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DEUX CAMPS DANS L EPISCOPAT

leurs chrétiens sont aussi les citoyens les plus heureux». Ah ! ajoute notre pamphlétaire, le rôle de l'évêque administrateur est plus facile que celui d'un Bossuet ou d'un Fénelon. On ne les voyait point, on ne voyait pas non j)lus les Richelieu,les Polignac, et les Fleury « prendre des lettres de marque au bureau du contrôle général pour convoyer les deniers royaux, en diriger le versement, en déterminer l'assurance ». Quel abaissement! «C'est se faire consid de Bas-Empire, quand on peut être empereur chrétien ; c'est se décorer, sous le bon plaisir et par la grâce de Mgr le ministre des finances, d'une sorte d'éj)iscopat in partibus qui dégrade l'autre et n'en fait plus qu'mi vain simulacre sans honneur et sans fonctions. » C'est « changer le sanctuaire en laboratoire poHtique, travailler en sous-ordre à des manipulations fiscales, se borner à être le réverbère de toutes les visions d'un législateur subalterne ».

Ce qu'il y a de plus grave, c'est que cette contagion administrative menace de tout envahir. Elle s'est communiquée de proche en proche au second ordre des pasteurs, elle y tourne les têtes. « On en trouve ici de manufacturiers, marchands de laine, entrepreneurs de bâtiments, commissaires de police. Ils ne rêvent qu'administration dans les joHs boudoirs de leur maison de campagne, ils savent tout, excepté leur prône ; ils ont tous les succès, excepté ceux de leur ministère. »

Malgré cet entraînement, ajoute le pamphlétaire, il existe encore « quelques évêques du bon vieux temps qui croient à l'Evangile plus qu'aux comptes rendus ». Ils veulent bien se réduire à « être platement évêques, à se traîner obscurément dans la routine et l'habitude d'une pauvre administration diocésaine ». Ils ont du mérite de résister à la contagion. Gomment, en effet, se dérober aux leçons de ce catéchisme ministériel qu'on distille de tous côtés dans les « cervelles échaufiees » de tant de catéchumènes ? « Le moyen d'emprisonner le génie dans des soUicitudes purement pastorales, dans ce petit cercle de vigilance quin'a j)our objet que l'ordre moral, et ce sombre avenir dont il est si conunode de laisser flotter les espé-

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rances et les craintes au gré des événements. » Aussi « quelle maladresse, quelle gaucherie dans ces pontifes du vieux temj)s, de vivre, de penser à l'antique et de ne vouloir être utUes qu'au nom de Dieu !»

Ces pages railleuses, spirituelles, marquent bien qu'il y avait deux camps dans les rangs de l'épiscopat. Elles signalent la « distinction établie entre les évêques éçangélistçs et les évêques administrateurs *». Nous connaissons leurs noms respectifs, leurs tendances; nous pouvons suivre la marche et la politique des deux partis.

Les plus en évidence parmi les prélats administrateurs étaient Dillon, archevêque de Narbonne; Loménie, archevê{jue de Toulouse ; Boisgelin, archevêque d'Aix ; Cicé, archevêque de Bordeaux. Ils étaient suivis de quelques autres, tels que Seignelay de Colbert, évêque de Rodez. «Du côté des vues et des talents, dit un contemporain, ils l'emportaient de beaucoup sur leurs adversaires. Quelques reproches qu'on se soit permis de leur adresser sous d'autres rapports, cependant comme l'esprit est bon à tout, on ne peut leur refuser la justice de reconnaître qpie leurs diocèses étaient au nombre des mieux ordonnés parmi ceux de la France.» Ils jouissaient de «plus de considération comme lumières et de plus de crédit à la cour ». L'avènement au ministère de Turgot, ancien condisciple de Brienne et de Boisgehn en Sorbonne, donna à ce parti plus d'initiative, de consistance et d'autorité, dès le début du règne de Louis XVI.

L'autre camp, plus nombreux,parce qu'il n'y avait pour en faire parti qu'à suivre la tradition et à se tenir tranquille, comprenait, en face des évêques administrateurs de provinces, ceux que les contempteurs du passé appelaient avec une pointe d'ironie les évêques administra-

I. Une autre brochure, qui paraît être du mois de novembre vjdS (Saint Jean-Bonche-d'Or,^ pages inS), dit aLUSsl: « On distingue aujourd'hui deux classes d'évêques : les éoêques administrateurs et les pontifes spirituels. Les premiers sont tous des Sueer, des Richelieu, des Mazarin, on ne parle pas des autres. 11 y a donc deux sortes de prélats : les politiques et les chrétiens. La religion n'est guère du ressort des premiers. Des soins plus importants les absorbent. Tout le monde peut faire des prêtres et des mandements ; mais la félicité publique qui est, comme on sait, le but de toutes les religions, exige du génie. Ce sera pis dans la suite. Les administrations provinciales achèveront de dénaturer l'épiscopat. Insensiblement le sanctuaire se changera en laboratoire politique. »

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ternes de sacrements .Ces derniers croyaient que le clergé, par sa « régularité, jointe à l'autorité du gouvernement, appuyée par les travaux de x^ersonnages savants et pieux, suffirait à sa défense ». On nous les présente n'entretenant des relations avec le pouvoir que pour lui opj)oser les saints canons,les saints Pères,les règnes de Louis XIII, de Louis XIV et même de Louis XV. Si leurs noms retentissent moins dans le public que ceux du camp opposé, lequel tire « sa renommée et son crédit de ses liaisons avec le gouvernement, avec les économistes et avec les philosophes novateurs », ils n'en sont qiie plus estimés. Les évêcpies administrateurs sont « plus remarquables » par l'intelligence, les autres sont «plus recommandables » par leur attachement aux devoirs de leur état, et jouissent auprès des ûdèles d'une meilleure réputation* .

Le j)lus en vue parmi ces derniers, j)ar importance même de son siège, était Christophe de Beaumont, archevêque de Paris. Mais il ne semble pas s'être inquiété de leur donner une direction. Le parti des prélats apostoli^ ques,dit l'abbé de Pradt, « à proprement parler, manquait de chef. Sans plans, sans x^rojets déterminés, il cédait à l'impulsion de M. de Gicé, évêque d'Auxerre, esprit court et dur, plus rompu aux pratiques du palais que j)ropre aux affaires d'Etat' .». Dans le même camp, on X")eut ranger le successeur de Christophe de Beaumont sur le siège de Paris, M. de Juigné,et aussi le cardinal de La Rochefoucauld', archevêque de Rouen. Ce groupe avait l'avantage de compter un prélat universellement estimé, plein de doctrine et connu par ses luttes contre

1. Abbé de Pradt, Les quatre concordats, 1818. 3 vol. Jn-8, t. I, p. I, 442- 444- — SouLAViE, op. cit.,lïî, j-io, IV, 32. — D^ABnxTSTÈs, Histoire des salons de Paris, t. I, p. 290 et suiv.

2. La souplesse que M. de Gicé déploya contre le .iansénisme à Auxerre, sur un terrain où son prédécesseur, M. de Condorcet, s'était brisé ; sa liaison avec Turgot, qui lui adressa sa lettre sur le papier monnaie, le grand rôle qu'il joua à l'assemblée du clergé en 1788, nous font croire que le jugement de l'abbé de Pradt sur Gicé est trop sévère et en partie injuste.

3. « Le cardinal de La Rochefoucauld, archevêque de Rouen, était désigné pour président de l'assemblée décimale du clergé, qui doit se tenir en 1785 ; mais comme cette Eminence n'est pas propre à entrer dans les vues de réforme politique, dont s'occupent les prélats administrateurs, on lui a substitue M. l'archevêque de Narbonne, qui s'est distingué au chapitre de Saint-Denys. « Mémoires de Raghaumont, ie>- juillet 1384.

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les philosophes; c'était M. de Pompignan, longtemps évêqne du Puy, plus tard archevêque de Vienne. Il écrivit au sujet de la ferveur « économique » d'une partie de ses collègues, ses Lettres à un éçêque^. Ce curieux document, véritable traité des devoirs de l'épiscopat, a été rédigé en même temps que le pamphlet dont nous avons parlé. On y trouve les mêmes idées, les mêmes arguments, mais dépouillés de cette forme mordante et agressive qui aurait détonné sous la plume d'un évêque faisant la leçon à ses collègues.

Pompignan signale tout d'abord l'apparition de l'évêque administrateur. « Nous ayons vu, dit-il, éclore de nos jours un nouveau plan d'administration épiscopale, que nos pères ne connaissaient pas. Il ne tend à rien moins qu'à travestir l'épiscopat en magistrature séculière. L'administration, ce terme devenu si commun, ne signifie j)lus, dans l'usage qu'on en fait, que l'administration poHtique. De là est né, pour les prélats qui font profession de s'adonner à celle-là, le nom distinctif de prélats administrateurs. » Pour ces fonctions nouvelles, on « invente un langage nouveau, un code, xm. assemblage de maximes », la plupart connues de tout temps, mais qu'on propose avec emphase « comme un remède infaillible à tous les abus des gouvernements, à tous les maux

de la société civile A force de parler d'importation et

d'exportation, de cultivateurs et de consommateurs, de main d' œuvre et de matière première, de branche de commerce et d'industrie, d'imposition et d'emprunts, de chemins, de ponts, de canaux (le tout sans faire .mention des mœurs, l'unique moyen de rendre les habitants de la terre heureux, s'ils pouvaient l'être ici-bas), on vient à bout de se persuader qu'on possède la science de l'administration politique et qu'on est capable de l'exercer ».

L'archevêque de Vienne convient cependant que plusieurs membres du clergé ont im.e connaissance appro-

I. Ces lettres, adressées à M. de Frétât de Sarra, évêque de Nantes, mort en 1783, furent écrites de 1773 à 1788. Pompignan avait le projet de

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les faire imprimer. On les trouve reproduites dans les Œuvres complètes de Pompignan, archevêque de Vienne, édit. Migne, 2 vol. in-4, t. Il, p.

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fondie de ces matières et les traitent avec utilité pour les ]Deuj)les. « Il y a eu, dit-il, dans un portrait où on peut reconnaître Dillon, archevêque de Narbonne, il y a encore des prélats singulièrement versés dans les principes et les détails de l'administration politique. Les talents qu'ils y ont développés de bonne heure, les ont élevés aux premières places de l'ordre ecclésiastique. Des villes, des provinces applaudissent à l'heureux succès des projets qu'ils ont conçus, des affaires qu'ils ont maniées. On vante la pénétration de leur esprit, la fécondité de leurs vues et de leurs moyens, l'activité et la suite de leurs démarches, la facilité de leur élocution. Et néanmoins si, au milieu de tant de quaUtés et de travaux estimables, on ne trouve ni vertus épiscopales, ni exercice du ministère sacré, une fâcheuse restriction termine ce panégyrique. On leur accorde tout, excepté le mérite de leur état. »

Ces fonctions peuvent révéler l'homme d'Etat, mais il est à craindre qu'elles ne « masquent et déguisent l'évêque ». Or, « l'évêque n'est pas l'homme du roi ni de la République ! il est l'homme de Dieu », il doit en tout « être et se montrer évêque ». A l' encontre de ces principes, il y a une tendance à « transformer l'épiscopat en une magistrature sécuhère ». Sans doute, dit Pompignan, s'il plaît au roi de multiplier les assemblées provinciales et d'appeler les évêques soit à les présider, soit à en faire partie, les prélats doivent répondre à cette confiance et « rendre ce service à leur patrie. Mais autre chose est d'obéir alors, avec un regret inspiré par la reconnais-^ sance et le sentiment de ses devoirs essentiels, autre chose de provoquer cet étabhssement dans le pays qu'on habite, de s'y offrir soi-même, d'y solliciter la première place ou l'une des premières, tout cela dans la vue trop manifeste de se faire valoir auprès du gouvernement, d'être plus accrédité dans son diocèse et dans sa province, et d'ajouter aux prérogatives de sa dignité l'influence sur les affaires j)iil>liques. Que si cet empressement est inexcusable, approuvera-t-on le procédé d'un évêque qui, n'ayant aucun titre acquis à son siège ou à

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