Discours de M. Brame, au Banquet de
voisines avec quelle impatience on attendait le jour de votre cours; j'entendais les commentaires sans fin que provoquaient les intéressantes leçons auxquelles votre talent donnait un grand charme, encore relevé par voire extrême jeunesse; vous faisiez profiter vos élèves des premières recherches qui devaient aboutir à vos beaux travaux économiques et géographiques; depuis les portes de l'Institut et du Collège de France se sont ouvertes pour vous » .
« Cher monsieur Demogeot, comment dire tout ce que vous doivent les générations dont vous avez été le maître aussi respecté qu'aimé 1 Vous avez si bien fixé mes yeux et mon âme d'enfant que rien de ce qui vous touche n'est sorti de ma mémoire, après plus d'un quart de siècle. Je vous vois entrant avec dignité dans la rhétorique de ce temps-là, dirigeant d'une main ferme ces grandes classes de 80 ou 400 élèves, parfois dangereuses au point de vue disciplinaire, mais toujours bonnes par l'ensemble, par l'ardeur, par 1 élan, quand elles sont sous la main d'un homme de talent et de cœur comme vous. Je vous entends détaillant avec un art consommé, les deux pigeons de La Fontaine, vraie gâterie pour des rhétoriciens, une brillante page de Saint-Evremond, l'un de nos grands anciens dans Harcourt; je me sens encore suspendu à vos lèvres lorsqu'après nous avoir longtemps fait admirer le xvifl et le xvne siècle, vous nous initiiez aux chefs-d'œuvre du xviii6, lorsque vous nous ouvriez des horizons nouveaux en nous faisant connaître Voltaire, Rousseau, Diderot (encore un de nos anciens), nous apprenant avec votre large méthode, à admirer toutes les gloires, toutes les splendeurs intellectuelles de la France et de l'esprit humain.
c Cher maître, vous et vos collègues, vous avez éveillé, ou tout au moins fortifié en nous, quelques-uns des sentiments qui nous aident à traverser noblement la vie, à en braver les orages; par votre exemple et par vos leçons vous nous avez donné l'amour du travail qui implique l'amour du devoir; vous nous avez montré que dans la société française, telle que les siècles l'ont faite, la première condition de la dignité pour un homme c'est d'avoir une valeur personnelle, c'est d'être quelque chose par lui-même ; vous nous avez initié au culte sacré des choses de l'esprit, vous avez fait de nous des amis fervents et fidèles des lettres, de la science; vous nous avez si fortement inculqué l'amour du bien, du vrai, du juste, de l'idéal que toute notre vie s'en est ressentie et nous vous devons encore de plaindre ceux qui, sous prétexte de progrès, rêvent une terre sans fleurs et un ciel sans étoiles.
« Enfin, parlant dans vos chaires de l'Université au nom de la France, vous avez sans cesse développé, excité en nous le patriotisme. Oh 1 comme vos allusions étaient transparentes, comme elles pénétraient nos âmes quand vous nous parliez des grandes luttes d'Athènes et de Rome !
« Qui parmi nos contemporains ne se rappelle le savant et
excellent Pierron', avec sa mine austère, dans la solennité de sa robe universitaire qui lui seyait à merveille, nous lisant et commentant d'une voix grave les beaux vers d'Eschyle? Comme nos cœurs battaient, quand nous entendions le récit des victoires remportées par la discipline sur le nombre, par la civilisation sur la barbarie! Comme il retentissait en nous ce chant sublime que dût connaître Rouget de l'Isle : « Allez, ô fils de la Grèce, délivrer la patrie, délivrer vos enfants, vos femmes et les temples des dieux de vos pères et les tombeaux de vos aïeux. » Ah! ils travaillaient vraiment pour la France ceux qui nous faisaient aimer et admirer ainsi les héros de Sa la mi ne.2 »
Nous avons cru devoir citer tout ce morceau qui honore autant son auteur que ceux qui l'ont inspiré.
Ce n'est pas seulement en prose éloquente que les anciens élèves de Saint-Louis se sont plu à glorifier leurs maîtres, la poésie a été aussi de la partie, et nous pouvons rappeler ici le charmant sonnet que l'élève François Coppée, aujourd'hui de l'Académie française, adressait naguère à son ancien professeur, M. Évelart :
Lorsque collégien rempli d'instincts pervers, J'ânonnais ma leçon ou taisais mal mon thème, Fronçant tos gros sourcils, mais souriant quand même, Voua m'avez quelquefois infligé cinq cents vers,
Académicien cousu de lauriers Terts, Aujourd'hui je me venge et tous lis un poème; Et vous, sous qui j'ai fait jadis ma quatrième, Vous devez le subir, c'est le monde â l'envers.
Le « pensum » sera court, rassurez-vous, cher maître; Car il me suffira d'un sonnet pour y mettre Le tribut d'amitié de tous vos vieux enfants,
Qui, pris par l'action ou séduits par les rêves, Tous obscurs ou fameux, tous lettrés ou savants, Pour la chaleur du cœur sont restés vos élèves1.
Le même poète a retracé dans un discours plein d'esprit la physionomie du quartier et de ses anciens maîtres du
1. Nous devons à M. Pierron, professeur de troisième à Saint- Louis une excellente notice sur cette maison et celle d'HxRCOURT qui l'a précédée (1853).