Mémoires du maréchal Marmont, I, i5. — Norvins
Dans ce culte monarchique, les évêques, tous gentilshommes, sont en tête des fidèles. En 1681, l'archevêque de Paris, M. de Harlay, dit à l'assemblée des prélats, « que la compagnie avait satisfait aux devoirs de sa première religion par la célébration de la messe du Saint- Esprit ; mais qu'il y avait une seconde religion à laquelle il faX\Siits2iXisîa.irGquiétait de rendre ses respects aiiroi^ ». Que de prosternés devant l'idole de cette seconde religion. Ecoutons cette anecdote racontée par Saint-Simon. Le- lundi matin, 8 août, Louis XIV étant entré dans son cabinet pour donner l'ordre de sa journée, alla droit à l'évêque d'Orléans, M. de Goislin, « qpii se rangea, croyant que le roi voulait passer outre, mais le roi le prit par le bras sans lui dire un mot, et le mena en laisse à l'autre bout du cabinet, aux cardinaux de Bouillon et de Furstemberg, qui causaient ensemble, et tout de suite leur dit : «Messieurs, je crois que vous me remercierez de vous donner un confrère comme M. d'Orléans, à qui je donne ma nomination au cardinalat. » A ce mot, l'évêque qui ne s'attendait à rien moins, et qui ne savait ce que le roi voulait faire de le mener ainsi, se jeta à ses pieds et lui embrassa les genoux. Grands applaudissements des deux cardinaux, puis de tout ce qui se trouva dans le cabinet, ensuite de toute la cour et du pubKc entier où ce prélat était dans une vénération singulière». Ce spectacle d'un évêque se jetant aux jpieds du roi, et lui embrassant les genoux parce qu'il vient de le nommer cardinal, nous paraît étrange et révolte nos instincts démocratiques. Pour le comprendre, n'oublions pas à quelle hauteur l'imagination populaire, l'abdication des grands avaient lîlacé le monarque, ni quels sentiments d'amour, quel
I. Procès-verbaux des assemblées du clergé, t. V, p. SjS. — Ce langage était usuel au xvii" siècle. La Brdyère (chap. des Esprits forts) dit : « Si toute religion est une crainte respectueuse de la Divinité, que penser de ceux qui osent la blesser dans sa plus vive image, qui est le prince. » — Les légistes du roi ne craignaient pas d'écrire irex^rancoram est quidam Deus corporalis.
l88 LE CULTE DU ROI
religieux dévoTiement, le clergé, la noblesse professaient pour leur prince. « La vie du roi, disait Bossuet, fait la joie et le plus grand bien de l'Etat. Un bon sujet aime son prince comme le bien public, comme le salut de l'Etat, comme l'air qu'il respire, comme la lumière de ses yeux, comme sa vie et plus que sa vie * . »
Bien qu'au xviii^ siècle, et surtout à la veille de la Révolution, l'influence et le j)restige de la ville aient grandi à côté de la cour, le roi n'en reste pas moins le centre autour duquel tout gravite. Riclielieu avait dit ; « Mon premier but lut la majesté du roi, le second fut la grandeur du royaume. » On voit que le grand ministre fait passer le roi avant le royaume. Désormais pendant plus d'un siècle et demi, le roi, aux yeux du clergé comme à ceux du pays, incarnera à ce point la patrie, la nation, que la France semlDlera disparaître devant la famille des Bourbons, ou du moins se confondre avec elle. L'expression qui revient si souvent dans la correspondance de Fénelon et de ses contemporains, le service du roi, indique très bien que c'est lui.qu'on regarde comme la vivante image de la j)atrie.
Le dévouement à la chose publique ne perdait rien à cette identification du j)ays avec le prince. Il semble même que les sentiments des sujets, en s'adressant non plus à une abstraction morale mais à une personne, au roi, gagnaient en intensité et en chaleur. Bernis a pu écrire dans ses Mémoires : « En France, le roi est non seulement le maître des biens et de la vie, mais aussi de l'esprit de ses sujets. » Aussi, quel langage il tient, en 1766, comme cardinal-archevêque d'Albi, aux Etats d'Albigeois ! « Il n'est pas besoin, dit-il, de vous exhorter. Messieurs, à sacrifier sans murmure le reste de vos facultés échappées au malheur des temps ; le roi est le chef d'une grande famille, tout se partage, tout est commun entre le père et les enfants. Le vrai patriote ne refuse rien à l'Etat qui lui demande ; il se donne lui-même, quand ses ressources sont épuisées. Notre première
I. Saint-Simon, t. I, p. 180,181. — Bossuet, Poirtigue tirée de VEeriture Sainte, liv. VI, art. I, 4® proposition.
ambition est de j)laire au roi ; le sentiment le plus impétueux et le plus incorruptible de nos vies est de le servir aux dépens de nos biens et de nos vies ^ » Un prélat donnait, en 1^82, à ce dévouement absolu à la personne du roi une exi)ression piquante, non exempte peut-être de quelque ironie. « Je suis, disait-il, comme le Français qpi'on représente sur le théâtre de Londres. On fait paraître un pauvre diable sous le poids de sa hotte. Il crie : Vive le roi ! On lui met dans sa hotte une pierre de plus : il crie encore. On le charge davantage, jusqu'à ce qu'il soit à terre, et là, d'une voix faible et oppressée, il crie encore avec bien des efforts et de la peine : Vive le roi - ! » Le roi est le chef de l'Etat, l'Etat lui-même ; il est aussi le protecteur de l'Eglise. Voilà un nouveau et grand titre à la reconnaissance de son épiscopat. On n'a qiie l'embarras du choix dans les traités, les harangues où cette doctrine est énoncée sous toutes les formes. Ecoutons un homme autorisé, un très grand personnage, le cardinal de La Rochefoucauld, archevêque de Bourges, ministre de la feuille. En 1765, dans l'assemblée du clergé de France, il parlait ainsi à Louis XV, au nom de l'épiscopat : « La quaUté de vos sujets n'est pas le seul lien qui nous attache à Votre Majesté ; il en est d'un autre ordre que la reUgion elle-même a formés ; nous sommes ses ministres et vous êtes son protecteur. Le Saint-Esprit nous a étabhs en quahté d'évêques pour gouverner l'Eglise de Dieu. Roi très chrétien et fils aîné de l'Eghse, ces titres glorieux comportent l'obhgation d'employer l'autorité que vous tenez de Dieu pour faire respecter celle qu'il a établie dans l'ordre spirituel. Chargés du dépôt de la foi et dispensateurs des mystères de Dieu, le peuple fidèle attend de nous l'enseignement de la sainte doctrine et l'exercice des fonctions sacrées. Prince religieux : nous attendons de vous la protection nécessaire pour ne point être troublés dans ce double ministère, et, fondés sur votre piété et votre justice, nous espérons l'obtenir. Vous aimez la vérité, Sire ; nous la dirons à Votre Majesté, avec cette