Mémoires de Berms,' I
Grenoble, écrivait en plein règne de Louis XIV : « On est en sûreté dans son diocèse, on est toujours en danger pour peu qu'on demeure à la cour. Les mages y perdirent leur étoile*. »
S'il y avait peu de saints à la cour, il n'y avait guère plus d'hommes de caractère". Gomment trouver des têtes liantes, des convictions fermes, dans cette race de prosternés qui ne croient pas payer trop cher de leur serviUsme les fp.veurs et les regards du prince? Gomment faire fond sur des courtisans ' dont la règle de conduite est l'intérêt? Quelénervement des consciences, quelle dilution des énergies morales produisait l'air ambiant de la cour. A cette époque, l'esprit, le cœur, l'imagination des sujets, sont tellement rem^plis de la grandeur royale, que les protestations de dévouement absolu se traduisent en des termes un peu étranges pour nous qui
I • Le Camus ajoute : « Pour demeurer à la cour avec honneur, il faut faire beaucoup de dépenses et, pour y fournir, il faut beaucoup de bénéfices, faire peu d'aumônes, aller rarement à son diocèse, n'avoir guère soin de régler ses affaires et de payer ses dettes.» Le Camus, parlant ailleurs des années qu'il avait passées à la cour, ajoute : « Hélas ! que de dissipations en vingt années de servitude volontaire, à la cour ! Que de dissipations dans les plaisirs, dans les entretiens, dans les bagatelles, dans l'ambition, dans les médisances et dans l'étude même ! Mais que de dissipations dans la retraite ! » Cependant, Le Camus lui-même, étant tombé eu disgrâce auprès de Louis XI V, pour avoir été nommé cardinal par le pape en dehors du roi, en soumit cruellement. Il aurait voulu que la barrette lui fut remise par Louis XIV. Nous le voyons écrire aux ministres, aux cardinaux, au pape lui-même, pour leur demander de l'aider à rentrer en grâce auprès du roi. Cf. Lettres de Le Camus, p. 260, 297, 475» 483,525.
2. « Rien de si rare que de trouver aujourd'hui à la cour des caractères; personne ne s'y montre au-dessus des autres ;il semble que tout le monde 3"^ soit à la même taille. On n'a jamais pu compter à la cour sur l'amitié, mais on pouvait du moins y compter sur la haine. Aujourd'hui les amis sont aussi légers et aussi infidèles qu'autrefois et les ennemis n'y sont pas irréconciliables, les liaisons y changent d'un jour à l'autre. » Mémoires de Bernis, I, io4-
3. Les évêques provinciaux, qui ont besoin d'appui auprès du roi, regardent et ne savent trop sur qui compter. Le Camus, évêque de Grenoble, écrivait, en 1674? du ministre Le ïellier : « J'en ai tiré de grands secours, depuis gue je suis ici, et je ne vois que lui à la cour qui ait la droiture nécessaire pour bien et nettement servir l'Eglise. Je ne parle pas des prélats qui y sont, car vous les connaissez et vous savez jusqu'à quel point on peut compter sur eux. » Bachaumont raconte dans ses Mémoires (t. XXXIV^ p. 179) q;ue le cardinal de Rohan, disgracié, chassé de la cour, après l'affaire du collier, passa à Nevers, se rendant en Auvergne, et fit demander l'hospitalité à l'évêque, M. de Séguiran. Celui-ci, éperdu, crai; gnant de faire accueil à un homme en disgrâce, se serait jeté tout habillé dans un bain et là, recevant l'envoyé de Rohan, faisant le malade, lui aurait dit que le cardinal avait toute liberté de venir dans son pailais, mais qu'il se voyait dans l'impossibilité de lui en faire les honneurs, a cause de son état de santé. Cette anecdote, racontée également par l'a.uteur des Mémoires de Louis XVIII, paraît peu vraisemblable si l'on songe qu'à l'assemblée des notables, M. de Séguiran. attaqua très vivement Calonnc, ne craignant pas de déplaire à la cour.
n'avons plus la superstition de la royauté. Ces sentiments ont beau être sincères, cette prostration du sujet semble une atteinte à la dignité de l'homme. Les teirips modernes ont, il est vrai, les courtisans du peuple, comme l'ancien régime avait les courtisans des rois. Cette nouvelle servitude est parfois pire que l'autre ; mais notre répugnance pour les Gléon ne saurait nous faire aimer les La Feuillade. On sait que le culte du roi s'étendait, dans une mesure diverse, à tous les membres de sa famille. Le temps était loin où un cardinal de Sourdis, archevêque de Bordeatix, osait répondre au prince de Gondé, qui lui avait reproché d'avoir la tête bien légère : « Ce n'est pas dans la vôtre que j'irai chercher du plomb. » Une telle impertinence eût passé pour un crime de lèse-sang royal. En 1777, Monsieur, frère du roi, était de passage à Béziers. L'historien de la ville raconte que le prince, venu à l'église pour entendre la messe, remit sa canne et son chapeau à l'évêque qui « resta debout à sa droite et à distance* ».
Cette attitude révolte certains pubHcistes de 1789. A mesure que la royauté perd le prestige qu'avait su lui donner Louis XIV, on comprend de moins en moins l'adoration de latrie dont nous parlait Saint-Simon. L'un d'eux compare saint Basile, faisant trembler Valens dans sa cathédrale, à « certains prélats en manteau court, en perruque tapée, suivant humblement leur prince à la messe, pour leur donner et en recevoir tour à tour un livre de prières... Lorsque je me trouve à Versailles, ajoute-t-il, je me sens indigné de voir un évêque faire une pareille fonction - ». Évidemment l'attitude d'un Basile, d'un Ambroise, était plus iière..Sans sortir de la France, les évêcjues du moyen âge, traitant d'égal à égal avec le roi, faisaient plus grande figure que les prélats d'ancien régime promenant leur dignité épiscopale dans les antichambres de Versailles. On oubliait toutefois, dans ces révoltes démocratiques que nous voyons se produire sur la fin de l'ancien régime, surtout en 1789, contre les
1. Sabatier, Histoire de la ville et des éeêques de Béziers, 1854.