‹ L'ancien clergé de France [microform]Chapitre 54 sur 354 · I. CanSj loc. cit · texte numérisé non relu

I. CanSj loc. cit

2l6 CLERGÉ ET INTRIGUES DE COUR

faut que vous en j)arliez vous-même à M°*^ de Polignac. Je vous envoie une note fort simple dont le roi est instruit... Je désirerais d'avoir, s'il était possible, une assurance de la deuxième place vacante, et du moins celle des dispositions de la reine, pour une préférence dont l'espérance se fonde également sur sa justice et ses bontés. » L'archevêque d'Aix ne peut se dissimuler que sa situation et son rôle en Provence ont autrement d'importance qu'un titre de cour. « Je suis toujours, écrit-il, en travail, en action et, puisqu'il faut le dire, en succès, quand le grandaumônier de la reine n'a d'autre peine que de la suivre et de lui présenter le livre à la messe. Ge n'est pas cette honorable fonction qui concourt au bien du gouverneinent et qui décide du sort des peuples. » Que pèsent des attributions en quelque sorte domestiques à Versailles en regard de son rôle public à Aix? « Douze années d'une administration heureuse, la" confiance soutenue des différents ministres, de tous les corps et de tous les particuliers de la province, trois assemblées du clergé tranqpiilles et connues par des objets utiles, un travail principal confié à moi seul dans la dernière assemblée, voilà mes titres, dit Boisgelin, et je demande s'il est possible d'en avoir davantage. » Voilà ses titres, mais titres à quoi?à iWmônerie de la reine. S'il l'obtient, il sera à peu près enlevé à ce^te Provence qu'il dirige, dont il préside les Etats avec un succès retentissant, qui lui fournira l'occasion de s'illustrer à Aix dans les événements avant-coureurs de la Révolution, qui l'enverra à l'assemblée des notables, plus tard à la Constituante, qui, en un mot, le portera à la gloire. Boisgelin est forcé d'en faire l'aveu; mais la nostalgie de Paris et de la cour est la plus forte. «Je me trouve ici, dit-il, dans un centre d'intérêts qui me conviendrait fort bien, si ce centre lui-même avait mes amis et mes parents j)our sa circonférence. Mais quel en est l'éloignement ! Cette distance de deux cents lieues me paraît celle du soleil à la lune. Elle est même bien plus considérable dans sa proportion et dans ses eflets, .puisque mes yeux peuvent apercevoir le soleil, et qu'il n'y a point de si bon télescope qui puisse me faire apercevoir

mes amis *. » C'est pour faire cesser « cet horrible éloignement» que Boisgelin voudrait être aumônier de la reine. C'est aussi, sans qu'il le dise, pour prendre sa part de cette vie de cour dont l'attrait est irrésistible.

BoisgeKn échoua dans sa demande, heureusement pour l'illustration de son nom. Les charges d'aumôniers de la reine, des princes et des princesses , sont prises par d'autres , grands seigneurs inconnus qui tiennent à les garder. C'est un Sabran, évêqué-duc de Laon, que la Révolution trouve premier aumônier de Marie- Antoinette. Auprès de Monsieur, frère du roi, est placé, comme premier aumônier et dépositaire de la feuille des bénéfices du prince, M. du Plessis d'Argentré, évêque de Séez. Nous avons la lettre par laquelle ce prélat a le bonheur d'annoncer à son frère, l' évêque de Limoges, que cette charge lui est accordée en survivance". M. de Coëtlosquet avait paru faire un acte presque héroïque en donnant sa démission de premier aumônier et d'administrateur de la feuille du comte de Provence,pour se'retir er dans l'abbaye de Saint- Victor. Un Bruyères-Chalabre, évêque de Saint-Omer, rempKt le même office auprès du comte d'Artois, et tient la feuille des bénéfices de son apanage. Madame la comtesse d'Artois ', Madame Adélaïde, Madame Victoire, etc..

I. Lettre inédite de Boisgelin, io décembre ij82. Dans une autre lettte

suite pour me faire revenir bien vite. »

2. M. Du Plessis d'Argentré, évêque de Limoges, avait songé à se retirer. Son frère, M. de Séez, lui écrit en ijSj : « Je m'empresse, cher frère, de t'annoncer que Monsieur vient de t'aecorder la survivance de ma charge de premier aumônier (il ne donnait pas sa démission d'aumônier). J'eus l'honneur de lui exposer hier la proposition, et il l'accueillit avec cette bonté dont il m'adonne tant de marques jusqu'ici... J'ai présenté ce matin la feuille au prince, qui l'a signée en me disant les choses les plus obligeantes en ta faveur. Je vais faire expédier ton brevet. Il ne restera plus

3u'à prêter serment lorsque tu seras ici. Tu ne pourras guère te dispenser e venir dans le courant de l'année. La faveur que Monsieur vient de t'aecorder ne changera rienà ta position et peut augmenter la considération dont tu jouis dans ton diocèse. Elle est a'une grande tranquillité pour moi... Tu sais que ma santé n'est pas merveilleuse. » Cette survivance ainsi réglée «s'accorde bien avec les projets de retraite dont tu as parlé quelquefois. Te voilà au moins une existence assurée à la cour. J'ai demandé en même temps une place de gentilhomme pour mon neveu, et Monsieur a bien voulu me la promettre après qu'il aura rempli ses engagements. » Louis GuiBERT, op. cit. p. 599.

3. Le premier aumônier de la comtesse d'Artois est Gheylus, évêque de Bayeux ; celui de Madame Victoire est Narbonne-Lara, évêque d'Evreux. Au xvii» siècle, M. du Tressan, évêque du Mans, ajoutait à ses autres titres celui « d'aumônier de Monsieur, frère unique de Sa Majesté ».

ont aussi leurs aumôniers. Les prélats chargés de ces fonctions ont bien soin de faire suivre leur nom de leur qualité d'aumônier et de s'en faire honneur. Ce titre les lie à la cour, où ils ont parfois un appartement, les rapproche de la personne du roi. Comme « officiers de la chapelle », le cérémonial les place d'ordinaire au premier rang. Ils sont en tête dans l'énumération que l'almanach royal fait du personnel de la maison des princes et des princesses.

Ces divers services absorbent un personnel considérable. Au milieu du xvii^ siècle, on comptait cent trente aumôniers honoraires du roi, sans parler des aumôniers en exercice*. Le temps devait faire abolir, en grande partie, ces titres créés j)ar Mazarin dans un but fiscal, et hvrés à beaux deniers comptants. Mais il suffit d'ouvrir l'almanach royal, ou de préférence l'almanach de Versailles, pouryhre encore, en 1789, la longue énumération des charges qu'avaient suscitées dans les derniers siècles la piété, les habitudes chrétiennes, etaussile besoin d'argent^ chez nos princes. Grands-aumôniers, premiers aumôniers, aumôniers ordinaires, aumôniers de quartier, maîtres de chapelle, chapelains ordinaires, chapelains de quartier, clercs de chapelle, aumôniers des pages, prédicateurs ordinaires, forment tout un clergé de cour qui se croit le premier de France parce qu'il est au service du maître de la France. Les maisons de la reine, de Monsieur, de Madame, du comte et de la comtesse d'Artois, de Mesdames Ehsabeth, Adélaïde, Victoire, etc., ont un bataillon ecclésiastique presque aussi nombreux'.

i. « Il y a une liste des seuls aumôniers honoraires du roi, imprimée en i65j, où l'on en compte environ cent trente qui, joints aux aumôniers ordinaires, formaient une compagnie de près de cent quarante ecclésiastiques. » Du reste, il en était de même des autres charges. L'Etat de la France, imprimé en 1649, portait ijo maîtres d'hôtel employés avec des gages. Deux autres états, de i553 et 1660, en marquent 3i8 ; or, il n'y en avait que trois qui servaient par quartier, au choix du grand maître. Oroux, p. 532.

2. Le cardinal Polignac, qui avait eu gratis la charge de maître de la chapelle-musique, se démit en faveur de M. Le Tonnelier de Breteuil, moyennant iSo.ooo livres. L'existence de Polignac fut, jusqu'à sa mort (i74i)> une alternative défaveurs et de disgrâces i Oroux, p. 598.

3. Sur les vingt-deux départements distincts dont se composait la maison du roi, j'en compte quatre exigeant un nombreux personnel ecclésiastique : la chapelle-oratoire, la chapelle-musique, la musique du roi, la chapelle du commun. Outre le grand-aumônier, le premier aumônier,

On sollicite ces charges, on les achète comme les autres S on les retient en survivance, on s'ingénie pour ressusciter les titres tombés en désuétude. Un rapport de l'archevêque d'Arles signale un chanoine de Nîmes qui vient de se faire nommer « surintendant de la musique de la chambre de Monsieur ». Cette situation avait été occupée jusqu'alors par les directeurs de l'opéra et, comme il s'agissait de présider à des concerts et à des ballets, la présence d'un chanoine ne paraissait pas indiquée. Ainsi l'avait pensé le chapitre de Nîmes, ainsi en jugea l'assemblée de 1780, qui décida de faire à ce sujet une démarche auprès de Monsieur. Il convenait d'arrêter le progrès d'un mal toujours croissant. Avec les provisions, les brevets qu'ils se procurent de toutes parts, disait Mgr du Lau, « les chanoines forcent leur compagnie de les tenir présents ^. Déjà les rues de la capitale sont inondées de ces sortes de privilégiés, et les peuples murmurent contre le vide que laisse dans les éghses cette multitude de chanoines non rési-

l'aumônier ordinaire, le maître de l'oratoire, le confesseur, nous trouvons dans la maison du roi huit aumôniers par quartier, un chapelain ordinaire, un chapelain en survivance et huit chapelains par quartier, entin huit clercs de la chapelle et oratoire. Depuis que Louis XIII et ses successeurs avaient pris l'habitude d'entendre tous les jours la messe en public, la charge de maître de l'oratoire, érigée en titre par François I""^, n'avait plus aucune fonction. Sur les huit aumôniers, a l'aïunônier du jour doit se trouver au lever et au coucher du roi, aux grands couverts et à tous les offices de l'église où Sa Majesté assiste ». Les huit chapelains r« célèbrent toutes les messes basses qui se disent devant le roi». Les huit clercs « servent les messes basses devant le roi». Depuis 1637, ils doivent être prêtres pour suppléer aux chapelains absents. — Il nous faudrait encore citer les six aumôniers chargés de dire la messe dans la chapelle du commim pour les officiers commensaux; les aumôniers de la grande et de la petite écurie ; les aumôniers des troupes de la maison du roi, les aumôniers des chapelles royales de Versailles, Fontainebleau, Saint-Germain, Saint-Cyr. du Louvre, etc.. Cf. Almanach royal et Almanach de Versailles, La reine, outre le grand-aumônier, le premier aumônier, l'aumônier ordinaire, a quatre aumôniers par quartier, un confesseur, un chapelain ordinaire, un en survivance, un clerc ordinaire de la chapelle. Il faudrait faire la même énumération pour tous les princes et princesses de la famille royale. Ainsi VAlmanach de Versailles portait pour Madame d'Artois : un premier aumônier, un aumônier ordinaire, quatre aumôniers par quartier, un confesseur, un chapelain ordinaire, quatre chapelains de quartier, un clerc de chapelle ordinaire, quatre clercs par quartier, trois sommiers de chapelle.

I. La plupart des charges ecclésiastiques de la maison du roi n'étaient

S lus vénales depuis 1320; celles qui se vendaient encore étaient la charge e premier aumônier, celle de maître de l'oratoire, celle d'aumônier du commun et de précepteur des pages.

a. « Tous les officiers ecclésiastiques brevetés de la chapelle du roi et de celle de Madame la dauphine, de Madame et de Monsieur le duc d'Orléans, du commun, des maisons royales, des écuries et des troupes de la maison du roi, ont le droit de commensalité et sont réputés présents à leurs bénéfices, tout le temps qu'est censé durer leur service. » France ecclésiastique de 1368.

dents ». Ces efforts, ces résolutions eussent été inefficaces, si les prélats avaient eux-mêmes prêté le flanc ; aussi l'archevêque d'Arles terminait-il ainsi son rapport : « Les premiers pasteurs, à la tête du troupeau, s'empresseront à donner plus que jamais l'exemple de cette résidence exacte à laquelle vous désirez avec raison soumettre inviolablement les autres membres du clergé *. »

Il semble qu'il y eût une charge plus importante encore que celle de présider ou de participer aux cérémonies de la chapelle royale, c'était de diriger la conscience du roi. Les noms des confesseurs de Henri IV, de Louis XIII, de Louis XIV, sont historiques. A ces époques, les confesseurs de princes et de princesses sont presque tous Jésuites, de même qu'ils avaient été Dominicains au xiii^ et au XIV® siècle. Situation délicate qui tend à faire porter à une congrégation tout entière la responsabilité des actes de quelques-uns de ses membres. Quand on a l'oreille du maître de la France, quand on le voit parfois à ses pieds comme x^énitent, comment n'être pas accusé et même tenté de lui donner des conseils sur le gouvernement, de lui demander des faveurs pour son ordre ? On sait le rôle joué, les colères, les jalousies excitées par un Père Lachaise, un Père Le Tellier. « Le confesseur du roi, écrivait, en 1676, Le Camus, évêque de Grenoble, a plus d'autorité que jamais dans les provinces. »

Au xviii" siècle, le rôle de ces personnages fut beaucoup moins important, le ministère de la feuille, qu'ils avaient cumulé en fait sous Louis XIV, ayant désormais un titulaire distinct, qui était un évêque. Il se renfermèrent de plus en plus dans la mission toute spirituelle d'entendre la confession du roi, et cette confession devait être longue si elle était complète, quand ce roi s'appelait Louis XV. Là se bornait leur rôle. Ils n'avaient dans leurdomaine que le sacrement de pénitence, l'administration des autres étant dans les attributions du grand et du premier aumônier. La charge de confesseur ainsi réduite était

I. Rapport fait à l'assemblée du clergé de 1780. — « Ceux qui viennent de Compiègne (où était le roi) disent que jamais on n'a vu la cour si farcie de petits collets, de prêtres et d'évéques. « Journal de d'Argenson, 3o Juillet ij53.

encore très recherchée et très honorable. Jusqu'à la Révolution elle fut une sorte d'office rétribué, donnant une situation et attachant le titulaire à la cour. Non seulement toutes les princesses, mais tous les princes de la maison de France, ont un confesseur attitré dont l'almanach royal révèle le nom au monde. Tous sont censés se confesser, se confessent de fait et en ont souvent bien besoin. Dans l'almanach royal, parmi les dignitaires de leur maison rehgieuse, figurent l'aumônier de Monsieur, le futur Louis XVIII, qui ne passait point alors pour avoir la foi d'im. Père de l'EgUse ; le confesseur du comte d'Artois, qui ne passait pas pour un saint*.

Les Jésuites gardèrent plus ou moins toutes ces charges jusqu'en 1762, époque de leur suppression. A ce moment, le Père Desmarest, lePèreCroust^ lePère Berthier, furent congédiés, mais reçurent une pension^. Ce fut le tour du clergé sécuher. La fin de l'ancien régime voit ces fonctions dévolues à de simples curés, qui n'avaient guère tâté jusqu'alors des honneurs de la cour. Le confesseur de Louis XV à cette époque, celui qui l'assistera à la mort, est un humble prêtre de « très belle réputation », le fils d'un petit épicier du faubourg Saint- Antoine, l'abbé Maudoux, curé deBrétigny. Louis XV mort, Maudoux devient le confesseur de Louis XVI. Nous avons le billet que ce prince lui adressait, le 8 août 1775, pour l'en aviser. « Monsieur, lui écrit Louis XVI, mon confesseur étant mort dernièrement et n'ayant pas encore choisi son successeur, je compte me confesser à vous pour mes pâques. Vous vous rendrez, demain dimanche, à deux heures et demie.après midi, chez moi par le petit degré. » Signé : Louis '. C'était parler en roi chrétien, mais en roi. Il y a quelque chose d'étrange, même de la part d'un souverain, dans ce tonde

1. « Monsieur le comte d'Artois a causé du scandale par la peine et la répugnance qu'il a marquées à faire ses pâques ; il a iini cependant par remplir ce devoir le 9 de ce mois. » Correspondance de Mercy-Argenteau avec Marie-Thérèse, lettre dû i3 avril 1336. Le comte d'Artois ne semble pas avoir eu de confesseur attitré. L'almanach royal de 1789 ne fait suivre le mot confesseur d'aucun nom propre.

2. « Le père Uesmarets, confesseur du roi, a (dit-on) lâ.ooo livres de pension; lé Père Groust, confesseur de la Dauphine^ et le Père Berthier, confesseur de la famille royale, 6.000 livres. Ils se retirent en Suisse. » Journal EncyclopédlqvLe, i«f mars, i;64, p. 130.

3. Cf. Ant. de Lantenay, L'Abbé Maudoux, confesseur de Louis XV.

commandement employé pour mander un homme devant qui on va se mettre à genoux, qui a droit de juger, de refuser même l'absolution, d'infliger une pénitence. En 1789, Louis XVI et Marie-Antoinette ont pour confesseur M. Poupart, curé de Saint-Eustaclie. C'était se contenter de son curé comme un simple fidèle. Madame Elisabeth et Madame Victoire s'adressent à Tabbé Madier. Enfin l'abbé Bergier est le confesseur de Monsieur etde Madame, de la comtesse d'Artois et de Madame AdélïûLde ; il Fa été par intérim du roi et de la reine. On le voit, les princes de la maison de France confiaient leur conscience à des roturiers, et à des roturiers qui n'avaient pu prétendre à cette distinction. « A quarante ans, écrivait, en 1773, l'abbé Maudoux, je n'avais pas encore mis le pied à Versailles, je n'y connaissais personne et, depuis neuf ans que j'y suis, je ne sais pas encore par qui ni comment je m'y trouve. )) Bergier, malgré sa notoriété théologique, était à peu près dans le même cas. Lors de son entrée au char pitre de Notre-Dame, il était apparu à ses confrères comme un « curé des montagnes de la Suisse », peu fait aux usages du monde ; il devait être encore plus étranger aux raffinements de Versailles.

Un autre moyen de se rapprocher de la cour, était d'avoir le titre de prédicateur du roi. Il y avait sermon devant le roi à la Toussaint, les quatre dimanches de l'Avent, la fête de la Conception, le jour de Noël, la fête de la Purification, les dimanches et deux autres jours de chaque semaine de Carême, le jour de l'Annonciation et le jour de Pâques, à la cérémonie de la Cène le jeudi saint, à la Pentecôte. Les prédicateiu-s du roi, qui faisaient partie autrefois, au nombre de huit, de la chapelle royale, furent nommés dej)uis par le grand-aumônier. Les jdIus grands orateurs de la chaire avaient eu ce titre. Bossuet le prit à partir de 1662, et cette date fait époque dans son éloquence. En un temps où le roi était tout, c'est par lui et devant la cour qu'il fallait faire consacrer sa parole et mettre le sceau à sa réputation.

Quand Maury quitte sa petite ville de Valréas ]3oUr se rendre à Paris, il rencontre en diligence deux voyageurs

qui s'amusent avec lui à prophétiser l'avenir. — Moi, dit l'un d'eux, je veux être membre de l'Académie des sciences et médecin du roi. — Pour moi, dit l'autre, je serai avocat général. — Et moi, s'écria l'abbé, je deviendrai prédicateur du roi et l'un des quarante de FAeadémîe française. — Le premier était Portai, depuis médecin de Louis XVlll et de Charles X, un des princes de la science médicale ; l'autre était Treilhard, deptds un des plus éminents jurisconsultes qu'ait eus la France. Quant à Maury, il réalisa, il dépassa toutes ses ambitions de jeunesse. Il fut, comme il l'avait prédit, prédicateur du roi. A ce titre, il avait ses entrées au palais, et nous le voyons, en 1^85, introduire ses amis dans la chambre du dauphin, fils aîné de Louis XVI, pour y voir ce prince âgé de quatre ans*. D'après Bachaumont, Maury aurait apporté dans plusieurs de ses sermons à la cour une liberté de langage qui sentait les approches de la Révolution. Le grand-aumônier lui aurait même dit à ce sujet : « Monsieur l'abbé, songez que vous prêchez devant le roi et non pas le roi. » Parole supposée sans doute, mais parole de courtisan que jamais ni Bossuet, ni Bourdaloue, ni Massillon, n'auraient acceptée, et qui n'eût été guère mieux comprise sur la fin de l'ancien régime, si nous en jugeons par la hardiesse que surent montrer en plein Versailles un abbé de Boulogne et Maury lui-même ^ .

Tous les regards sont tournés vers les charges de la cour, parce qu'elles servent de marchepied ]pour se hisser aux suprêmes honneurs ecclésiastiques. Sur la fin de l'ancien régime, nombre de prélats, tels que M. de Mérinville,M. deSabran, ont été élevés à l'épiscopat, étant déjà aumôniers du roi ou de la reine. C'était presque un droit, du moins une tradition constante, de couronner ces fonc-

1. II écrit à M. de la Tour. « Si tous m'ameniez M. l'abbé Brottier et M. l'abbé de Fontenay, nous dînerions tous dans mon petit réduit apostolique, et, pendant l^ntervalle du dîner au sermon, je vous procurerais la permission d'aller passer une demi-heure avec le dauphin, vous serez enchanté de la bonne mine et de la gaieté de ce prince. » Ricard, VAbbé Maury, 1880, in-i2, p. 128.

2. L'abbé de Boulogrne prêcha, en 1787, la station à la cour. Comme il avait fait une excursion en dehors du domaine sacré : « Monsieur, lui dit le grand-aumônier, avant de. porter un pareil discours dans la chaire de Versailles il fallait me le soumettre. » Cf. Delacroix, op. cit. p. 64-35,

tions parla prélature, quand on n'était point déjà évêque avant de l'avoir. Ce clergé de cour mieux place que tout autre pour parvenir, s'agite, intrigue, écoute aux portes, s'insinue, se pousse, regarde d'où vient le vent de la faveur, s'informe des bénéfices vacants, se ménage des protections et finit toujours par avoir la meilleure part dans la répartition des ricliesses d'Eglise. Les évêchés, étant limités quant au nombre, ne peuvent s'ouvrir à tous les prétendants ; mais la cour a d'autres faveurs pour les heureux mortels qu'elle nourrit dans son sein. On a compté quatre-vingt-trois abbayes d'hommes possédées par des aumôniers, chapelains, précepteurs ou lecteurs du roi. de la reine, des princes et princesses au moment de la Révolution.

Les consciences droites, entraînées comme malgré elles dans ce tourbillon de la cour, éprouvent parfois du remords lorsque le succès a couronné leur ambition. Quand il fut évêque d'Amiens, dit Saint-Simon, M. Feydeau de Brou « avoua qu'il n'avait acheté la charge d'aumônier du roi que pour parvenir à l'épiscopat ; le scrupule l'ayant pris à ce sujet, il insista auprès du Père de La Chaise j)our faire agréer au prince sa démission pure et simple. Mais le roi, touché de sa déhcatesse, accepta sa démission, puis le nomma de nouveau à l'évêché d'Amiens avec ordre absolu d'accepter, ce qui fut honorable pour tous et cela n'eut pas, dit Saint-Simon, une médiocre part au scrupule que le roi prit à son tour de la vénalité des charges de ses aumôniers et à l'attention qu'il a eue depuis de l'éteindre * ». Cet exemple devait être bien rare. Les candidats agréés, et dont les désirs sont satisfaits, jouissent d'ordinaire assez tranquillement de leurs bénéfices, les croyant dus à leurs mérites. Le seul regret qu'ils aient j)eut-être, c'est qu'ils ne soient pas plus importants.

I. Mémoires de Saint-Simon. I, 268, zjz, 233. Saint-Simon fait un triste portrait de l'abbé de La Châtre, aumônier du roi. — En 1389, M. de Barrai, coadjuteur de Troyes, écrit pour demander pour son frère, l'abbé de Barrai, la charge de maître de chapelle de l'oratoire du roi. Même

demande, en 1388, de l'évêque de Bayonne pour l'abbé de Brueïs, son grand-vicaire et son parent. « Il a, dit-il, la naissance et tout ce qu'il faut pour occuper cette place. » Archives nat. O' 6i<^.-Ibid. , lettres de l'évêque

ce qu'il faut

sdel'évêque

&e Noyon,'en i:;88; ^e l'archevêque de Toulouse, en ij8j, qui demandent au ministre un logement au Louvre pour une grande dame. On sait quel prix, quel honneur on attachait alors à jouir d'une chambre au palais.

Le clergé de la cour se trouvait le mieux placé pour obtenir des grâces, parce qu'il était à la source. Ceux qui n'avaient pas le bonheur très envié, le privilège réservé à un petit nombre, d'iiabiter la maison du roi, étaient obligés de se ménager autour de lui des intelligences et des appuis s'ils avaient quelque chose à obtenir. Il est bien établi que dans l'ancien régime, à peu près tout se donnait j)ar protection et par caprice. «Votre Majesté sait mieux que moi, écrivait un témoin bien informé à l'imjîératrice Marie-Thérèse, que, d'usage immémorial, les trois quarts des j)laces, déshonneurs, des j)ensions, sont accordés non aux services, mais à la faveur et au crédit. Cette faveur est originairement motivée par la naissance, les alliances et la fortune ; presque toujours elle n'a de véritable fondement que dans la protection et l'intrigue. Cette marche est si fort étabHe qu'elle est resj)ectée comme une sorte de justice par ceux mêmes qui en souffrent le plus... Les gouvernements, les commandements des provinces et des villes... se donnent par crédit et faveur, comme les régiments. Le cordon bleu, le cordon rouge sont dans le même cas, quelquefois même la croix de Saint-Louis. Les évêchés et les abbayes sont encore plus constamment au régime du crédit.. Les places de finances, je n'ose en parler ^ )) Celui qui parlait ainsi était l'abbé de Vermond, qui connaissait la cour et savait y manœuvrer, puisqu'il s'était fait adjuger 80.000 liv. de rentes en bénéfices.

Etre ignoré à la cour, c'était se condamner à végéter dans l'oubli. Les honneurs, les placés à obtenir se mesuraient à la faveur dont on y jouissait. « Les évêcpies de cour étaient courtisans, les autres sans influence », écrit un contemporaine Mais ces évêques sans influence parce cju'ils se tenaient loin de la cour, étaient bien obligés cependant de s'y ménager quelqiie intelligence en vue des intérêts spirituels et temporels dont ils avaient la garde.

I. Marie-Antoinette, par d'Arneth et Geffroy, II, i68 (5 juin 1334)a. lÎASTON, op. cit. I, 303.

ID

Les grandes affaires à traiter, souvent les procès à soutenir, les mille nécessités de leur situation, les forçaient à chercher « la protection du roi, dont l'ombre, disait un prélat du xvii^ siècle, nous soutient contre les grands dans nos diocèses ; car il n'y a que les petits et les gens d'une condition commune que la foi engage à nous obéir * )).Les hommes apostoliques ne faisaient que se prêter à cette obligation. Saint François de Sales, retenu quelquetemps chez le duc de Savoie, manifestait en ces termes ses sentiments : « Voilà la moitié de ma liberté engagée dans cette cour, où de ma vie je n'eus un seul brin le dessein de vivre, ni en aucune autre, mon âme restanttout à fait antipathique à ceste sorte de train. »

Cette répugnance contre la vie et les intrigues de cour était rare dans l'ancien régime. Ce n'est point à Talleyrand, par exemj)le, qu'il eût fallu la demander. Il fait observer dans ses Mémoires que son père et sa mère « avaient une position de cour, qui, bien conduite, pouvait mener à tout, eux et leurs enfants ». Sa grand'mère était dame du palais de la reine et demeurait toujours à Versailles. C'est là qu'il fallait agir, se ménager des influences, et gagner les approches qui permettaient d'atteindre les distributeurs de grâces.

Les prélats qui voulaient réussir, devaient se plier à ce manège comme tout profane. Plusieurs, nous le savons, manœuvraient sur ce terrain mouvant avec une aisance et une habileté consommées. Les lettres inédites d'un des plus grands personnages de l'Eglise de France à cette époque, de M. de Boisgelin, archevêque d'Aix, nous font entrer dans le secret de ces ambitions, de ces compétitions et des moyens mis en œuvre pour en assurer le succès. Il a comme correspondante une grande dame du j)alais, très apparentée, la comtesse de.Gramont, qui par sa situation même est admirablement placée pour l'informer et le servir. Il compte beaucoup sur son dévouement, sur son amitié, sur sa dextérité. « Songez, lui écrit-il, que je suis à 200 lieues, que tous mes intérêts sont entre vos

I, lettres de Le Camus, année 1674, p. i4i-

mains. » Mais, tout en la laissant ag^r, M. de Boisgelin était lui-même trop hahile, trop versé dans la haute société et dans la vie de cour, pour ne point intervenir, donner des conseils et tracer le meilleur plan de campagne. Il connaît les ministres, les grandes dames, qui ont la confiance du roi et de la reine; il connaît aussi ceux et celles qui peuvent faire agir ces grandes dames, ces ministres tout-puissànts , qui sont . M°»^ de Polignac, M. de Maurepas, M. de Galonné, etc. Alors avec quelle habileté il procède, avec quelle science de la nature humaine, cpiel art des nuances, quel sentiment des difficultés à vaincre sur cette scène de la cour où il fallait marcher avec précaution, se glisser, s'effacer, s'affirmer aussi, mêler la retenue à l'audace, parer les coups, reculer à propos devant l'obstacle pour reprendre sa marche avec ses avantages, les perdre et les reconquérir, se résigner d'avance à plus de défaites que de victoires devant le nombre et l'habileté des solliciteurs. Dans cette stratégie, la mort d'un j)rotecteur omnipotent est une de ces trahisons du sort qui dérange parfois toutes les batteries. En 1776, M. de Boisgelin écrivait, non sans quelque inconvenance : « On nous donne ici des espérances sur la goutte du cardinal (La Roche-Aymon, qu'il n'aime pas), et des inquiétudes sur la jambe de M. de Maurepas. On dit que cette jambe est devenue douloureuse, et que cette goutte occasionnera un changement dans la feuille (des bénéfices). Mandez-nous des nouvelles. Vous savez combien nous y prenons d'intérêt. » Le ministre Maiirepas, sur la bonne disposition duquel M. de Boisgelin pouvait compter, a le bon esprit de vivre encore quelques années, et puis quitte ce monde trop tôt pour ses amis. Il faut s'aboucher avec le successeur. La comtesse de Gramont est envoyée comme ambassadrice. « Savez-vous bien, lui écrit M. de Boisgehn, que mon avis est que vous fassiez toute notre confession à M. de Galonné, celle de tout ce qui s'est passé avec M. de Maurepas... Cette assurance de M. de Maurej)as sans effet par sa mort, nous a trompés tous deux (lui et son frère), et nous sommes au désespoir. Si vous lui parlez avec votre éloquence naturelle, vous y '

réussirez. Songez toujours où je suis, à 200 lieues, que je puis parler d'imagination, que je ne j)uis j)as juger des dispositions du moment, des effets d'un mot, et que vous devez vous décider vous-même *.»

Si la disparition d'un puissant protecteur est un malheur, la mort d'un personnage d'Eglise, pourvu d'une bonne place ou d'une dignité enviée fournit, en retour, aux prétendants, l'occasion de la solliciter et quelquefois de l'obtenir. Parmi les grâces les x^lus enviées, il faut comj)ter la nomination dans l'ordre du Saint-Esprit. Plus petit était le nombre des heureux mortels admis à porter le cordon bleu, plus amljitionné était cet honneur. M. de Boisgehn le fait demander à Louis XVI en récompense du discours qu'il a prononcé à la cérémonie du sacre. Point de succès. En 1784, la maladie de l'évêqne d'Orléans, Jarente, l'attaque d'apoplexie qui a frappé le cardinal de Luynes, archevêque de Sens, l'un et l'autre chevahers de l'ordre, paraissent annoncer deux vacances prochaines. Immédiatement on entre en camj)agne, on cherche à gagner la reine '. Mais les concurrents sont si redoutables. Les années passent, et avec elles les titres de l'archevêque d'Aix se multiphent. Il continue à désirer, à demander ce cordon bleu, ou, comme il dit, cette « aulne de ruban » qui ne vient pas, et qu'il n'aura pas dans l'ancien régime. Il se console en pensant que ses provinces de Provence, les canaux dont il a sillonné ce i)ays, valent mieux

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