Louis iSuiBERT, op. cit., p
2 . CoLOMBEY, Le reporter , dhin évêque. Lettres de Boursault à M. de Simiane, évêque de Langres, 1891, i vol. in- 12.
bien loin de la capitale, « vous auriez vu que c'est une grande douceur que de recevoir des nouvelles d'un pays auquel on revient sans cesse par l'idée de ses intérêts et de ses plaisirs. » Il faut atout prix savoir ce qui s'y passe. Dans ce but on multipliera lès correspondants, on acceptera, au besoin, les confidences d'une plume malhabile et d'un esprit médiocre, pourvu qu'il soit communicatif et bien informé. « Savez-vous, écrit un évêquëàune grande dame, quelle est ma meilleure nouvelliste, c'est M"^^ de M. . . Je suis fort négligé par vous et vous savez qu'elle n'est pas bien habile ; mais elle me dit ce que tout le monde sait et cela fait plaisir dansl'éloignement, cela vaut mieux que votre silence.» Alors, le pj'élat, pour dépeindre la soif de nouvelles qui le tom-mente, emprunte ce souvenir delaBilDle. « Je m'imagine, dit-il, que si Balthazar, roi d'Assyrie, avait été enfermé seul dans une tour, cette main qui traça les caractères dont il fut ejffrayé lui aurait fait le plaisir le plus sensible. On ne sait vraiment pas à quel point cela fait plaisir d'avoir une correspondance de si loin. Je suis sevré de toutes les sociétés. » Des nouvelles, des nouvelles. « Les plus indifférentes nous font encore grand plaisir. » Il s'agit d'être renseigné sur tout, même sur le «ballon» de Montgolfier. Mais, ô déception, «point de courrier de Paris aujourd'hui », écrit-on, et tel autre jour : « Le courrier de Paris devait arriver hier à quatre heures ; voilà vingt-quatre heures de plus et il n'est pas encore arrivé. Vous concevez mon impatience. » Pour, la calmer, il prend la plume. «Il faut pourtant, dit-il, que je cause avec vous. C'est sans objet, mais ce n'est pas sans plaisir. »
Enfin, le courrier est annoncé, courrier de Paris, courrier de Versailles. On ouvre les lettres, on les savoure et on écrit à sa correspondante en ces termes : « Imaginezvous que vous pourriez me faire tous les deux jours une société charmante ; et quoique vos plus longues visites (les lettres à lire) soient à peine d'un quart d'heure, cependant le plaisir d'y penser les prolonge, et jefais provision de gaieté pour le reste de la soirée. On axDporte vos lettres dans un moment où. je finis mon travail. C'est
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votre conversation cpii me délasse ; et il n'y a pas trop de raison de me redire sans cesse qu'elle est trop longue quand je n'ai d'autre plaisir que de la prolonger et d'autre crainte que de la finir. » Que la correspondante ne s'avise point de vouloir mesurer ses lettres à celles qn'elle reçoit ; car elle dispose de tout son temps, alors qu'un évêque a par jour plus de « vingt réponses à faire, vingt affaires à suivre, vingt personnes à voir ». Quelle fièvre de nouvelles ! Quand la curiosité est aiguisée à ce point, quand on porte ainsi dans les plus lointaines provinces l'obsession de Paris et de VersaiQes, on peut être présent de corps dans son diocèse, l'esprit, le cœur sont ailleurs et le corps ne tarde pas à les suivre.
Un grand prélat du xvii^ siècle l'avait compris. Le Camus, né à Paris, bercé en sa jeunesse dans les délices de la cour, aumônier du roi, est nommé évêqrie de Grenoble. Aussitôt, envisageant ses nouveaux devoirs avec l'austérité d'un apôtre, il a décidé de rompre tous ses liens de société, et il y parvient. « Tout ce que je souhaiterais, dit-il au fond de sa province, c'est qu'on ne parlât point de moi à Paris... J'ai cessé d'écrire à Paris et on a cessé de m'écrire, et vous ne sauriez croire qiiel avantage c'est à un évêque de ne rien savoir du monde et de n'y avoir aucun commerce. » Les prélats du xviii^ siècle dont nous citons les lettres n'étaient pas capables d'un tel héroïsme. Rompre tous les liens de société, oublier Paris et Versailles, surtout y être oubliés, leur eût paru s'enterrer vivants, et ils veulent vivre ; et comme en province on ne vit pas, ils s'en vont. Nous avons déjà constaté leur absence. A leur retour, xm.e active correspondance de ville et de cour a continué à les faire respirer dans le lieu enchanteur qu'il avait fallu momentanément quitter. Ils repartent. « J'ai beau faire, écrit l'un d'eux, je ne puis rester » dans mon diocèse « aussi longtemps que je le i)rojette. Il survient toujours une raison qiii me rappelle malgré moi ». Et le prélat ne se croit pas en faute. Il calcule que « son séjour à Paris aura été de six mois. S'il faut s'en revenir au mois de novembre, il me semble, dit-il, qpie j'aurai bien et beau-
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coup trop le mérite de la résidence * ». Plusieurs évêques partagent ainsi l'année : quatre à six mois de séjour à Paris, quelques mois dans leur ville épiscopale, le reste en voyage ou dans leur maison de campagne. M""® de Sévigné, après avoir montré le saint évêque d'Avranches, M. de Tessé, si saisi de crainte de mourir liors de son diocèse qu'il évitait à tout prix d'en sortir, ajoute : « Il y en a d'autres qu'il faudrait que la mort tirât bien juste ]30ur les y attraper -. » Cette constatation avait encore son application au xviii^ siècle.
On vient de voir par les pages qui précèdent que, parmi les évêqpies d'ancien régime, les uns résidaient, les autres ne résidaient pas. Quelle est la proj)ortion de ceux qui, à l'exemple de la noblesse, pratiquaient l'absentéisme? Nous savons le nombre des prélats présents" à Paris à certaines époques. On connaît les vers de Racine sur la Petite assemblée :
Un ordre, hier venu de Saint-Germain,
Veut qu'on s'assemble ; on s'assemble demain.
Notre archevêque et cinquante-deux autres
Successeurs des Apôtres S'y trouveront. Or de savoir quel cas S'y traitera, c'est encore un mystère.
C'est seulement chose très claire Que nous avons cinquante-deux prélats
Qui ne résident pas *.
Le xviii^ siècle nous offre des renseignements plus détaillés. Les gouvernements d'ancien régime témoignaient
1. Lettres des i6 avril 1336^ 19 décembre 1378, 26 février 1381, 27 décembre 1382, i3 décembre 1384, 5 février 1788, 9 mars 1789. — Un évêque écrit, le 2 janvier 1784 : « J'ai pris quelques précautions pour me distraire. Je passerai le mois de janvier à la ville (épiscopale), de février en courses et à la campagne. Je ferai encore quelques écarts dans le mois de mars et je partirai le i3 avril pour Paris. »