homme de mérite, faisait précéder son nom de la particule qu'il finit par adopter lui-même, une fois évêque après le Concordat. Il était de trop petite naissance pour obtenir un évêché sous l'ancien régime. Cf. M. de Boulogne, par l'abbe Delacroix, 1886, in-12.

2. En parcourant les noms des évêques en.ijSg, on en trouve quelquesuns sans particule ; mais il ne faut point oublier que la particule devant un nom n'était pas une preuve de noblesse, ni l'absence de particule une preuve de roture. Les bourgeois riches et çivant. noblement, comme on parlait alors, c'est-à-dire n'exerçant aucun métier, s'étaient attribué cette petite distinction qui ne donnait pas de privilège et qui correspondait à peu près au titre a'esquire en Angleterre (Léonce de Lavergne, les Assem-

disparu, ayant donné, en 1788, sa démission de l'évêché de Senez. Pas un évêqne ne faisait tache, à la veille de la Révolution, dans le riclie armoriai de la prélature.

blées prooinciales sons Lonis XVI, i863, p. •jz-^S.) Cet usage, ^ue Molière tourne en ridicule dans l'ii'coZe des femmes, s'était surtout répandu pendant le xviii" siècle, à mesure crue le tiers état devenait propriétaire du sol. La preuve que la particule n'est pas le signe nécessaire de la noblesse, c'est que de très grands noms parlementaires, tels que les Mole, les Pasquier ne l'avaient pas. Bossuet était d'une petite noblesse de robe; sa mmille avait des armoiries. Les Bossuet étaient traités de noble homjne de-

Euis François !<=', qui sans doute les anoblit quand un Bossuet fut échevin. a famille de Flécnier avait des armoiries et une petite noblesse conférée par le pape. Nous trouvons sur la liste des évêqnes, en 1789, François Moreau, évêque de Vence, puis de Màcon ; il appartenait aune vieille famille parlementaire. Cf. Hozieh, Armoriai général. Mgr d'Osmond, évêque de .Comminges, signa longtemps Osmond. Il avait pourtant pour ancêtre l'un des barons qui accompagnèrent Guillaume le Conquérant en Angleterre.

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