CHAPITRE QUATRIÈME
Rapports de l'évoque avec son clergé
1. Quoique l'évêque ait nombre de collaborateurs, rôle qui lui incombe personnellement. — Grandeur de sa mission. — Chaque diocèse compte quelque grand éyêque. — Perfection des statuts synodaux au xviii' siècle. — Relations entre l'évêque et son clergé. — Jolie réponse d'un curé à Camus. — Quel abîme entre un Rohfin et un pauvre congruiste! — Bas clergé intimidé par tant de faste. — Christophe de Beaumont accusé de n'avoir jamais fait de visites pastorales, pour n'avoir pas de curés à sa table. — Autres évêques dédaigneux. — II. Enumération d'évêques aimés de leur clergé. — Un Crussol d'Uzès qui descend toujours au presbytère. — Un évêque académicien suivi dans ses tournées par un fourgon de vivres. — Bonté de M. de Juigné. — Un petit vicaire à la table du cardinal La Rochefoucauld. — III. Néanmoins, trop de distance entre l'évêque et ses prêtres dans l'ancien régime. — Une lettre méprisante pour les curés. — Différence d'éducation et de race. — Un évêque-curé, idole de son clergé. — Les cahiers de 1789 demandent des évêques-curés.
Voilà l'évêque amplement pourvu de grands vicaires. Il leur conférera l'exercice de ce qu'on appelait la juridiction volontaire. La juridiction contentieuse est confiée à l'official assisté de ses assesseurs. Dès lors le prélat est suffisamment secondé dans l'administration de son diocèse.
Mais, s'il veut remplir toute sa mission, il ne se reposera pas complètement sur ses collaborateurs. Un vaste champ reste ouvert à son activité personnelle. Le concile
RAPPORTS DE l'ÉVÊQUE AVEC SON CLERGÉ 33"]
de Trente lui raj)pelle, après saint Paul, qu'il a été établi pour gouverner l'Eglise de Dieu. Il doit veiller sur le culte, sur l'administration des sacrements, sur le recrutement, l'éducation et la conduite de son clergé, sur les religieux et les religieuses; il doit assurer l'instruction de son peuple, défendre la foi, soutenir les écoles et les collèges, faire la charité, protéger les mœurs pubKqiies, et, dans mi siècle où tant d'intérêts temporels sont mêlés aux Mens spirituels, déployer une véritable capacité pour les grandes affaires.
On a pu se demander si ces prélats aux blanches mains, aux doigts effilés, aux grâces aristocratiques, que leur haute naissance, leur éducation de famille un peu molle, ne semblaient guère prédisposer aux rudes labeurs, étaient vraiment de force à accomplir une pareille tâche. Plus d'un, en effet, manque du ressort nécessaire pour cultiver la vigne du Seigneur et remuer tout un diocèse. Mais disons que plusieurs surent puiser dans le sang des ancêtres je ne sais quelle vaillance de race qui allait donner à leur apostolat une admirable fécondité. Il n'est presque pas de diocèse qui n'ait eu, dans le cours du xviii^ siècle, un grand évêque ou du moins quelqpie prélat vraiment apôtre, dont le pontificat exerça son influence sur plusieurs générations. Nommer, par exemple, Montillet à Auch, Ribeyre à Saint-Flour, Villeneuve à Viviers, Durfort à Besançon, Pressy à Boulogne, c'est rappeler la discipline affermie, le clergé renouvelé parles séminaires, les retraites, les conférences, les statuts diocésains; le peuple instruit, préservé par les catéchismes, les prédications, les missions; les hôpitaux élevés ou restaurés, les aumônes répandues et, en même temps, tous les travaux matériels qui dépendaient alors de l'épiscopat, entrepris et achevés avec magnificence. Nous avons vu rendre, cette justice aux prélats même plus particulièrement portés vers les questions sociales et politiques, tels que Loménie de Brienne, que leur diocèse était bien dirigé. Le xviii^ siècle nous a laissé un très grand nombre d'ordonnances synodales. On admire en les lisant l'esprit de sagesse et de gouvernement qui a présidé à
338 RAPPORTS DE l'ÉVÊQUE AVEC SON CLERGÉ
leur rédaction. Dans cette œuvre de législation ecclésiastique, les prélats moins apostoliques ne le cèdent point aux autres. M. de Choiseul, par exemple, qui n'était pas un saint, donna, en 1762, au diocèse d'Albi des statuts qui sont un chef-d'œuvre. Brienne tiendra aussi à tracer à son clergé de Toulouse, en 1782, des règlements qu'il saura faire vanter jusqu'à Paris et à la cour.
Les statuts synodaux s'étaient occuj)és de tout temps de l'instruction du clergé. Camus, évêque de Belley, l'ami de saint François de Sales, voulut un jour se montrer sévère à l'égard d'un curé dont on lui avait dénoncé l'ignorance. Il le fait venir et lui dit de s'asseoir. Le prêtre, voyant son évêque debout, s'excuse. « Asseyez-vous, lui dit Camus ; quant à moi, je suis chez moi, je fais ce que je veux. » Le curé s'asseoit. Camus, continuant à se promener, l'interroge en ces termes. : « Où était Dieu avant de créer le monde? — Dieu était en lui-même, répond le curé. — Et que faisait-il en lui-même ? » Le curé reprend : « Dieu était chez lui, puisqu'il était en lui-même ; étant chez lui, il faisait ce qu'il voulait*. » Camus avait trop d'esj^rit pour ne pas voir que son cui'é n'en manquait point ; il se hâta de donner de l'avancement à celui qu'on lui avait dénoncé comme un ignorant. Au xvii^ siècle, Boursault, le nouvelliste de M. de Simiane, évêque de Langres, lui conte cette anecdote : « En faisant sa visite, un évêque assuré de l'ignorance d'un prêtre, lui demanda d'un ton de maître, quel âne de prélat l'avait pu ordonner : « C'est vous. Monseigneur, » lui dit-il -.
Ce ne sont j)oint ces enquêtes épiscopales sur le degré d'instruction, ni même sur la conduite et le zèle des curés, qui pouvaient troubler les bons rapports entre le premier j)asteur et son clergé. Si ces relations paraissent avoir manqué de cordiaUté et d'abandon dans l'ancien régime, cela tient à une autre cause. Leur commerce souffrait de la distance que la naissance, la richesse, le