‹ L'ancien clergé de France [microform]Chapitre 58 sur 354 · Laurent, op. ctf. p · texte numérisé non relu

Laurent, op. ctf. p

hommes de la cour, que les évêques gardés par leur caractère sacré cliancelaient moins que d'autres sur ce terrain mouvant. L'un des derniers prélats précepteurs de princes avant la Révolution, M. de Goëtlosquet, ancien évêque de Grenoble, chargé de l'éducation du duc de Bourgogne, du duc de Berry (depuis Louis XVI), du comte de Provence, du comte d'Artois, membre de l'Académie française, y mena une vie sans tache et laissa une mémoire respectée à VersaiQes comme dans son diocèse ^

Si, franchissant un siècle, nous remontons de Goëtlosquet à Bossuet, nous trouvons en lui, selon l'ex^Dression de MassUlon, « un évêque au milieu delà cour ». Dans cet intérieur remph de tant de dissipation, agité de tant d'intrigues, il sait se créer une retraite et discuter les plus graves problèmes, en cette allée de Versailles qu'on appela l'allée des philosophes ^. On sait le rôle que Bossuet fut appelé à jouer, en 1676, dans la séparation momentanée de Louis XIV et de M'"^ de Montespan. Il sut

1. M. de Coëlosquet s'était associé son parent M. du Plessy d'Areentré dans l'éducation des princes. Gomme on offrait à celui-ci l'évêcné de Limoges, qu'il trouvait trop éloigné de Paris, il répondit en bon courtisan « qu'il croyait garder la part de l'aîné en demeurant auprès du roi, et ayant l'honneur d'être employé à l'éducation de ses petits-fils. » Il fit nommer à sa place son frère cadet et obtint plus tard pour lui-même l'évêché de Seez. Louis Guibert, op. cit.

2. Tous les prélats n'étaient point occupés à faire de la philosophie à la cour, témoin l'évêque de Troyes, M. de Chavigny, dont Saint-Simon trace un curieux portrait. «II avait, dit-il, du savoir et possédait de plus les affaires temporelles du clergé mieux qu'aucun de ce corps, en sorte qu'il était de presque toutes les assemblées du clergé et qu'il Drillait dans toutes. Il avait de plus de l'esprit, et plus que tout, l'esprit du monde, le badinage des femmes, le ton de la bonne compagnie, et passa sa vie dans la meilleure et la plus distinguée delà cour et de la ville, récherché de tout le monde, et surtout dans le gros jeu et à travers toutes les dames. C'était leur favori; elles ne l'appelaient que le ïroyen, et chien d'évèque, Chien de Troyen, quand il leur gagnait leur argent. Il s'allait de temps en temps ennuyer à Troyes, où pour la bienséance et faute de mieux, il ne laissait pas de faire ses fonctions : mais il n'y demeurait guère, et une fois de retour, il ne se pouvait arracher. » Saint-Simon, Mémoires, t. I, p. 271-272. Saint-Simon (I, p. i83) raconte aussi cette anecdote sur M. Simiane de Gardes, premier aumônier de la reine, « vrai gentilhomme «, évêque de Langres et qu'on appelait « le bon Langres». M. de Vendôme, M. le Grand, et quelques autres de haute volée, lui attrapèrent gros deux ou trois fois au billard. 11 ne dit mot et s'en alla à Langres où il se mit à étudier les adresses du billard. De retour à Paris, voilà ces messieurs à le presser de jouer au billard et lui à s'en défendre comme un homme déjà battu et qui, depuis six mois de séjour à Langres, n'a vu que des chanoines et des cures., Quand il se fut bien fait importuner il céda en fin, joua d'abord médiocrement, puis mieux et fit grossir la partie ; enfin il les gagna tout de suite, puis se moqua d'eux, après avoir regagne beaucoup plus qu'il n'avait perdu. » Saint-Simon dit de Le Tellier, archevêque de Reims : « Il était fort de la cour et du plus grand monde- et gros joueur. » ' ' .

CLERGÉ ET INTRIGUES DÉ COUR aS^

tenir au royal amant un langage ferme, ajDostolique, qui a fait dire à Saint-Simon : « Bossuet lui avait souvent parlé là-dessus avec une liberté digne des premiers siècles et des premiers évêques de l'Eglise. » Il y eut, à cet événement, une de ces scènes de cour qui montre dans quelle situation parfois étrange se trouvaient les hommes d'Eglise chargés de rappeler aux rois les règles de l'Evan- . gile et du Décalogue. Nous avons vu la duchesse de Ghâteauroux appeler « le Soissons » M. de Fitz-Jamea, qui la faisait expulser de Metz. Ledieu nous raconte qne M""^ de Montespan, accusant Bossuet dé sa disgrâce, «l'accabla de reproches; elle lui dit que son orgueil l'avait poussé à la faire chasser, qu'il voulait seul se rendre maître de l'esprit du roi, pour le tourner à son intérêt ». Gomme ces objurgations ne paraissaient pas émouvoir Bossuet, M"^ de Montespan « chercha à le gagner par des flatteries et des promesses ; elle fit briller à ses yeux l'éclat de la pourpre, et aussi ce que les premières dignités de l'Eglise et de l'Etat pouvaient offrir de séduisant à l'ambition ». Il fallait vraiment être de la cour pour avoir l'idée de tenter ainsi Bossuet par l'appât des honneurs. M^^ de Maintenon dit de lui, à ce sujet, un mot qui, dans sa pensée, était un blâme, mais qui fait le plus grand honneur à l' évoque : « Il a beaucoup d'esprit, mais il n'a pas celui de la cour. » Bossuet rencontra M"*^ de Montespan à la cour de Louis XIV, les prélats du xviii^ siècle trouvèrent M""^ de Pompadour, M™^ du Barry à la cour de Louis XV, et ne montrèrent pas tous la même fierté \ •Bien que Bossuet n'eût pas l'esprit de la cour, il eut

I. Il y avait pourtant des caractères au xvin' siècle. Un prélat qui avait faitM.deFitz-Jamesvicairegénéral, M. de Saulx-Ta vannes, cardinal arche- A'êque de Rouen, sut lui aussi se montrer digne devant Louis XV. « Le roi ayant dit à l'archevêque de Rouen (Saulx-Tavannes) qu'il passerait chez lui à Gaillon, en allant au Havre, ce prélat se contenta de faire une profonde révérence. Le roi dit une seconde fois: «M'entendez vous! j'irai chez vous. » Autre grande révérence. Puis- S. M. a marché trois pas, s'est retournée, a dit: «Non, monsieur, je me ravise, je n'irai point chez vous.»... L'archevêque de Rouen est grand-aumônier de la reine ; il entre dans le ressentiment de cette princesse de ce que le roi promène ainsi la marquise de Pompadour et se donne en spectacle aux peuples normands; il craint d'en être le fauteur et il évoque sur cela son caractère de pi'élature.» Journal de d'ARGENSON,.i9 septembre 1349. — Quelle mobilité d'opinion dans cette cour. D'Argenson écrit le 2 décembre ij56 : « La marquise de Pompadour est aujourd'hui pour les évêques.»ElleétaitsurtoutpourBernis.

presque toute sa vie des liens avec elle, d'abord comme précepteur du daupliin, puis comme aumônier de la daupliine de 1680 à 1690, enfin, en 1697, comme conseiller d'Etat et aumônier de la duchesse de Bourgogne. Il avait désiré et même demandé cette dernière situation *. D'après l'usage établi, tous les officiers de la maison de la princesse étaienttenus au serment. Bossuet dut défendre contre le marquis de Dangeau le privilège de le prêter le premier. La duchesse de Bourgogne n'avait que onze ans. Quand elle vit à ses genoux cette tête que les cheveux blancs et la gloire rendaient si vénérable, elle ne put s'empêcher de dire avec une naïveté charmante : « Que je suis honteuse. Monsieur, de vous voir dans cet état'.» Il s'agit d'une princesse, de celle qui, par sa grâce souriante, par ses saillies, son entrain, sa gaieté, par sa « marche de déesse dans les nuées », comme dit Saint- Simon, va jeter un dernier rayon de soleil dans l'atmosphère glacée de Versailles et sur le couchant assombri du grand siècle. N'importe, nous n'aimons pas à voir s'incliner, même devant cette figure radieuse, un front que nous ne nous représentons courbé que devant Dieu. Ce

Bernis avoue être venu à Paris par ambition. « Si j'étais, dit-il, resté en province, j'aurai vieilli grand- vicaire de Viviers, brillant dans ce diocèse et

sujet de son ambassade de Venise : « Il a lait son chemin par les dames et parle bel esprit, homme qui se pique de paresse et de faire des vers mois, faciles et tendres, comme Ovide.» — Le même dit, le 4 janvier 1753 : « L'abbé de Bernis fut déclavé, avant-hier au soir, ministre d'Etat, effet du grand et déshonnête crédit de la favorite. » — Bernis, nommé cardinal en 1758, écrivait à M^e de Pompadour : « Le courrier de Rome m'a apporté cette nuit la calotte rouge. Je vous la dois, puisque je vous dois tout. Soyez bien sûre que je ne perdrai jamais le souvenir ni de votre amitié ni de mes obligations. »

1. Bossuet dit Ledieu, « reçut cette nouvelle simplement, sans aucune démonstration de joie, sans aucune affectation d'insensibilité. » Mais il avait demandé cette situation. Il écrit, en 1696, à M. de laBroue, évêque de Mirepoix : « Je vous avoue sans hésiter que j'ai fait ma demande j elle a été aussi bien reçue que possible ; et les apparences sont bonnes de tous côtés. Dieu sait ce qu'il veut, et pour moi, je suis bien près de l'indifférence. » — Bossuet fut également nommé, en 1693, conseiller d'Etat. Il prit place au conseil le 3 juillet. Le Camus, évêque de Grenoble, lui écrit à ce sujet (Lettres, p. SgS) le 13 juin : « Je fais. Monsieur, depuis si longtemps, une profession si ouverte de vous honorer et de m'interesser à tout ce qui vous touche, que je ne peux différer d'un moment de vous témoigner la j»ie que je ressens de la place du conseil que le roi vient de vous donner. »

2. Cardinal de Bausset, Vie de Bossuet, t. II, p. Satt, 823. Nous renvoyons pour l'histoire de la duchesse de Bourgogne au récent ouvrage de M. le comte d'Hausson ville.

n'était point là cependant nn acte de courtisan, Le serment, dont on abusait dans l'ancien régime, était d'ordinaire prêté à genoux parce qu'il était prêté au nom de Dieu. C'est souvent dans cette attitude cjue le nouvel évêque jurait à de simples consuls, à des chanoines, la conservation de leurs privilèges. Nous avons vu le successeur de Bossuet à Gondom, se brouiller avec la municipalité, parce qu'elle avait exigé de lui cette formalité et cette posture. On pouvait bien accorder à un prince, à une jDrincesse de la maison de France, ce qu'on ne pouvait refuser à des consuls et à des chanoines, ce qu'acceptent aujourd'hui les cardinaux en recevant à genoux la barrette des mains du Président de la République. Ces usages, le culte monarchique de Bossuet, son désir de trouver dans sa situation à la cour une nouvelle autorité pour sa doctrine, expMquent sa démarche. Néanmoins, comme nous ne vivons pas sous Louis XIV, nous ainaons mieux nous représenter le grand homme dans la chaire de Notre-Dame prêchant l'oraison funèbre de Gondé, ou dans sa cathédrale de Meaux, qu'aux pieds d'une enfant de onze ans, cette enfant fut-elle la duchesse de Bourgogne.

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