‹ L'ancien clergé de France [microform]Chapitre 72 sur 354 · Laurent, op. cit. p. 233. Lazaire, op. cit · texte numérisé non relu

Laurent, op. cit. p. 233. Lazaire, op. cit

2. Les Nouvelles ecclésiastiques, 1^85, p. i38, disent ce prélat « un des plus exacts sur l'article de la résidence ».

3. Il était peut-être aussi fatigué de ne point comprendre le langage du

Says. Il avait été question de réunir le siège de Senez à celui de Digne. Igr de Beauvais vécut à Paris dans l'intimité de Mgv de Juigné. Il s'occupa de former un séminaire de prédicateurs auxquels il fit donner des leçons, mais sans succès, par l'abfié Auger. Les évêques de Senez se mirent à habiter Castellane qui est dans une position riante. .

me rende ma pauvre égKse de Senez. Elle est petite, elle est pauvre, eUe est perdue dans la montagne, mais c'est l'épouse de ma jeunesse, c'est mon unique . Je suis et je serai à elle à la vie et à la mort ^ »

Quand on est animé de tels sentiments, quand on a à ce j)oint la conscience de ses devoirs épiscoj)aux, la résidence est facile. Mais tous les évêques de l'ancien régime n'étaient point aussi apostoliques. Ceux même qui étaient entrés dans l'Eglise avec une vocation suffisante, pouvaient avoir la tentation de concilier les exigences de leur charge spirituelle avec les satisfactions honnêtes, mais humaines, que procuraient les relations du monde, leur noble parenté, leur situation temporelle, les distractions, les voyages, surtout Paris et Versailles.

Prenons un de ces prélats d'intelligence vive, de culture affinée, mais de ferveur moyenne et plutôt faible. Comment va-t-il arranger sa vie ? Il a accepté un évêché de province, et il le fallait bien, puisqu'il n'y en a qu'un dans la capitale. Il est peut-être à cent, deux cents lieues de Paris. Il espère s'en rapprocher un jour, mais, en attendant, il faut arranger pour le mieux son existence dans la situation où on se trouve. Cette existence, il la veut heureuse. «Il faut écumer la vie, écrit-il. On peut toujours en prendre une surface agréable. Il ne faut pas en sonder le fond. Tj trouverais le plus souvent plus de regrets que de j)laisir. » Pourquoi, en effet, tant creuser et se tourmenter. « Dans la classe où nous vivons, ajoute le noble prélat, il n'y a de malheur que celui qu'on se fait soi-même, et un autre tour d'imagination est la baguette de la j)eti1t^ fée. » Souvent les tristesses finissent par la gaieté et les tragédies par la comédie. « On fait ainsi son bonheur. » Ces observations sont d'un fin psychologue.

I. Voy. Vie de Mgr de Raffo-BonnevaL, par le R.P. Bérkngier. Son frère avait été nommé évêque de Senez à la ctémission de M. de Beauvais et avait refusé.

Notre féKcité dépend surtout de nous-mêmes. Mais encore faut-il trouver en dehors de nous les aliments qui l'entretiennent. Notre évêque ne paraît pas les chercher dans la piété. Ces occupations, occupations administratives, occupations intellectuelles, sont un grand secours et une grande satisfaction pour lui, «J'ai, dit-il, tant d'intérêts qui se succèdent, que tous les moments sont remplis, et je ne connais pas l'ennui, le plus affreux poison de la vie*. » Et ailleurs : «Vous savez à quel point ma douce Kttérature me rend mes loisirs agréahles. Elle me console de la jeunesse que j'ai perdue ; elle suspend le sentiment d'une vie qui s'envole. Cette douce littérature, compagne de ma vie, sème de fleurs les intervalles des affaires. Je suis comme l'habitant d'un beau chmat, je me réchauffe à mon soleil. »

Mais on ne peut pas toujours travailler ni faire de la littérature. Viennent alors les plaisirs de société, « J'éprouve, écrit notre prélat, une lassitude de corps et d'esprit qui n'aurait besoin que d'un moment de conversation libre et confiante pour être dissipée. » Il faut donc voir dumOnde, mais des gens choisis, car «il n'ya, àjoutet-il, que la bonne compagnie qui sache réunir la liberté, la grâce et la noblesse ». Ce n'est pas que notre évêque soit assuré de trouver le bonheur même dans la société la plus exquise. Il a une âme trop sensible, une impressionnabilité trop mobile pour se contenter longtemps de la satisfaction la plus agréable. Il emploie une image heul'cuse pour peindre cette inquiétude du cœur de l'homme pour lequel le commerce avec ses semblables est à la fois une nécessité et un ennui. « j'ai, écrit-il, rêvé depuis quelques jours dans mes loisirs sur la tristesse physique du monde, et j'ai trouvé que chacun de nous était un peu comme une planète errante qui est sans cesse attirée par toutes les autres planètes et qui se promène toujours dans le même vide \ »

1. Et encore, 9 novembre 1782 : « Je ne sais ce que peuvent faire ceux qui sont sans occupation. Je n'aurais que des regrets et des ennuis sans les affaires et sans les goûts qui me suivent dans mon cabinet. »

2. Lettres du 8 avril IJ76, 26 février i^jSi, 2 janvier et 3i décembre 1384. — Le même écrit le 3 décembre 1784 : « Vous avez donc éprouvé cet affa-

Parmi les planètes dontl'attraction était presque irrésistible ayant la Révolution, il fallait compter surtout Paris et Versailles. C'est là que siégeait la bonne compagnie réunissant « liberté, grâce et noblesse ». C'est là, dans la cité unique et tout près, à la cour, qu'on trouvait véritablement la vie. Fénelon pouvait déjà dire de Paris: « Cette ville est devenue à elle seule tout le royaume. » Montesquieu écrivait en 1740 ' << ^ ^'j ^ ^^ France qae Paris et les provinces éloignées, parce que Paris n'a pas encore eu le temps de les détruire. » En 1789, un publiciste affirmait que « la tête énorme du monstrueux royaume de France » venait encore de « recevoir tout récemment un accroissement prodigieux par les nouvelles murailles* ». Plus on avance vers la Révolution, plus l'attrait de Paris semble augmenter. Les évêques ne songent pas à s'en défendre. «Vraiment, écrit l'un d'eux, la province est bien stérile en intérêts pour nous, que Paris a trouvé le moyen de gâter dans tous les sens. Nos sociétés, nos connaissances, nos projets, tout nous rappelle à ce Paris dont nous disons d'ailleurs tant de mal avec raison. » On se donnera, en effet, la satisfaction de dauber sur Paris, de le comparer avec la province, de prononcer même en faveur de cette dernière^. Un évê-

dissement que vous ne pouviez pas imaginer, et je puis vous assurer que vous n'avez pas en vous-même la moitié des raisons qui me le donnent. Cela tient à neaucoup de choses qui vous sont étrangères. Je crois qu'il faut repousser les sentiments qui nous éloignent de la société. Elle a des agréments dont il ne faut pas se priver par un ennui qui ne permet pas de les sentir. Cependant je jouis de ma solitude quand elle est involontaire, et quand el.'e ne me laisse point de remords. » Toutes les lettres citées dans ce chapitre et inédites sont prises des Archives Nationales.

1. Lettre de Fénelon, 10 septembre 1511. — Laurent, op. cit., 1589, p. 5226.

2. 3 décembre 1773 : « Je me porte très bien, toujours fort content de mion cabinet ou de mes affaires, quand je suis hors de Paris, car je ne connais de sentiment importun et pénible que ceux qui viennent des tracasseries de bonne tompagnie et des petites intrigues de cour. Je ne les retrouve point ici et c'est ce qui forme . les dédommagements de la province. » Et cette comparaison entre Paris et la province: « Il y a plus de vertus privées à Paris qu'en province. On y est plus facile dans sa lamille, plus obligeant dans sa société, plus aimable dans le monde, et tout ce qui est utile et agréable aux autres est sans doute de la vertu. Mais il y a plus de vertus publiques en province. Chacun y remplit mieux les devoirs de sa place. On s'occupe plus d'objets utiles. On a moins d'intérêts personnels auxquels on puisse les sacrifier. On n'est point détourné par l'ambition. On l'est moins par les plaisirs et les sociétés ; et les sociétés à Paris, les plaisirs et la cour ne permettent pas de conserver la plus faible idée ou du moins le plus faible désir du ©ien public. » Lettres des 5 février ijjj, i3 décembre 1383, 4 -février 1384, 10 février 1388.

que s'écriera, au moment de partir pour la grande ville : « Il ne restera plus rien de moi quand je serai confondu dans le monde de la capitale, puisque je ne serai plus rien à mon arrivée... Vains honneurs de la province évanouissez -vous. » Après cette tirade, notre prélat concluera en ces termes une de ses lettres : « Je puis vous dire que mon séjour » dans mon diocèse « m'a été infiniment agréable. Il me l'est encore plus depuis que j'en vois le terme. Quand je regarde les astres, j'aime bien ma lunette ; mais je sens bien qu'elle n'a de prix que par ce qu'elle me fait envisager. La province est la lunette au bout de laquelle on regarde toujours Paris ». Mais ne vaut-il par mieux voir Paris de près qu'à travers une lunette. Cette vision de la ville et de la cour, qui hantait le moindre anobli dans sa gentilhommière, vient soUiciter chaque évêque dans sa province comme une obsession fascinatrice. L'ordination, en imprimant un caractère sacré, en créant de nouveaux devoirs, n'a point supprimé les Uens de parenté, les relations, les instincts de race, les besoins créés par l'habitude.

Gomment être transplanté tout à coup de la ville, de la cour, à Riez, à Senez, à Acqs, à Lombez, à Saint-Papoul, à Saint-Pons, — car à cette époque, où l'épiscopat était l'apanage d'une caste, il y avait de grands noms pour les plus petits sièges, — sans être tenté de quitter de temps en temps sa retraite pour retrouver dans l'entourage du roi, dans l'atmosphère de la capitale, les distractions, le mouvement et la vie. Parfois une sorte de nostalgie s'empare des pauvres exilés en ces cités lointaines qui s'appellent Lectoure, Vabres, Dol, Tarbes, Gap, Sisteron et même Orléans. Fléchier, dès son arrivée à Lavaur, se plaint « des mauvaises compagnies de ce pays ». Il finit jDourtant par s'en accommoder et tient ferme à son poste. Combien sont moins héroïques et ne résistent point à la tentation de partir. « J'ai fait mon palais épiscopal si beau, disait un évêque de Viviers, que mes successeurs ne voudront jamais le quitter. » Le prélat constructeur avait, en effet, bâti splendidement à Viviers ; mais son palais ne valait pas celui de Versailles, et il n'y avait pas

la cour, et Paris était loin. C'est pour les aller voir et revoir que les prélats délaissent leurs J)1tis belles demeui^es. « Je pars dans treize jours », écrit l'un d'eux. Le voilà en route j)our la capitale. Une brochure de 1789 raconte l'anecdote suivante. Un évêque des extrémités de la France se rendait à Paris pour y passer l'hiver. Arrivé dans le village de ***, il descend chez le curé du lieu, demande à se confesser avant de célébrer la messe. « Volontiers, Monseigneur, si vous voulez retourner sur vos pas, aller dans votre diocèse et y remplir vos devoirs. » Le prélat, étourdi par cette remontrance, accepte la leçon, et revient à son troupeau qu'il ne quitta plus, et qui le récompensa de son sacrifice et de son zèle par son attachement et sa vénération. « Quel curé, mais aussi quel prélat ! », ajoute le narrateur *.

Les évêques, en route pour Paris, ne trouvaient pas toujours des curés pour leur crier halte-là, et quand ils allaient du train de Le TeUier, archevêque de Reims % et même de Dubois, il eût été difficile de les arrêter. Une fois dans la caj)itale, comment n'y point prolonger son séjour, comment se défendre contre le charme de la société, la fascination de la cour, les mille attraits d'une ville, où il faisait si bon vivre, selon le mot de Talleyrand, où une civihsation raffinée multipHait les jouissances, aiguisait l'esprit, répandait les grâces, et renouvelait sans cesse l'intérêt et la curiosité par une scène toujours mouvante de comédies à cent actes divers. C'est l'hiver et on se meurt d'ennui là-bas, loin, loin dans la ville

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