CHAPITRE DEUXIEME
Les hautes situations de l'Église occupées parles grandes familles
I. L'Eglise regardée par la noblesse comme une issue au trop plein des familles. — La noblesse déracinée, désœuvrée, est dans la misère. — L'orgueil du nom, de la famille, à soutenir. — Gomment le roi est obligé de nourrir "la nuée des courtisans faméliques. — Les cadets, victimes du droit d'aînesse, se jettent, comme sur une proie, sur les meilleures situations de l'Eglise.
— II. Evêchés héréditaires. — Pour tout garder à l'aîné. — Les La Rochefoucauld. — Mme de Sévigné heureuse de l'évêché donné à l'abbé de Grignan. — Plaintes de Bossuet et de Bourdaloue. — Changement de carrière après la mort de l'aîné. — Bernis. — Des Gars poussé par samère versl'Eglise. — La tonsure de Ghateaubriand. — Quelques scrupules chez le roi. — Tous ces jeunes nobles ont des parents qui les protègent. — Plusieurs évêques du même nom en 1789. — III. Gomment, dans cette mêlée d'ambitions, les plus brillantes situations de l'Eglise s'ouvrent d'elles-mêmes à la plus haute aristocratie. — Les La Rochefoucauld, les Talleyrand-Périgord en 1789. — Rivalité pour les plus grands sièges. — Lutte célèbre, au xvii" siècle, entre les Le Tellier et l'abbé de Bouillon, soutenu par Turenne, pour l'archevêché de Reims. — Difficultés pour la noblesse plus modeste d'arriver à l'épiscopat. — Exemple de l'abbé de Bausset protégé par Boisgelin. — tV. On peut prévoir dans une réunion ecclésiastique quels grands noms sont prédestinés à la mitre.
— Réflexions de Morellet sur ces brillants abbés qui le dédaignent. — Les temps sont durs pour la roture. — Plaintes amères, en 1789, au sujet de la mainmise de la noblesse sur l'épiscopat. — Anomalie de ce fait dans une société où déjà toutes les conditions se mêlent. — L'abbé d'Aviau trouvé encore de trop petite noblesse au moment de la Révolution.
La mainmise de la noblesse sur les évêcliés de France avait pom:' cause les besoins et la situation de cette noblesse même. La royauté, en l'arrachant à ses terres pour l'attirer à la cour, l'avait vouée au désœuvrement
et à la ruine. Ces gentilshommes, que Montaigne nous dépeint encore au xvi^ siècle,, lîers, indépendants et riches sur leurs domaines, perdent, une fois déracinés, transplantés à Paris et à Versailles, leur dignité, leurs aptitudes et leur fortune. Saint-Simon avoue « l'ignorance, la légèreté, l'inapphcation de cette noblesse accoutumée à n'être bonne à rien qu'à se faire tuer, et à croupir, du reste, dans la plus mortelle inutilité, qui l'avait livrée à l'oisiveté et au dégoût de toute instruction hors de guerre, par l'incapacité d'état de s'en pouvoir servir à rien ».
Cette caste inoccupée tombe dans le dénuement, tandis que la bourgeoisie et le tiers état toujours en ascension travaillent et s'enrichissent. « Parmi les familles nobles, écrira Talleyrand, le plus grand nombre était ou relativement ou absolument pauvre. » Les maisons les j)lus opulentes avaient trop de luxe, trop d'appétits, pour pouvoir se passer des grâces royales. Les besoins étaient moindres chez les hobereaux vivant encore sur leurs terres; mais chez eux quelle gêne jusqu'à la fin de l'ancien régime ! Les documents les plus précis, les pubhcations les plus récentes mettent à nu la détresse de ces gentilhoinmièi*es rempKes d'enfants, mais habitées par la misère ^
Là même où se rencontre cpielque aisance, le droit d'aînesse rend très précaire la situation de tous au profit d'un seul. « Les cadets des cadets, dit Chateaubriand, arrivaient promptement au partage d'un pigeon, d'un lapin, d'une canardière et d'un chien de chasse, bien qu'ils fussent toujours chevaliers hauts et très hauts seigneurs d'un colombier, d'une crapaudière et d'une garenne. » Voilà donc les cadets, c'est-à-dire la masse des gentilshommes, obhgés de chercher fortune en dehors de l'héritage paternel.
Qui viendra au secours de cette caste besogneuse? La royauté, qui a tant contribué à la déraciner, à la domestiquer et à la ruiner, est obhgée de la soutenir. Elle lui a
I. Talleyrand, Mémoires, I, iij. — Pierre de Vaissière, Gentilshommes campagnards de L'ancienne France, igoS, in-8, passim.
abandonné l'armée et les ambassades. Les gouvernements des provinces assurent d'ordinaire aux heureux titulaires, outre de grands honneurs, plus de loo.ooo livres. Au-dessous, mais encore bons à prendre sont les Ueutenances générales, les gouvernements particuliers et une foule de sinécures où le traitement a survécu à la fonction. Et les innombrables charges de la cour, de la maison des princes; et les dons, gratifications, pensions, que le trésor mis au pillage répand sans compter sur ces courtisans faméliques, dont il faut jpayer l'assiduité, les complaisances, en dorant leur servitude, en entretenant leur famille et leur luxe.
Mais c'est bien peu encore j)our tant de quémandeurs. Heureusement que l'EgKse est là avec ses évêchés, ses abbayes, ses prieurés, ses chapitres nobles d'hommes et de femmes, ses commanderies de Malte, ses canonicats de tout genre, pour satisfaire l'ambition de la plus haute comme de la plus petite noblesse. Et quelle carrière tranquille, assurée ! « Je suis bien aise pour mes enfants, dit le marquis de FrancHeu, d'avoir pris le parti des armes ; mais quelle différence pour moi si j'avais pris celui de l'Eglise. Que de peines, que de travaux n'ai-je pas essuyés î Que cette vie est différente de celle d'un chanoine ^ ! » Voilà un gentilhomme, un marquis, qui paraît regretter de ne s'être point, fait chanoine. Un canonicat ne pouvait suffire aux races illustres. Elles cherchent pour leurs rejetons les suprêmes honneurs ecclésiastiques, les abbayes, les évêchés surtout, qui assurent un accroissement de prestige et de fortime dont profitera toute la parenté. Le gentilhomme promu à la prélature devient par le fait même le plus riche de sa famille. Il peut être un jour cardinal, homme d'Etat, ministre. Poussons donc nos enfants à l'épiscopat.
Il est difficile de se représenter à quel point le soutien, l'avancement, l'orgueil de la famille, de leur maison, préoccupaient les nobles dans l'ancien régime. « Une seule passion, dit Chateaubriand, dominait mon père,
I. Cf. de Vaissière, op. cit., p. 3j2-3j5. — Chateaubriand, Mémoires d'Outre-Tombe.
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celle de son nom. » La vocation forcée de Talleyrand parut à ses parents « plus favorable à l'avancement de la famille. Car dans les grandes maisons, écrit-il dans ses Mémoires, c'était la famille que l'on aimait, bien plus que les indivi.dus et surtout que les jeunes individus que l'on ne connaissait pas encore. »
L'Eglise fît trop souvent les fixais de ces ambitions de race. La promotion de Richelieu au siège de Luçon nous en fournit un remarquable exemple. A cette époque, certains évêcbés paraissaient héréditaires dans quelques familles. Les Bonzi se succèdent à Béziers sans interruption depuis un siècle. Le siège de Paris est « dans la maison de Gondi », celui de Maillezais dans la maison de Sourdis, celuide Luçon dans la maison de Richeheu. Undes frères de Richelieu est pourvu de ce dernier. Armand se destine à l'armée. Tout à coup l'évêque donne sa démission et se fait chartreux. Sa mère communique à Armand les perplexités qu'une telle décision cause à toute la parenté. Alors celui-ci fait volte-face et renonce à l'armée pour entrer dans le clergé et occuper l'évêché de Luçon. « Que la volonté de Dieu soit faite, écrit-il; j'accepterai tout pour le bien de l'Eghse et la gloire de notre nom. »
Que de preuves ne nous donne point Saint-Simon de cette poussée de la noblesse vers l'EgHse. « Les ducs de La Rochefoucauld, dit-il, s'étaient accoutumés depuis longtemps à ne vouloir chez eux qu'un successeur pour recueillir tous les biens et toute la fortune du père, à ne marier ni filles, ni cadets, qu'ils comptaient pour rien, et à les jeter à Malte ou dans l'Eglise. Lé premier duc de La Rochefoucauld fît son second et son quatrième fils prêtres. L'aîné mourut évêque à Lectoure, l'autre se contenta d'abbayes, le second fut chevalier de Malte, De six filles qu'il eut, quatre furent abbesses^ la dernière reh-
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gieuse. La troisième, plus coriace que les autres, voulut absolumentun mari... Le second duc deLaRochefoucauld, qui a tant figuré dans les troubles contre Louis XIV, et si connu par son esprit, eut cinq fils et trois filles. Des quatre cadets, trois furent chevaliers de Malte ; et le dernier, prêtre, fort mal appelé, et tous quatre avec force alDbayes. Les trois filles moururent sibylles dans un coin de riiôtel de La Roeliefoucauld où on les avait reléguées, ayant à peine de quoi vivre, et toutes trois dans un âge très avancée »
M""^ de Sévigné a grand'peine à sauver du couvent sa petite-fille préférée, sa chère Pauline, la future M"'^ de Simiane, que sa mère, M"*® de Grignan, voulait jeter dans le cloître comme ses sœurs, pour avantager l'héritier de son nom. A cette époque il y a deux Grignan dans l'épiscopat. De quel ton M"*^ de Sévigné parle de la promotion à Evreux de celui qui fut évêque de Carcassonne ! Avec quelle complaisance elle décrit le site, le palais, la maison de campagne, les revenus, allant jusqu'à se réjouir de la mort du prédécesseur qui met « le jeune prélat en possession d'un des plus beaux bénéfices de France " » ! Gomme le frère du nouvel élu, le chevalier, est nommé en même temj)s menin du Daupliin avec une bonne pension, c'est, dit la marqnise, un « tourbillon de bonheur dans la maison de Grignan ». Hélas! ce tourbillon de bonheur passera comme tous les tourbillons, et quand le jeune et seul héritier des Grignan aura été emporté par un courant contraire, on poussera, mais en vain, le chevaher déjà avancé en âge à convoler pour perpétuer un nom et une race qu'il fallait sauver à tout prix.
L'usage établi par la noblesse de considérer les dignités et les revenus ecclésiastiques comme un bien de famille,