Mémoires de Saint-Simon, t. VI, p
2. Aladame deSéAigné écrit à sa fille: « lime semble que je vous entends dire : Qu'est-ce c'est qu'Evreux ? Le voici : EA^reux est la plus jolie ville de Normandie, à vingt lieues de Paris, à seize de Saint-Germain ; elle est à M. de Bouillon. L'évéché vaut 20.000 livres de rente, le logement est très beau, l'église des plus belles, la maison de campagne est une des
Élus agréables qu'il y ait en France. » L'abbé de Grignan n'alla pas à vreux, mais fut promu peu après à Carcassonne, dont l'évéché valait 14.000 francs de plus. Un autre Griçnan, son frère, fut archevêque d'Aix. Cf. Abbé Léon Charpentier, Un evêque de l'ancien régime, Louis-Joseph de Grignan, 1899, in-12.
était un abus plein de périls. On comprend que Bossuet, parlant un jour de Pâques devant Louis XIV et sa cour, l'ait dénoncé avec force *.
Bourdaloue est plus précis encore. « A peine, dit-il, cet enfant est-il né, que l'Eglise est son partage ; et l'on peut dire de lui, quoique dans un sens bien opposé, ce qui est écrit d'Isaïe, que dès le ventre de sa mère il est destiné à l'autel. Ce cadet n'a pas l'avantage de l'aînesse : sans examiner si Dieu le demande ni s'il l'accepte, on le lui donne... Il suffit qu'il soit le cadet de sa maison pour ne pas douter qu'il ne soit dès là appelé aux fonctions redoutables de pasteur des âmes. Si les choses changeaient de face, sa vocation changerait de même; tandis qu'il aura un aîné, elle subsistera... Cet aîné n'a pas été en naissant assez favorisé de la nature et manque de certaines qualités pour soutenir la gloire de son nom ; sans égard aux vues de Dieu sur lui, on pense, pour ainsi dire, à le dégrader, on le rabaisse au rang de cadet, on lui substitue celui-ci, et pour cela on extorque un consentement forcé, on fait servir l'artifice et la violence, les caresses et les menaces... Si de plusieurs enfants qui composent la même famille, il y en a un plus méprisable, c'est toujours celui à qui les honneurs de l'Eglise sont réservés. S'il est disgracié, mal fait, ou s'il n'a pas l'incUnation du père et de la mère, il faut en faire un bénéficier. O impiété ! maintenant on ne donne point d'enfants plus volontiers à Dieu que ceux qui ont moins de part à la bienveillance paternelle ; et quand on les juge indignes de soutenir l'honneur de leur naissance, on les estime capables d'être les ministres de Jésus-Christ et les dispensateurs de ses mystères. »
Bourdaloue n'eût point été embarrassé pour appuyer par des exemples sa vigoureuse remontrance. Au nombre des aînés disgraciés et sacrifiés il aurait pu compter, par
I. « Ah! ne jetez pas vos amis, vos proches, vos propres enfants, vousmêmes, qui présumez tant de votre capacité sans qu'elle ait jamais été éprouvée, ah ! pour Dieu ne vous jetez pas volontairement dans un péril manifeste ; ne proposez plus à une jeunesse imprudente les dignités de l'Eglise comme un moyen de piquer son ambition, ou comme la juste couronne des études de cinq ou six ans, qui ne sont qu'un faible commencement de leurs exercices. Qu'ils apprennent plutôt à fuir, trembler et du moins à travailler pour l'Eglise, avant que de gouverner l'Eglise. »
l6 AVIDITÉ DES GRANDES FAMILLES
exemple, l'aîné des fils de Mme de LongueviUe, le comte de Dunois, « contraint à une vie ecclésiastique qu'il n'embrassait que par incapacité de figurer à la guerre ou à la cour ^ » Il ne faudrait pas cependant généraliser im tel abus ni croire que toutes les familles méritaient le reprocbe formulé par Bossuet et Bourdaloue. Saint- Simon nous montre Louis XIV obligé de faire violence au duc de Beauvillers pour élever à l'épiscopat son fils, l'abbé de Saint-Aignan. Le duc de BeauviUers le trouvait encore trop jeune pour une si grande situation. L'événement prouva qu'il n'avait que trop raison.
Au xviii^ siècle, la race des nobles continue à être féconde et à avoir besoin de l'Eglise pour sa progéniture. A la veUle de la Révolution, les deux duPlessis-d'Argentré, évêques l'un de Limoges et l'autre de Séez, comptent cinq autres frères et six sœurs. Les parents de Renaud de Villeneuve, successivement évêque de Viviers et de Montpellier dans le milieu du siècle, avaient eu dix-sept enfants, neuf garçons et hmt filles. La famille de Hercé", qui a donné au siège de Dol son dernier évêque, l'emporte encore avec dix-neuf enfants. La carrière ecclésiastique offre une issue excellente au trop-plein des familles. Pousser les enfants de ce côté est le moyen de maintenir à l'aîné le patrimoine des ancêtres, et servir à la fois les intérêts du ciel et ceux de la terre. « Que ferons-nous de notre fils aîné? s'écrie ici Talleyrand... Dans quel régiment placerons-nous son frère? Avons-nous un bénéfice en vue pour l'abbé?... Je sais un chapitre où nous devrions faire entrer la petite. » Il y a des canonicats, des abbayes, des évêcbés même qui semblent héréditaires entre x^arents ; faut-il laisser perdre ces biens de famille, faute de présenter un sujet pour lesrecueiUir?Le courant est établi. Point ou peu de grandes maisons qui ne comptent un ou plusieurs tonsurés dès l'adolescence, parfois
ï. « Gomme cadet, dit Bernis (Mémoires, I, 5), je iFus nourri à la campagne dans une maison rustique. » — Bourdaloue, Dominicales, i^ dim. après l'Epiphanie, sur le Devoir des pères par rapport à la vocation de leurs enfants, l'o partie. — Carême. Mercredi de la 2™^ semaine, sur V Ambition. — Sainte-Beuve, Port-Royal, t. V.
a. Saurel, L'évêqne François Renaud de Villeneuve, i88g, in-8. — Charles Robert, Urbain de Hercé, dernier évêque de Dol, 1900, in-8. p. î2. — Talleyrand, Mémoires, p. i3.
dès la première enfance. Quelques cheveux coupés n'imposent pas de grandes obligations à ces jeunes clercs, n'enchaînent pas leur avenir, et au besoin ne les empêcheront pas de se marier plus tard. En attendant, la tonsure leur permet de tenir des bénéfices. S'ils persévèrent, c'est un double résultat obtenu. Voilà un enfant établi, et cet enfant, devenu évêcpie, sera un jour le meilleur soutien de tous les siens. Le jeune d'Osmond a une belle figure, mais, par suite d'un accident arrivé en nourrice rnie jambe est de trois pouces plus courte que l'autre. Si l'armée lui est fermée, l'EgHse est ouverte. Le voilà d'abord chanoine et comte de Lyon; le voilà bientôt promu au siège de Comminges, grâce au crédit de son frère. Il se montre « le meilleur parent possible, élève ses neveux bien autrement que lorsqu'il était simple comte de Lyon, donne des dots, pourvoit à tout, » et a le talent en démissionnant, en 1^85, de se faire attribuer son neveu pour successeur \ En 1787, durant la première assemblée des notables, Dillon, archevêque de Narbonne, cïînait un jour chez le maréchal de Castries. Il fut question des projets dirigés contre le clergé. Le marquis de Bouille dit qiie <( c'était très bien fait », qn'il était temps de secouer son joug, « qu'il ne voyait pas pourquoi l'on marcherait toujours par le chemin des prêtres. — Il me senible, reprit l'archevêque de Narbonne, que vous ne vous êtes pourtant pas mal trouvé d'avoir marché dans ce cheminlà; c'est lui qiii vous a conduit au temple de la gloire, » — Gomme le marquis faisait la sourde oreille : « Eh oui, ajouta DiUon, si feu M. l'évêque d'Autun, votre oncle, ne vous eût pas donné un régiment, où en seriez-vôus -? »
Toutes les combinaisons familiales ne réussissaient pas aussi bien. Au milieu du xviii^ siècle, l'aîné des des Cars a embrassé, comme il convient, le métier des armes; il est déjà colonel de cavalerie et chevalier dé Saint-Louis; le second a porté un moment le j)etit collet, qu'il a quitté ensuite pour s'engager dans la marine ; le troisième est
1. Mémoires de Duport^, comte de Cheverny, 1886^ 2 vol. in-8, t. II, p. 43> 46, 61-64. Dufort dit que M. d'Osmond était « aimé et estimé ».