CHAPITRE TREIZIÈME Compétitions politiques
I. Une noble ambition pouvait justifier ces intrigues de cour, celle de prendre part aux affaires d'Etat. — Grand rôle politique du clergé dans le passé, en particulier au xvi° siècle. — Ce rôle amoindri au xviie, bien que l'Eglise donne à la France Richelieu et Mazarin. — Louis XIV, qui écarte les évêques de son conseil, les emploie comme ambassadeurs. — Comment ces pré-
r lats grands seigneurs étaient admirablement propres à la diplomatie. — Le xviii" siècle rouvre au clergé le conseil des princes : Dubois, Fleury, Tencin, Bernis. — Prélats diplomates. — L'ambassade de Rohan à Vienne. — Prestige de ces ambassadeurs magnifiques. — II. Le pouvoir plus ambitionné encore. — Les évêques aspirants-ministres : Rohan, Talleyrand, Coiizié, Thémines; Dillon, brillant et très réputé, mais paresseux; Boisgelin, qui dans toute sa correspondance fait de la politique et frémit d'impatience à la vue du rôle joué par Pitt et Fox en Angleterre; enfin, Loménie deBrienne, concurrent le plus redoutable. — III. Comment Brienne réussit à s'emparer de l'opinion.
— Sa réputation dans les Etats du Languedoc aux assemblées du clergé. — 11 gagne les femmes à sa cause. — Puissance des salons à cette époque. — Noms des grandes dames mêlées à la politique. — Elles discutent les affaires d'Etat, font et défont les ministres. — Leurs candidats. — Loménie les convoque au château de Brienne. — Splendeurs des fêtes qui y sont données.
— Les visiteuses en rapportent l'écho à Paris et à la cour. — Autres suffrages plus autorisés acquisà Loménie de Brienne. — Il va l'emporter, malgré des attaques très vives. — IV. Assemblée des notables. — Compétitions politiques en présence. — Projets de Calonne. — Il rencontre dans le clergé ses principaux adversaires. — Mots violents. — Rôle brillant de M. de Boisgelin dans les débats. — L'archevêque de Toulouse triomphe, gi'âce à la reine. — V. Ministère de Loménie de Brienne. — Il est obligé de reprendre la plupart des projets de Calonne. — Son insuffisance pour une situation terrible. — Mesures violentes contre les parlements. Leur hostilité. — Loménie de Brienne veut s'appuyer sur le clergé. — M. de Boisgelin le sert pour être ministre. — Mais opposition très vive dans l'assemblée du clergé de 1788, qui vote un don gratuit dérisoire et demande les Etats Généraux. — Double tort des évêques : ils sont trop occupés de leurs ambitions politiques; ils ne soupçonnent pas le cataclysme qui est proche.
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Il était difficile d'entretenir ces intrigues de cour sans y laisser un peu de sa dignité, parfois pour des intérêts minimes. Mais il est une ambition qui semblait les justifier à cause de l'importance du but à atteindre, celle de jouer im rôle politique et de participer au gouvernement de son pays. Sans remonter au moyen âge, en s'en tenant aux temps modernes, on constatie la grande place que les prélats du xvi^ siècle tiennent dans les affaires publiques. Machiavel remarque que le clergé composait les conseils des princes, etque d'ordinaire lanoblesse se bornait à exécuter les décisions qui y étaient prises*. Nommer pour la France les d'Amboise, les Duprat, les Tournon, les Gramont, les Lorraine, les Bellay, les d'Ossat, les du Perron, c'est rappeler les cardinaux illustres qui, soit comme ministres, soit comme ambassadeurs, furent mêlés très activement aux intérêts d'Etat. L'épiscopat du xvi^ siècle eut une énorme influence sur toutes les questions de gouvernement, en particulier sur le choix du roi de France. Que de déliés dij)ïomates il fournit souvent pour l'ambassade d'un même pays ! Dominique de Gabre, par exemple, évêquede Lodève, dont on publiait naguère les lettres % avait eu comme prédécesseurs à Venise les Langeac, les Odet de Selve, les Lazare de Baïf, les Guillaume PéKcier, les Morvillier, presque tous gens d'Eglise, humanistes et lettrés autant que politiques consommés. Les rois trouvaient des collaborateurs tout préparés dans ces prélats plus instruits que les laïques, habitués au maniement des hommes et des affaires, et déjà pourvus de bénéfices qui leur permettaient de tenir leur rang sans trop obérer le trésor royal. Leur correspondance, sans
1. Dans les Relations des Ambassadeurs vénitiens (t. I, p. 489)5 Michel SoBiANO écrit pour la France en i56i : « Le gouvernement est entre les mains des nobles et des prélats. Les prélats conseillent, mais n'agissent pas; les nobles servent au conseil et à l'œuvre. Mais souvent ceux-ci se sont accordés à laisser tout l'honneur et le soin des délibérations aux prélats, sachant bien que l'exécution ne pouvait pas leur échapper. »
2. Correspondance politique de Dominique de Gabre, évêque de Lodève, par Alexandre ViTALis, 1903, in-8.
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être aussi importante que celle de leur voisin le cardinal de GranveUe, évêque d'Arras, archevêque de Maliries et de Besançon, ministre de Charles V, vice-roi de Naples, n'en révèle pas moins, à mesure qu'elle est publiée, des négociateurs avisés, retors, souples, audacieux au besoin, qui mettent au service de leur pays toujours un grand zèle, parfois les dons les plus brillants. Il arrive même que l'évêqùe s'efface un peu trop derrière le diplomate. De plus d'un de ces prélats ambassadeurs on aurait pu répéter ce qui avait été dit d'un évêque politique du xiv^ siècle, le cardinal de Périgord, qu'il avait été mince en religion, religione tenuis, mais grand dans les affaires d'Etat.
Au xvii^ siècle, avec la paix intérieure rétablie et raffermissement du pouvoir absolu, le premiier ordre de l'Etat allait perdi'e une grande partie de l'importance politique que lui avaient donnée la tradition du passé et les troubles du xvi® siècle. Nous suivons dans l'histoire cet amoindrissement. Les évêques s'en plaignent au roi à plusieurs reprises*. Mais si le clergé voit son influence décroître comme corps politique, n'y a-t-il point encore place dans le gouvernement pour les évêques comme serviteurs du roi et de l'Etat? Richelieu, Mazarin, le pensèrent. « L'Eghse, a dit Mignet, formait alors les grands politiques ; elle développait la valeur propre de l'homme et ajoutait la force du rang. » Richelieu, se sentant fait pour commander, prit le seul chemin qui pouvait le conduire au pouvoir, celui de la cour. Quand l'évêqùe de Luçon veut préparer son avenir et servir son ambition, il se choisit, malgré sa pauvreté, une inaison à Paris, proche du « logis de Dieu », sans doute, mais aussi non loin du
I. Dans l'Assemblée du clergé de iSgS-iSgô {Procès-ç>erbal, t. I, p. 626) 1 est dit « que ci-devant le clergé de ce royaume était appuyé et assisté de quelqu'uns de Messeigneurs les cardinaux princes, d'un bon nombre d'autres cardinaux, archevêques et évêques, ordinaires au conseil du roi, mais qu'à présent il était tellement affaibli et diminué qu'il n'y avait en l'ordre ecclésiastique de ce royaume aucun prince, fort peu de Messeigneurs les cardinaux, et encore ceux qui y sont ne sont pas ordinaires près la personne du roi au conseil, et de Messeigneurs les cardinaux et évêques n'y en a que bien peu qui soient ordinaires au dit conseil. » Sous Richelieu et Mazarin, nouvelles plaintes du clergé sur son amoindrissement politique. Cf. Collection des procés-verbanx des assemblées générales du cierge, 8 vol. in-folio, t. III, p. 665, 666 ; t. IV, p. 283, 285, 658, etc.
.<( logis du roi* ». Il est là sur place pour assurer sa fortune politique. C'est à la cour que pendant deux siècles, pour arriver et se maintenir, il faudra gagner sa première victoire, ainsi que toutes les autres. Richelieu et Mazarin éprouvèrent, en particulier, quelle difficulté ou quel avantage c'était d'avoir contre soi ou pour soi la reine.
Louis XIV fut trop décidé à écarter de son gouvernement les hommes d'Eglise pour y faire place à des évoques. Sous son règne, les prélats devront se contenter d'être diplomates, comme les cardinaux d'Estrées, de Forbin-Janson, de Polignac, etc. Le cardinal de Forbin- Janson était très apprécié de Louis XIV '. On connaît le rôle important joué par le cardinal de Polignac au Congrès d'Utrecht et en Pologne. Il ne faut pas s'étonner que Louis XIV trouvât dans l'épiscopat des hommes capables de mener à bonne fin les affaires les plus épineuses. Ces prélats étaient de haute naissance, et il le fallait pour avoir le pas comme envoyés de France sur un grand d'Espagne ou un prince de l'Empire. Il y avait bien quelque orgueil de race dans l'attitude de cet abbé de Guébriant qui, représentant du roi auprès de l'électeur de Cologne, administré des soufflets et prend à la gorge le maître des
1. Richelieu, malgré sa gêne, acheta un petit hôtel à Paris, rue des Mauvaises paroles. 11 fallait paraîti:e. Pour ftiire une belle entrée à Luçon, n'avait-il pas emprunte à un ami de sa famille un carosse et quatre chevaux? On connaît le très curieux Mémoire de Richelieu, alors qu'il méditait de paraître à la cour, publié par Armand Baschet,
2. « Le Roi, dit Saint-Simon, au sujet des dépêches reçues du cardinal de Janson, se mit sur ses louanges, et ajouta qu'il regardait comme un vrai malheur de ne pouvoir le faire ministçe. Torcy, qui avait porté les
zarin, il avait pris le timon de ses affaires, il avait, avec grande connaissance de cause, bien résolu de n'admettre jamais aucun ecclésiastique dans son conseil et moins encore les cardinaux que les autres, qu'il s'en
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pas faire, ce qui ne l'empêchait pas de regretter de ne l'y pouvoir faire entrer... Il était consommé dans les affaires par une longue habitude, magnifique en tout et partout, avec beaucoup d'ordre, fort désintéressé,
doux L'un
excellent évêque, point cardinal, au-dessus de sa dignité, tout Français sur nos libertés et nos maximes du royaume. » Saint-Simon, Mémoires, I, 3o3, 3o4; VL4o5, 4o6.
cérémonies, parce qu'on a mal placé ses gens à une procession du Saint Sacrement *.
Sous les trois derniers rois, il n'y aurait point eu d'entrée dans les ambassades pour un fils de mai'éclial-ferràrit, comme d'Ossat. Au xvi^ siècle et dans les premières années du xvii^, l'obscurité d'origine pouvait être compensée par le talent, l'habileté et aussi la variété des connaissances dont l'étalage était alors une façon d'éblouir. Dans les âges suivants, le diplomate d'EgUse sera un gentilhomme de haute lignée qui tiendra de sa race, de ses relations, de son contact avec la cour, les grandes manières, l'usage du monde, l'intelligence des passions et des caractères, le sens exquis des nuances, l'art de conduire une conversation et de profiter de tous les avantages que donne l'interlocuteur, le droit enfin de traiter d'égal à égal, avec n'importe quel ministre du dehors, la certitude de les surpasser par une dextérité, une désinvolture, une grâce noble et un raffinement que n'égalait aucune cour étrangère. Les dépêches de ces prélats diplomates, d'un cardinal de Polignac, seront faciles, coulantes, incorrectes parfois, mais élégantes, et pleines de ce charme que donne la peinture dès caractères et des intrigues. L'Eglise fournira même^au ministère des Affaires étrangères, durant le xviii^ siècle, dans des postes secondaires, des écrivains particulièrement habiles, tel cet abbé de La ViQe qui, pendant trente ans, rédigea, en quahté de premier commis, les dépêches avec une habileté et une perfection qui fait encore l'admiration des connaisseurs. Il paraissait bien étabU que le clergé devait avoir accès dans ce domaine de la diplomatie et des affaires publiées. D'après Rulhière et Grégoire ^ le Père de La Chaise, ministre de la feuille, « voulait qu'un évêque fût homme
1. Journal du marguis d'AsGENsoN, 4 juillet 1748 : «L'abbé de Guébriant, envoyé de France à Bonn, a donné une paire de soufflets, à la procession du Saint Sacrement, devant le saint des saints et devant l'Electeur de Cologne, sur ce qu'on avait mal placé ses gens à cette auguste cérémonie. De là, étant allé au palais, il a pris à la gorge le maître des cérémonies. L'Electeur a défendu qu'il le suivit à la campagne, et lui a
Îiermis, par grâce, de rester à Bonn jusqu'à ce qu'il eût réponse à la ettre et au courrier qu'il envoyait au roi pour demander un autre ministre.
2. Abbé Grégoire, Histoire des confesseurs des rois, 1824, p. 362.
du monde et homme d'Etat ; il s'attachait à, élever aux places éminentes ceux que nous appelons évêques politiques ». Mais comment être un évêque ]3oHtique, comment avoir des capacités d'homme d'Etat, sans être tenté de les exercer ? Fénelon, exilé à Cambrai, ne peut s'en défendre. Si sa haute intelligence, son ardent patriotisme, sa situation même vis-à-vis du duc de Bourgogne, exphquent et justifient les plans nombreux qui sortent de sa plume, ces préoccupations n'en trahissent pas moins la noble ambition de servir son pays en éclairant ses destinées.
Avec le régent, avec Louis XV, l'entrée du gouvernement s'ouvre de nouveau au clergé. Louis XIV avait laissé à plusieurs évêques, à Bossuet, par exemple, le titre de conseiller d'Etat, et jusqu'à la Révolution, les prélats qui lé reçoivent, aiment à se donner la qualification, qui n'était guère qu'honorifique, de conseiller du roi en tous ses conseils. Dans le cours du xviii^ siècle, plusieurs d'entre eux obtinrent davantage. Nommer le cardinal Dubois, le cardinal Fleury, et même le cardinal de Tencin % plus tard le cardinal de Bernis, c'est rappeler les ministres empruntés à l'EgUse par l'Etat. Dans cette haute situation ils ne devaient point, hélas, malgré le rôle si honorable de Fleury, faire oublier les Richeheu et les Mazarin. N'importe, la vieille tradition est reprise. Des évêques, des hommes d'Eglise ont rej^aru à la tête des affaires. Dans la seconde moitié du
I. On raconte que l'abbé de Tencin, jeune encore et sortant àpeine de la licence, dit un jour, en quittant et en embrassant ses amis qu'il avait invités à dîner : « Je vous souhaite à tous succès et prospérité ; pour moi, si le temps ne me manque, je serai cardinal et ministre. » Mémoires de Bernis,!, 69. — Saint-Simon en a tracé ce portrait : a L'abbé Tencin avait im^ esprit entreprenant et hardi, qui le fit prendre pour un esprit vaste et maie. Sa patience était celle de plusieurs vies, et toujours agissant vers le but qu'il se proposait, sans s'en détourner jamais, et surtout incapable d'être rebuté par aucune difficulté ; un esprit si fertile en ressorts et en ressources qu'il en acquit fausseinent la réputation d'une grande capacité : infiniment souple, fin et discret, doux ou âpre selon les besoins, capable sans eflfort de toutes sortes de formes, maître signalé en artifices, retenu par rien, contempteur souverain de tout honneur et de toute religion, en gardant soigneusement les dehors de l'un et de l'autre ; fier et abject selon les gens et les conjonctures, et toujours avec discernement... Il joignait quelque légère écorce de savoir à la petitesse, et aux agréments de la conversation des manières et du commerce, une singulière accortise à un grand art de cacher ce qu'il ne voulait pas être aperçu, et à distinguer avec jugement entre la diversité des moyens 6t des routes.»
xviii° siècle, surtout aux approches de la Révolution, nous voyons nombre de prélats pris d'une véritable nostalgie politique, hantés par l'ambition d'être hommes d'Etat.
Ils sont tout d'abord très empressés autour des ambassades. La race des prélats diplomates n'est pas éteinte. Quel type, vers le milieu du siècle, que ce Vauréal, évêque de Rennes, évêque peu résident, il est vrai, qui, dans son poste d'ambassadeur à Madrid, pousse si loin l'art d'observer et d'écrire. Nous le voyons toujours sur le qui-vive, aussi prompt à regarder, à écouter, que sûr de son jugement; mais le dij)lomate est resté homme de cour. Il « sait se tenir au courant de tout ce qui s'agite autour de son roi et de ses ministres, a des sentinelles aux aguets dans tous les couloirs du palais, des amis de tout rang et de tout sexe, habiles à pénétrer dans les cabinets les plus secrets pour l'avertir des rivalités et des coups fourrés qui le menacent, comme des caprices et des faiblesses qu'il peut utilement flatter et servir * ». Vauréal était un de ces prélats qui mettaient au service de leurs fonctions je ne sais quelle souplesse envelopj)ante, quelle grâce à la fois digne et souriante, et aussi cette dialectique aiguisée par la théologie que Talleyrand disait utile aux diplomates. Mais il faut bien convenir que, si ces personnages, qui avaient un pied dans le monde et un pied dans le temple, ont contribué à la gloire de la diplomatie française, ils ont moins travaillé, pour la plupart, à augmenter le trésor des vertus ecclésiastiques. Et encore le séjour des cours étrangères était-il peut-être moins malsain que celui de la cour.
Le cardinal de Rohan se tint mieux à Vienne, durant son ambassade, qu'à Versailles à la tête de la grande aimiônerie. S'il n'avait fallu pour réussir que le faste, un grand nom, de grandes manières et les succès mondains, bien peu de négociateurs auraient pu entrer en concurrence avec le prince de Rohan. L'abbé Georgel, son secrétaire, nous a décrit la magnificence de ses équipages, ses
I. Duc de Broglie, Maurice de Saxe et le marquis tVArgenson, 1891.
écuries de cinquante chevaux, sa suite de gentilsLommes, ses pages vêtus de soie, recrutés dans la noblesse d'Alsace et de Bretagne, ses coureurs pailletés d'argent et cliainarrés de broderies d'or, ses musiciens habillés d'écarlate, ses heiduques avec leurs brandebourgs et leurs plumets, enfin son régiment de valets de pied et de valets de chambre.
Le prince Louis dépensait ainsi des sommes immenses et donnait des fêtes brillantes, de petits soupers, où se portaient les plus grandes familles de Vienne et les dames de l'aristocratie. Le prélat charmait tout le monde. « Nos femmes jeunes et vieilles, belles et laides, en sont ensorcelées, écrivait Marie-Thérèse. Il est leur idole, il les fait radoter. » Malheureusement, pour le succès diplomaticpie de Rohan, Marie-Thérèse n'était point du nombre des ensorcelées. Elle voyait avec impatience un évêque ainbassadeur se rendre en costume de chasse — justaucorps à brandebourgs, plumes de faucon en aigrette, — aux invitations de la noblesse du pays, tirer de ses propres mains, dans une seule journée, 1,828 coups de fusil ; assister aux bals masqués et, dans les réunions mondaines, adresser aux daines les compliments les plus joliment tournés. Ce qui ne facilitait point l'entente entre elle et le prince, c'est que, dans les explications aigresdouces qui furent échangées plus d'ime fois, Rohan montrait, avec la supériorité de ses manières de grand seigneur, une ironie spirituelle, un ton de persiflage et d'impertinence qui blessaient profondément la reine. Si le premier devoir d'un diplomate est de réussir auprès du souverain chez lequel il est accrédité, on peut dire que Rohan, malgré des qualités brillantes, avait échoué auprès de Marie-Thérèse, et l'impératrice réussit à faire passer dans le cœur de sa fiUe, Marie-Antoinette, son aversion contre lui. Deux mois après la mort de Loiiiis XV, Marie-Thérèse fut débarrassée de ce qu'elle appelait «une vilaine et honteuse ambassade * ».
Le cardinal de Bernis avait mieux réussi à Rome.