‹ L'ancien clergé de France [microform]Chapitre 48 sur 354 · Archives nationales. Lettre inédite du 3 déc. 1J · texte numérisé non relu

Archives nationales. Lettre inédite du 3 déc. 1J

liberté respectueuse qui fait le ]3lus bel élbge des princes auprès desquels elle trouve un accès favorable. Nous ne vous dissimulerons pas les maux qui affligent l'Eglise, nous vous exposerons nos douleurs pour le passé et nos alarmes pour l'avenir *. »

Ce langage ne manque ni de force ni de grandeur. Le roi, comme protecteur de la religion, acquiert un nouveau titre à la vénération des évêques. Il est vrai que l'exercice de ce droit leur donnera l'occasion, la seule occasion même de lui résister. Sainte-Beuve a dit de Harlay de Qiampvallon, archevêque de Paris : « Le catholique et le chrétien cédèrent le pas au sujet, Dieu et le pape ne vinrent qu'à la suite. Le roi avant tout, telle fut sa devise. » Soit pour Harlay, mais au temps de Louis XIV lui-même, il eût été bien difficile de faire triompher un schisme. Au xviii^ comme au xvii® giècle, la fîdéhté, le loyalisme du gentilhomme enlevaient quelque chose à l'indépendance du pontife ; mais malgré leur dévouement absolu à la royauté, ces prélats auraient presque tous su, s'il l'eût fallu, prouver qu'ils donnaient la première place à Dieu. Leur devise était celle des Talleyrand : Re que Diou, re queloiiRei. Donc Dieu au premier rang-, mais après Dieu le roi « qui est son image », selon l'expression de Bernis. Puisqu'il est l'image de Dieu, l'évêque du dehors, le roi doit toujours unir à sa quahté de chef de l'Etat le rôle de protecteur de l'Eglise. Les évêques se complaisent alors à mettre en pleine lumière cette "double mission de la royauté.

En i^Si, un saint prélat, M. de Partz de Pressy, évêque de Boulogne, salue en des termes pleins de poésie et de tendresse j)our la famille royale, la naissance du duc de Bourgogne : « Croissez et fructifiez en grâces, illustre

1. Collection des procès-verbaux des assemblées du clergé, t. VIII,

2. Au milieu du xviii« siècle, l'évêque de Verdun. M. d'Hallencourt de Drosménil^ écrivait au contrôleur général pour une question d'intérêt, au sujet du vmgtième, impôt qu'on voulait lever sur le clergé : «Je vous supplie, au nom de Dieu, et avec les instances les plus fortes, de ne point mettre en opposition l'onéissance que nous devons au roi et celle que nous devons à notre conscience ; car, dans l'incompatibilité de ces deux devoirs, le roi a trop de religion pour ne pas sentir lequel des deux doit avoir la préférence. »

rejeton d'une si excellente tige, et puissiez-vous un jour faire le bonheur de la France! Croissez à l'ombre du trône et, soutenu des regards, des conseils et des exemples du plus cher des rois, fleurissez, portez des fruits comme le rosier planté sur le bord des eaux, épanouissezvous comme le lys, et découvrez chaque jour l'éclat naissant de vos royales cpialités ; que leur parfum se répande comme l'odeur du Liban. Soyez l'espérance des peuples, l'honneur de la nation, l'ornement de la coiu% la joie de votre aïeul (Louis XV), l'amour de notre dauphin, la gloire de votre mère. » Voilà pour l'Etat; mais voici la seconde mission qui attend le nouveau prince : « Soyez surtout l'appui de la religion chancelante, la consolation de l'Eglise, la terreur de l'impiété, le fléau de l'injustice, le soutien de l'innocence et le modèle des mœurs publiques. » Bientôt, quand la naissance du duc de Berry, le futur Louis XVI, viendra combler le vide fait par la mort de ses deux aînés, les ducs de Bourgogne et d'Aquitaine, le même évêque s'écriera : « Dieu assure par là de plus en plus le bonheur de l'Etat et le triomphe de la rehgion, en afîermissant la couronne dans cette race auguste qui, depuis près de huit cents ans, se voit seule dans tout l'univers non seulement toujours ï"égnante, toujours assise sur le plus illustre trône de la chrétienté, mais encore toujours cathohque, toujours protectrice de la foi orthodoxe, sans laquelle il est impossible de plaire à Dieu * .» Voilà pompeusement décrite là double mission d'un roi de France. Il est le maître de l'Etat, il est le protecteur de l'Eghse. Il agit, il parle en chrétien, en croyant, non seulement comme homme mais comme prince. Il tient un langage qui ne tombe aujourd'hid que de la bouche du pape et des évêques.

Ne nous étonnons pas de la persistance de ces convictions ; le cœur s'était mis de la partie. L'histoire de la

I. Haigneré, Etude sur Mgr de Prèssy, i858, in-8, p. io4-io5.

vieille France dit à chaque page combien les rois y furent aimés. Les évêques n'étaient en ce j)oint en retard sur j)ersonne. Laissons parler un prélat favorable à ces jansénistes que l'avocat Barbier, vers le milieu du xviii^ siècle, commence à traiter de républicains, M. de Beauteville, évéque d'Alais. Il disait, en 1774? dans le mandement pulalié au sujet de l'avènement de Louis XVI : «Aimer ses rois et leur obéir sont des devoirs essentiels, mais qu'il est inutile de reconmiander à des Français. Ce ne serait pas connaître la nation que de lui peindre sous les couleurs du devoir le plus doux penchant de son cœur. Le reproche d'inconstance et de légèreté que les nations voisines font si volontiers à la nôtre, n'a jamais eu pour objet son attachement à ses souverains; son zèle pour eux semble prendre son origine dans son sang et couler avec lui dans ses veines. Les générations passent, mais l'amour des rois parmi nous est un hommage immortel, une j)assion héréditaire dont les liens nous attachent au trône ]3lus fortement que ceux qui nous attachent à la vie*. » Quel langage! quelle énergie d'expression un prélat suspect de jansénisme a su trouver, quinze ans avant la Bévolution, pour peindre la passion des Français j)our leurs rois !

Le roi tant aimé, aime à son tour. Sans oublier l'égoïsme d'un Louis XIV et d'un Louis XV, on j)eut dire qu'en général les termes dont il use avec ses sujets : chers et bien-aimés, ne sont pas une vaine formule. Lorsqu'en j)articulier on parcourt la correspondance échangée entre le monarque et les évêques, quand on voit d'un côté l'abandon un peu protecteur, mais x^aternel et confiant du souverain, de l'autre l'adhésion ardente, l'élan enflammé des prélats, on s'aperçoit bien vite qu'il s'agit d'une famille très unie où les joies et les jDeines sont communes, où la hauteur à laquelle s'est placé le souverain n'a fait qu'accroître l'élan de tant de cœurs qui veulent s'élever jusqu'à lui. Il est difficile aujourd'hui même de n'être point touché de ces communications constantes

I. Journal, t. V, p. 253. — Recherches historiques sur la ville d'Alais, 1860, p. (52-63.

LE CULTE DU ROI IqS

entre la royauté et l'épiscopat. Le roi sait que rien de ce qui intéresse sa famille et la France ne trouvera ses évoques indifférents. Les princes et les princesses de la maison de France rendent fréquemment visite à l'arclievêque de Paris. En voyage, c'est à l'évêché que nous les avons vus demander l'hospitalité, certains d'y trouver la fidélité la plus ardente, l'accueil le plus empressé et le plus respectueux *.

Les événements publics et privés entretiennent entre la royauté et le clergé une correspondance incessante. Le roi part-il en guerre, il demande aux évêques des prières pour le succès de ses armes ; a-t-il remporté une victoire, il fait chanter des Te Deum d'actions de grâces. A-t-il eu la joie suprême de voir assurer sa succession par la naissance d'un prince, il en écrit à « son cousin » le cardinal un tel, à l'archevêque de Paris, aux évêques ducs et pairs % à tous les prélats de France. La joie fait alors explosion dans tous les mandements, et les peuples, qui avaient déjà appris par la même voie le mariage du roi, la grossesse de la reine ', saluent par des transports

1. Par exception, M. de La Ferronays, évêque tleBayonne, n'eut point à se louer d'avoir logé sous son toit le comte d'Artois. Le futur Charles X vint, le 19 Juillet 1782, dans cette ville, se rendant en Espagne. Le prélat avait avec lui sa famille de Bretagne. On passa ensemble quatre ou cinq jours dans les fêtes. Par malheur, le comte d'Artois s'amouracha d'une nièce de l'évéque et le laissa trop voir. M. de La Ferronays, froissé d'un tel manque au respect de l'hospitalité et à son caractère épiscopal, crut devoir s'absenter de Bayonne, au retour du prince, laissant à son grand vicaire, M. d'Iturbide, le soin de le recevoir et au besoin de lui dire les vrais motifs de son départ. Cette fermeté digne n'empêcha pas M. de La Ferronays, d'être nommé quelques mois plus tard à l'évêché de Lisieux. Cf. abbé DuvoisiN, Vie de M. Dagnerre, 1861, p, ^^^-l^^5.

2. Citons la lettre suivante adressée par Louis XVI à M. de Juigné, alors évêque de Châlons : « Mon cousin, là divine Providence vient de mettre le comble à mes souhaits parla naissance d'un fils, dont la reine, ma très chère épouse et compagne, vient d'être heureusement délivrée. Cet événement qui assure le bonheur de mes peuples, en assurant ma succession, pénètre mon cœur de la plus juste reconnaissance. Mon premier soin est de m'empresser d'en rendre grâces à Dieu, et je vous fais cette lettre pour vous dire que mon intention est que a'ous fassiez, pour cette fin, chanter le Te Deitm dans votre église cathédrale et dans toutes les autres de votre diocèse avec la solennité requise, et que vous invitiez à y assister ceux qu'il conviendra. Ce que me promettant de votre zèle, je ne vous fais la présente plus longue quepour prier Dieu, qu'il vous ait, mon cousin, en sa sainte et digne garde. Ecrit a Versailles, le 22 octobre 1^81. Signé: Louis. » Il s'agissait de la naissance de Louis"- Joseph-Xavier- François, dauphin, qui devait mourir le 4 juin 1389. — Pour fêter la naissance du dauphin, Juigné et le chapitre de Châloiis prirent à leur charge,

Eour les faire élever et leur donner un état, vingt garçons et douze filles, e conseil municipal dota douze filles. Juigné leur donna la bénédiction nuptiale dans la cathédrale, en présence de l'intendant. On chanta le Te Deum. Vie manuscrite de Mgr de Juigné.

3. Par exemple, M. de Béthisy, évêque jl'Uzès, avait annoncé en ces

d'allégresse son heureuse délivrance et la perpétuité de la famille royale.

En 1785, la naissance du duc de Normandie, le futur Louis XVII, inspira à M. de Maillé-La-Tour-Landi'y, évêque de Saint-Papoul, un mandement qui lui attira les foudres du rédacteur des Nouçelles ecclésiastiques. Le prélat ne s'était-il pas avisé, j)our célébrer ce joyeux avènement, d'employer les ex]3ressions mêmes dont se sert l'Evangile dans la Nativité du Sauveur. Le eçangeliso çobis gaudinm magnum et les principaux traits du récit sacré, viennent successivement sous sa plume. Le pontife . invite ses diocésains à aller vénérer « l'enfant auguste, l'enfant de la patrie, » dans ce nouveau Bétliléem, transeamus usque Bethléem. « Déjà son étoile brillante a appelé à ses côtés les mages de l'Orient, c'est-à-dire les gens de la cour ; l'encens a fumé, la main des artistes fameux a tissé l'or des vêtements, o&iuZerH/ii eim,unera.y> Le pannis inçolutum, arrive à son tour dans le mandement, où l'opulent berceau de Versailles a quelque peine à rapj)eler la misérable grotte de Betliléem. Maillé termine son clief-d' oeuvre par souhaiter qu'on s'écrie à l'aspect du jeune xirince, comme autrefois devant le Sauveur: <( Heureux le sein qui vous a porté, heureuses les mamelles qui vous ont nourri ! » Le journal janséniste n'est pas tendre pour cette littératiu'e de cour. Il y voit des « adulations fades, sans goût, sans un mot d'instruc-

termes, dans un mandement, la grossesse de la reine : « Voir multiplier, N. T. C. F., le sang de nos rois, c'est pour nous voir multiplier les objets de notre attachement. Un espoir nouA'eau nous luit. Le père chéri des Français leur annonce qu'il lui est permis d'espérer bientôt un double titre au bonheur des bons pères, etc. . . A ces causes, nous ordonnons que dans toutes les églises de notre diocèse, il sera dit, tous les jours aux messes, jusqu'à ce que la Reine soit accouchée, la collecte, la secrète et la post-communion suivantes ; et nous exhortons les fidèles de notre diocèse à faire, à cette même intention, de ferventes prières qu'ils accompagneront d'aumônes et de toutes sortes de bonnes œuvres. » Le mandement est daté du 24 juillet 1:781. Le dauphin naquit le 22 octobre. Le roi, de son côté, avait fait connaître en ces termes aux évêquesla grossesse de la Reine : « Mons. l'évêque d'Uzès, c'est avec une satisfaction infinie que je puis annoncer à mes peuples l'heureuse grossesse de la Reine, ma très chère épouse et compagne, parce que je la regarde comme une nouvelle preuve de la bénédiction que Dieu répand sur ce royaume. La loi que je me suis faite de soumettre à sa Providence tous les événements qui

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ij8i. Signé: Louis. »

LE CULTE DU ROI IqS

tion ». Il dit qne cet abus de l'Ecritui'e Sainte joint « le ridicule à la profanation* ». C'était se montrer vraiment sévère pour une amplification où l'auteur, en se servant ainsi de l'Evangile, n'avait pas voulu lui manquer de respect, mais avait, cru trouver un moyen, malheureux il est vrai, d'échapper à la banalité d'un sujet que chaque naissance d'iin prince ramenait forcément sous la plume des prélats.

Les évêques sont les intermédiaires indiqués entre le roi et son peuple. Leur grande situation dans la province, le respect que leur attirent leur caractère et leurs fonctions, la faculté qu'ils ont de se faire entendre par leurs curés jusque dans laplushumhle campagne, donnent un grand écho à leur voix, une grande autorité à leur parole. D'un autre côté, ils ont un cœur assez français pour vibrer de tous les battements de celui de la patrie. C'est aux évêques qu'il incombe d'annoncer à leurs diocésains la guerre et la paix % de faire connaître et, au besoin, de commenter les événements publics. Ils s'acquittent de cette mission avec le plus ardent patriotisme. On connaît la helle parole de Louis XIV, voulant la paix et forcé de continuer à se battre dans la grande lutte pour la succession d'Espagne. « Puisqu'il faut faire la guerre, dit-il, j'aime mieux la faire à mes ennemis

1. Nouvelles ecclésiastiques, ijSS, p. iSS-iSg. — L'évêque de Béziers, M. de Nicolaï, était mieux inspiré, quoique un peu ampoulé, en écrivant au sujet de la naissance du dauphin : « Le sceptre ne sortira donc point de la famille de Juda. La race des justes ne sera point éteinte. L'auçuste famille de Bourbon se perpétuera sur le trône. Un nouveau rejeton s'élève de leur tige. Il naît pour le bonheur de l'Etat, ce dauphin si longtemps désiré, l'objet de l'attente, le gage de la tranquillité publique, l'espérance de la monarchie, le lien de la succession royale j l'héritier de la grandeur que tant de siècles ont accumulée sur la tête de ses illustres àieux, l'enfant de tant de rois que la religion et la gloire ont si souvent couronnés dé leurs lauriers immortels. » Cf. Bulletin soc. arch. de Béziers, iSjo.

2. Un Te Deum fut chanté^ le i4 décembre ijSS, à la suite de la lettre suivante du roi au cardinal de La Rochefoucauld : « Mon cousin, après avoir pose les fondements de la paix par les articles préliminaires, que j'ai signés avec le roi de la Grande-Bretagne, je n'ai point diflféré à la conclure définitivement. Les conférences tenues à cet eflfet ont eu le succès que je pouvais désirer, et le traité définitif de paix auquel l'empereur, roi de Hongrie et de Bohème, et l'impératrice dé toutes les Russies ont concouru conune médiateurs, a été signé à Versailles le 3 du mois de septembre. Les ratifications de ce traite aj^ant été solennellement échangées et l'ouvrage de la paix étant par là entièrement couronné, mon intention est de rendre à Dieu de nouvelles actions de

f races pour la tranquillité qju'il veut bien accorder à mes peuples, igné : Louis. » Cf. Fallue, Histoire politique et religieuse de L'Eglise métropolitaine et du diocèse de Rouen, 4 vol. in-8, t. IV, p. ^63.

qu'à mes enfants. » Flécliier fait un éloquent commentaire de cette résolution magnanime. « Nous n'osons presque, N.T.C.F., s'écrie-t-U dans son mandement à ses diocésains de Nîmes, vous exposer les lois honteuses et tyranniques qu'ils ont voulu nous imposer; vous les avez apprises avec horreur. Il fallait j)our les satisfaire démohr nos murs, nos places, et combler nos ports à leur fantaisie ; leur abandonner les villes que nous avions fermées pour notre défense; sous prétexte de leur donner des sûretés, nous ôter les nôtres, et hvrer le royaume à leurs irruj)tions et à leurs caprices ; interdire au Roi la Hberté de ]3rotéger une famille royale, respectable par son rang, par sa piété, par la persécution même qu'elle souffre, et, après l'avoir dépouillée de ses Etats, vouloir encore lui enlever sans pitié l'asile et la protection qui lui restent ; proposer de faire descendre du trône nn roi solennellement reconnu, régnant, étabh, aimé des siens ; l'arracher de son royaume et, pour ainsi dire, du cœur même de ses sujets ; et, ce qu'il y a de plus inhumain, prétendre de s'aider des conseils et des armes mêmes du père pour déshonorer son propre fils, et violer en même temps les règles du sang et de la nature ; enfin, pour ne rien oublier d'odieux, renvoyer à leur jugement la cause de Dieu et soumettre notre religion à leur pohtique. » On aime à entendre ce langage dans la bouche d'un vieillard qui, déjà au bord de la tombe, éprouve si vivement toutes les fiertés et toutes les angoisses du j)atriotisme.Il n'y avait pas, dans ces circonstances, de plus beau rôle pour les évêques que de tremper ainsi l'âme de leur peuple pour les résolutions viriles et les sacrifices imposés par l'honneur. Le dernier archevêque de Rouen avant la Révolution pouvait dire en toute vérité, dans un mandement sur la guerre : « Nous sommes citoyens, Français et chrétiens. M>

L'épiscopat est à l'unisson de la nation et de ses rois, dans les jônrs tristes comme dans les jours heureux. En ï'jQB, un événement lugubre, la mort du dauphin, fils de

I. Œuvres complètes de Fléchier, t. VIll, p. i43 et suiv. Mandement du 10 juillet 1309. — LoTHj op. cit., p. 28.

Louis XV, qui couvrit la France d'un voile de deuil, révéla tout ce qu'il y avait au cœur des évêques pour la famille royale. Le clergé, qui espérait tant de ce prince chrétien, avait tout fait pour arracher au ciel sa guérison. A Paris, les prières publiques, pro serenissîmo Delphino infirma, la procession de la châsse de sainte Geneviève, toutes ces démonstrations de la piété publique avaient montré le prix qu'on attachait à sa vie. Aussi, quel cri de douleur quand arrive la fatale nouvelle ! « Nos vives alarmes ne sont donc terminées que par la consternation la plus profonde, s'écrie Christophe de Beaumont, archevêque de Paris ; l'héritier présomptif, le fils du plus puissant des rois, l'amour et l'espérance de la nation la plus zélée pour le sang de ses maîtres, les délices de la famille royale, Mgr .le Dauphin vient de nous être enlevé au milieu de sa carrière, dans un temps où il faisait son bonheur de contribuer au nôtre et dé préparer celui de nos neveux \ »

La douleur du cardinal de Bernis éclate plus éloquente encore. Il fonde à perpétuité un service solennel dans son éghse métropolitaine d'Albi où il officie lui-même pontiûcalement. A l'ouverture des Etats de 1766, il ne peut s'empêcher de faire l'éloge de celui qui voulait l'appeler, dit-on, au premier ministère. Il sait trouver, comme l'avaient fait ses collègues de l'épiscopat, des paroles qui nous remuent encore et dont l'émotion indique assez qu'il ne s'agit point d'une littérature officielle ". Pendant que les évêques pubUent des mandements, les académies mettent au concours l'éloge du dauphin, et telle est la sympathie universelle pour ce prince, tel est

1. Mandement du 2 janvier 1366. Trente-six prélats assistèrent aux obsèques du prince, le i»' mars 1366. Loménië de Brienne prêcha et fut insuâlsant. Le 12 mai, nouveau service au couvent des Grands-Augustins, en présence de l'arcnevêque de Paris, du cardinal de Luynes et de soixante autres évêques.

2. « La plaie profonde faite au cœur de l'Etat, dit Bernis, se rouvre tout entière à nos yeux. Le temps, ce consolateur, ce médecin des- âmes, n'a pu encore les guérir ; la nation a payé son tribut par nos larmes ; les convulsions de la douleur sont passées, la pompe funèbre est finie, l'encens de nos prières s'est perdu dans le ciel. Pourquoi donc l'afttiction est-elle encore peinte sur nos visages ? Pourquoi règne-t-elle si profondément dans nos cœurs ? Le roi, dont les jours nous sont si chers, n'estil pas dans l'âge de la maturité et de la force ? Ses petits-fils croissent comme des plants d'olivier autour de la table royale....; mais l'espoir du

igS LE CULTE DU ROI

aussi le goût du temps pour les discours académiques, qu'il suffît de ce seul travail à des lauréats, comme l'abbé de Boulogne, pour acquérir la renommée. La maladie de Louis XV ne pouvait pas exciter les mêmes alarmes que celle du dauphin. Cependant, à la nouvelle que le roi est en danger, les évêques ordonnent des prières publiques, font exposer le Saint-Sacrement. Christophe de Beaumont parle de sa « j)iété ». Lorsqu'il a rendu le dernier soupir, c'est le bourdon de Notre-Dame qui, de sa voix puissante et lugubre, aj)porte à l'immense cité la première nouvelle de la mort royale.

Quand le cœur est pi'is à ce point, on peut être assuré que les liens qui xmissent les sujets à leur roi résisteront à toutes les épreuves. Fénelon disgracié par Louis XIV, relégué à Cambrai, se, déclare prêt à mourir pour lui. Sur son lit de mort, aj)rès avoir reçu l' extrême-onction, au moment de paraître devant Dieu, il dicte à son secrétaire une lettre au roi, pour lui dire ses « véritables sentiments » et lui recommander les intérêts de son diocèse. Si les prélats du xviii^ siècle n'ont j)as le génie de Fénelon, ils ont du moins, ce qui est ]d1us facile, son attachement à la personne royale. On sait que Christophe de Beaumont fut souvent arraché à son troupeau par ordre du monarque, dans sa lutte contre les jansénistes. Quelle est sa première préoccupation au retour de ses nombreux exils ? C'est de courir à Versailles présenter ses hommages au roi et à la famille royale. La j)reuve qu'il faut voir dans cette démarche, non un acte de servUisme, mais l'impulsion du cœur, c'est qu'en une de ces circonstances, en 1769, Louis XV, ayant eu la malheureuse idée d'exprimer à Beaumont le désir qu'il rendît visite à ;^me ^g Pompadour, s'attira cette réponse de l'inflexible

bonheur console-t-il de la perte ? Non, jamais la France n'oubliera que le roi avait un successeur digne du trône, que la religion a perdu un disciple et un appui, le conseil un ministre sage et instruit, la vertu un ami, le vice un juge, le malheureux un consolateur, les lettres et lés arts un protecteur éclairé, les princes un guide, les hommes enfin un modèle de toutes les vertus sensibles. O grand prince, les Français, les étrangers, les ennemis eux-mêmes, ont pleure ensemble sur votre tombeau. Votre mort sera à jamais une calamité publique ; tout ce qui honore la vertu se plaindra au ciel de votre perte ; la corruption seule avait le droit de vous haïr. » Masson, p. 67.

prélat: « Sire, ma malle est encore attachée à ma chaise de poste qui est dans la cour; je suis prêt à repartir pour l'exil, mais rien ne pourra me déterminer à une déjnarche qui est contraire à mon devoir. ». Tous les prélats du xviii^ siècle n'ont pas le grand caractère de M. de Beaumont ; tous du moins partagent ses sentiments à l'égard du roi. Qu'ils soient l'objet de quelque rigueur, juste ou injuste, de la part du prince, ils bénissent encore la main qui les frappe \

Cette main était parfois un peu lourde. Qu'on relise, par exemple, la lettre par laquelle Louis XV signifiait son congé au cardinal de Bernis : « Mon cousin, les instances réitérées que vous m'avez faites pour quitter le département des affaires étrangères m'ont persuadé qu'à l'avenir vous ne rempliriés pas bien des fonctions dont vous désiriés avec tant d'ardeur d'être débarrassé. Et c'est d'après cette réflexion que je me suis déterminé à accepter votre démission de la charge de secrétaire d'Etat. Mais j'ay senti en même temps que vous ne repondiés pas à la confiance que je vous avais marqué dans des circonstances aussy critiques, n'y aux grâces singulières que je vous ay accumulées en si peu de temps. En conséquence, je vous ordonne de vous rendre dans une de vos abbayes à votre choix, d'icy à deux fois vingt-quatre heures, saris voir personne, et ce jusqu'à ce que je vous mande de revenir. Renvoies moy des lettres que vous avez gardé de moy dans un paquet cacheté. Sur ce je prie Dieu qu'il vous ait, mon cousin, en sa sainte et digne garde. Versailles, i3 décembre i^SS. » Que fera Bernis ? sans doute il obéira, mais est-ce que ce coup de foudi'e ne va pas éteindre ou du moins affaiblir dans son cœur la flamme royale qui le consume. Il se charge lui-

I. Regnatjlt, I, 473- — Mgr de Brancas, archevêque d'Aix, exilé, comme on disait alors, à Lambesc, en ig55, pour refus des sacrements aux jansénistes, eut occasion d'y prononcer une allocution qui se terminait ainsi: « Tout ce que je puis vous dire. Messieurs, c'est que le déclin de l'âge, qui éteint toutes les passions, n'a rien retranché de celle que j'ai pour le roi, notre auguste maître, pour toute la famille royale et son illustre rejeton et pour toute la province ; elle est toujours plus vive et plus tendre. » Le début de cette harangue était piquant : « Messieurs, dit Brancas, si j'avais les yeux de M. le gouverneur (le duc de Villars) et la mémoire de M. l'intendant (de La Tour), je pourrais prononcer ou vous lire un discours, mais le déclin de l'âge m'a ôté l'un et l'autre. »

même de répondre. « J'ai deux maîtres, dira-t-il i)lus tard, dont l'un est Dieu et l'autre le roi, et je n'en aurai jamais d'autres ^ »

Pendant que la conduite honteuse de Louis XV produit lentement, dans les différentes classes de la nation, une désaffection qui devait être mortelle à sa famille et à la monarcliie, les évêques, hommes de tradition, paraissent garder absolument intact le culte de la royauté. Les nobles se sont faits, avec un dévouement inaltérable, les chevaliers servants du monarque. S'ils reçoivent du roi de toutes mains, ils ne calculent pas quand il s'agit de donner leur sang. Le cœur de l'épiscopat sorti tout entier de la noblesse, vibre des mêmes sentiments. Il semble même que les prélats s'interdisent les réflexions désobligeantes que Louis XV inspire à son entourage. Leur foi monarchique n'est pas ébranlée. On a calculé que M. de Belloy, évêque de Marseille, depuis cardinal archevêque de Paris dans notre siècle, trouva moyen de faire chanter quatre-vingt-dix-neuf fois le Te Deum sous Louis XV -. Nous n'aurions pas cru, à en juger par l'histoire, qu'il ait eu Heu de tant se réjouir pendant ce règne. Le cardinal de la Roche-Aymon, grand-aumônier, surnommé la çieille Eminence, amuse les courtisans par le sérieux des hommages et des respects qu'il rend à Louis XV. Une anecdote marque bien la ferveur de son culte royal. L'abbé Maury vient un jour à Versailles remercier La Roche- Aymon de lui avoir donné l'abbaye de la Frenade. Le cardinal, qui sait le grand succès remporté récemment par Maury dans son panégyrique de saint Louis, prononcé devant l'Académie, lui dit à brûle-jDOurpoint, sans lui laisser le temps de parler : « Monsieur l'abbé, vous j)rêcherez l'an prochain devant le roi le sermon de la Gène, l'avent, et le jour de la Pentecôte, pour la cérémonie des cordons bleus. — Monseigneur... — En outre, préparezvous à j)rêcher le carême de 1776 à Versailles, devant Sa

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