CHAPITRE DIXIÈME Deux camps dans l'épiscopat
1. Prélats divisés entre évêques administrateurs de provinces et évêques administrateurs dé sacrements, ou prélats politiques et prélats évangélistes. — Les premiers attaqués violemment dans un pamphlet (lettres secrètes) qui eut un grand retentissement. — Ils sont accusés d'abandonner l'Evangile pour le compte rendu. — Quels évêques font partie de ce camp. — Leurs talents, leur crédit auprès du gouvernement. — Leurs diocèses sont bien dirigés. — Evêques qui font partie du second camp. — r Ceux-ci ont plus de vertus ecclésiastiques et sont plus estimés. — Ecrit de Lefranc de Pompignan contre les évêques administrateurs. — II. Deux théories en présence : Fallait-il s'enfermer exclusivement dans l'Evangile pour sauver la foi, ou bien s'associer à tous les progrès sociaux. — Question de mesure. — Preuve qu'on pouvait allier la vertu du pontife à la science profane de l'administrateur. — C'est Boisgelin administrateur, et non Juigné, qui se montrera homme d'Etat à la Constituante.
Le lecteur trouvera peut-être que les prélats tels que Barrai poussaient un j)eu loin l'activité et le zèle, en accumulant ainsi les fonctions d'évêque, de préfet, d'ingénieur, sans compter la direction de l'instruction primaire et secondaire. Cet engouement administratif, cette effervescence économique, que nous venons de signaler dans le corps épiscopal sur la fin de l'ancien régime, rencontrèrent plus d'une critique et plus d'un censeur. Un pam»phlet mordant, incisif, amer, violent, paru sous le nom de Lettres secrètes *, de 1781 à 1788, nous a laissé un étrange
I . Lettres secrètes sur l'état actuel de la religion et du clergé à M. le Marquis de.... in-12, ij8i Suite des lettres secrètes, 1783. Elles ont été
DEUX CAMPS DANS L EPISCOPAT ï'jl
portrait de révêque administrateur. L'auteur de cet écrit est armé d'une plume acérée, et paraît connaître à fond les intrigues qui s'agitent autour de lui. On ne saurait lui reprocher un excès de bienveillance. « La maladie d'être homme d'Etat, dit-U, a gâté les meilleures têtes ; les sollicitudes épiscopales sont teintées aujourd'hui d'ime couleur politique ; il semble que les sources de l'Evangile sont devenues étrangères à nos prélats... Nous voyons s'élever au milieu de la milice sainte une espèce d'être inconnu jusqu'à nos jours. » Cet être, « présent inestimable du ciel, s'appelle un évêque administrateur.... Un évêque administrateur est une sorte de métis, moitié sacré, moitié profane, qui, sous la livrée sainte, exerce un apostolat pliilosophique, dont l'objet est de purger la France de toutes les erreurs du gouvernement ; c'est un homme suscité par la bienfaisante philosophie pour manifester enfin que le bonheur public est la véritable, la seule religion d'un Etat, et que les hérésies civiles, une fois proscrites et déracinées, les mœurs, les lois, les espérances religieuses, tout se met naturellement à sa place. Ainsi un évêque administrateur n'est pas l'homme de Dieu, le successeur des Ambroise et des Ghrysostome, c'est un Jacquet ministériel, un ressort secondaire qui s'engraine dans le rouage politique et ne favorise que l'impulsion donnée aux plans, aux projets, aux systèmes qu'enfante le zèle ou, si vous voulez, l'empirisme civil qu'on peut appeler l'épidémie du temps.» Après cette définition peu flattée de l' évêque administrateur, l'écrivain nous dépeint « ces prélats, civilement illuminés, formant un petit groupe à part, remarquable par un idiome plus concis, un maintien plus confiant, une certaine importance ministérielle qui perce à travers la néghgence
mystérieuse qu'ils affectent Ils regardent en pitié cette
bonhomie épiscopale qui s'obstine à croire que les nieil-
attribuées aux abbés de Boismont et Maury. D'après Barbier, l'abbé de Bourmont en serait le principal auteur. Le public était fort intrigué par ces lettres. Bachaumont {Mémoires, 29 octobre 1384), prétend avoir découvert qu'elles sortaient de l'entourage de M. de Conzié, évêcjue d'Arras et ennemi de Marbeuf. Quatre des lettres secrètes furent réimprimées en 1789, sous ce titre : Le trinniçirat dévoilé d l'assemblée nationale. Ce triumvirat était formé de Brienne, Marbeuf et Boisgelin .