IV. Les Martyrs et Confesseurs de la Foi
logea le plus grand nombre dans son séminaire. Le curé de Saint-André, avec ses deux compagnes, fut placé dans une maison particulière. Le prélat avertit cependant les nouveaux arrivés que, à raison de leur grand nombre, et du peu de sympathie que la population leur montrait, ils agiraient sagement en se dispersant dans la péninsule. Pendant qu'ils étaient à examiner de quel côté chacun prendrait sa direction et que, un soir, après souper, ils se promenaient autour de la ville, les uns d'un côté, les autres de l'autre, on leur annonça que l'armée française avait passé le Var et se trouvait déjà dans la ville.
A cette nouvelle quelques-uns de nos déportés se hâtèrent de recueillir ce qu'ils avaient de plus précieux et prirent la fuite. A d'autres on refusa de restituer ce qui leur appartenait. Le surplus intimidé, abandonna tout et ne pensa qu'à se sauver. La nuit tombait et les fuyards s'éloignaient sans savoir où ils allaient, au milieu des ténèbres, dans un pays inconnu. Les uns s'arrêtèrent au premier asile qui s'offrit à eux, d'autres plus hardis, parce que, sans doute, ils étaient plus jeunes et plus vigoureux, poussèrent successivement jusqu'à Lorette^ Boulogne et Rome. Le reste de ces pieux fuyards, se voyant dans le voisinage du Piémont, qui n'est séparé de Nice que par une chaîne de montagnes, entreprit de passer à Turin. Le curé de Saint-André se trouvait parmi ces derniers, marchant avec la plus grande peine à cause de son âge et de la terrible chute qu'il avait faite et dont nous avons parlé. A la difficulté de la marche, se joignaient Tapreté des chemins, l'absence d^asiles et la privation d'aliments. A peine trouva-t-il de loin en loin quelques mauvaises cabanes, où il était heureux d'acheter au poids de l'or un morceau de pain noir et le droit de passer la nuit sur une poignée de paille, dans une étable. Avec le temps, la patience et beaucoup de fatigues, notre curé presque octogénaire put atteindre Turin.
Voici en quels termes ce vénérable confesseur de la Foi parle des fatigues de son voyage dans une lettre qu'il écrivait de Turin à son ami l'abbé Gourgon (lo avril 1793): « La navigation, l'agitation du bâtiment,
V Ancien Clergé du Diocèse de Montpellier.
un vomissement continuel m'affaiblirent tellement que j'arrivai à Nice comme vous savez dans le plus fâcheux état ». (Il resta 24 heures sans connaissance, lorsqu'on le descendit du bateau). « Je m'en suis ressenti plus de trois mois, à cause de notre fuite précipitée jusqu'à Turin, sans compter que mes jambes ne pouvaient plus me porter. Aussi je me suis restreint à ne plus sortir que les jours de fêtes et de dimanches, pour
entendre la sainte messe et faire la communion ». L'abbé Plégut jouit à
Turin, chez le comte de Ribaidi, d'un repos bien nécessaire. Comme ses collègues, il éprouva les effets de la générosité de l'archevêque de cette ville et de la comtesse d*Artois, fille du roi de Sardaigne. Mais cet état de tranquillité dura peu, et nos prêtres se virent de nouveau forcés à fuir devant les troupes françaises et de chercher d'autres asiles.
M. Plégut en trouva un chez un charitable curé de ces montagnes voisines de nos frontières. Lorsque la persécution se fut un peu ralentie, ce courageux pasteur, voulut à l'exemple de plusieurs de ses jeunes confrères, rentrer en France, pour venir au secours de son troupeau spirituel. Déjà, il avait arrêté une voiture pour revenir auprès de ses chers paroissiens, lorqu'il en fut empêché par une maladie très sérieuse, au point qu'on lui administra les derniers sacrements. Il en releva cependant, mais conserva une telle faiblesse que le curé chez lequel il était hébergé et le médecin ne voulurent point le laisser partir, l'assurant qu'il périrait dans les montagnes qui commençaient à se couvrir de neiges. Peu après (1796), se sentant un peu plus fort, sans attendre que l'hiver cédât de sa rigueur, il voulut absolument se mettre en route pour Agde : il tomba de nouveau malade en traversant les montagnes et mourut, dépourvu, à ce qu'il paraît, de tous secours humains. Il avait 85 ans révolus.
Cf. Saurel, Hist. relig, du Dépt. de l'Hérault, etc., tome i, p. 121 . — Ms. de Gohin ; p. 108 et Etat du Clergé séculier et régulier du Diocèse d* Agde) — Ms. de l'abbé Gourgon p. 6.