LE COLLÈGE D'HARCOURT ET L'ENSEIGNEMENT
AD XVIe SIÈCLE.
{Troisième siècle harcurien.)
État florissant des collèges à la fin du XVe siècle. — La Renais* sance des lettres commencée par Louis XII. — Nouvelles oppositions aux farces et soties dans les collèges. — Fondations importantes an collège d'Harcourt. — Luttes de l'Université contre le concordat de 1518. — Les serments du prévôt de Paris en faveur des écoliers. — Les pièces de comédie supprimées à l'occasion du désastre de Pavie. — La visite du Recteur au Pré-aux-Clercs. — Les Colloques d'Érasme. — La fondation du Collège de France. — L'établissement du plein exercice au collège d'Harcourt. — Les classes, les auteurs, l'obligation de parler latin, le fouet, la nourriture, les jeux, les honoraires des régents, les émeutes du Pré-aux- Clercs, le Lendit au XVIe siècle. — Le proviseur Maillard au concile de Trente. — Les précurseurs de la Ligue au collège d'Harcourt. — Inauguration du théâtre classique. — Réformes de renseignement proposées par Ramus. — Les abus du plein exercice. — Querelles religieuses dans l'Université. — Harcuriens marquants. — La fondation du collège de Clermont. — La Saint-Barthélémy. — Les ordonnances de Blois. — Le proviseur Quittebeuf déposé. — L'Université au temps de la Ligue. — Biens du collège confisqués et rendus. — Révocation du ligueur Nepveu et installation du proviseur Turgot.
Pendant le XVe siècle, que nous venons de traverser, l'enseignement a subi bien des vicissitudes. La première partie de ce siècle s'écoule pour la France au milieu des plus cruelles épreuves; l'Université et ses collèges en subissent le contre-coup. Tous les fléaux semblent conjurés contre ces institutions : Grand Schisme, troubles, querelles intestines, guerres civiles et guerres religieuses, sans compter la famine et la peste, qui s'ajoutèrent parfois à ces calamités. Au rétablissement de la paix beaucoup d'écoles se trouvaient à l'état de ruines ou de déserts, et la réforme de 1452 ne put guère
opérer que sur un cadavre. Mais à partir de ce moment commence le mouvement des idées, qui s'appellera au siècle suivant la Restauration des Lettres. Bientôt, en effet, sous le souffle de la Renaissance, qui révèle aux esprits fatigués de dialectique les chefs-d'œuvre de l'antiquité grecque et romaine, sous l'influence de la merveilleuse invention de l'imprimerie et, ne l'oublions pas, du retentissement que va produire la découverte du Nouveau Monde, une ère inattendue de prospérité et de progrès s'ouvre pour les éludes. Les chaires des facultés voient, comme à leur plus florissante époque, se presser autour d'elles une jeunesse avide de s'instruire; les maisons qui donnent asile aux écoliers deviennent insuffisantes; elles sont obligées de s'agrandir et de se transformer, pour répondre aux exigences de la situation nouvelle. Louis XI a beau expulser les étudiants bourguignons, « jamais l'Université de Paris, dit un historien, n'avait été « aussi illustre et aussi fréquentée que sous son règne; on y a comptait dix-huit collèges et dix ou douze mille écoliers1 ». Aussi, toujours défiant, ce roi politique a soin de se prémunir contre les soulèvements de celte population turbulente, en obtenant du pape Pie II (1462) la révocation du droit redoutable accordé à l'Université, plus de deux siècles auparavant, par Grégoire IX, de suspendre ses leçons, ses exercices et les sermons jusqu'à ce qu'on lui ait rendu justice. Après lui, Charles VIII se montre plus bienveillant; il vient plusieurs fois assister aux thèses de doctorat de la faculté de théologie: mais son successeur Louis XII entreprend de nouveau d'assujettir l'Université en réduisant ses privilèges. On sait comment il traita un jour ses députés au sujet d'une tentative de cessation de cours. « Allez, dit le roi, saluez de ma part les honnêtes gens qui sont parmi vous, car pour les mauvais, je n'en tiens aucun compte. Ils m'ont taxé dans leurs sermons, mais je les enverrai prêcher ailleurs. » Il
1. De Barante, HisU des Lues de Bourgogne, t. XII. Notons que l'auteur parle des dix-huit collèges les plus importants, car le nombre des collèges et pédagogies était plus considérable à cette époque. Il y avait plus de trente collèges sous Louis XI.
exila, en effet, plusieurs universitaires qui l'avaient malmené dans leurs discours4.
Ces entreprises des rois contre l'indépendance de leur Fille aînée n'empêchent pas les études d'élre en honneur à cette époque, et, malgré la fondation de quinze Universités nouvelles, celle de Paris garde sa prépondérance. Ses grades sont recherchés à ce point, qu'on a recours à tous les moyens, même les moins légitimes, pour les obtenir, jusqu'à mettre en jeu la faveur royale, et les plus incapables aiment à s'en parer. C'est ainsi que le Recteur Guillaume Aimery se plaint avec indignation, en 1503, devant la Faculté des Arts, de ce que « la dignité de maître es arts est conférée journel- « lement à des àniers, des maquignons et des bouviers, « agasiones, equinones et bubulci, qui, non seulement ne « connaissent pas Aristote, mais qui ignorent les premiers « éléments de la grammaire ». Il rappelle avec énergie la Faculté à l'observation des anciens statuts, qui défendaient aux étudiants de prendre dans la même année le baccalauréat et la licence; il enjoint aux examinateurs de se montrer moins indulgents envers les candidats et aux bedeaux de la Faculté de ne passe prêter aux fraudes; enfin il fait interdire aux bacheliers, dont il signalait l'incapacité notoire, l'accès aux grades supérieurs*.
C'est pour prévenir ou arrêter ces abus, maintenir les bonnes études et arriver à soumettre tous les écoliers à une discipline régulière,. que l'Université, dès la fin du xve siècle, encourage les grands collèges à donner chez eux l'enseignement public, ce qu'on a appelé le plein exercice. La Faculté des Arts y pousse dès 1463, quand elle décide qu'elle refusera le certificat d'études aux élèves qui ne résideront pas dans un collège ou une pédagogie. Ces établissements s'occupent dès lors de s'adjoindre un personnel enseignant à l'intérieur de la maison, et admettent, à côté des anciens boursiers, des élèves
1. V. du Boulay, Hist. Unio. Paris., t. V, p. 834. — Crévier, Hist. de VUniv., t. V, p. 1-15.
2. Du Boulay, Hist. Univ. Paris, t. VI, p. 11. — Crévier, Hist. de VUniv., t. V, p. 40.
pensionnaires ou externes répartis en plusieurs divisions, suivant leur âge et leur degré d'instruction. Ces divisions portent le nom de leçons, lectiones, en attendant qu'on leur donne celui de classes, car le mot classes n'apparaît qu'au xvie siècle, dans un document de 15391. A l'origine, ces divisions en plusieurs leçons ne sont pas nombreuses, trois ou quatre au plus, répondant aux principaux enseignements de la Faculté des Arts, grammaire, rhétorique, philosophie qui comprenait les deux cours de logique et de physique. La morale est exceptée : il faut encore aller l'apprendre aux écoles de la rue du Fouarre, où doivent aussi avoir lieu les dèterminances ou examens. Nous verrons les leçons se multiplier plus tard, sous le nom de classes, dans les collèges, et particulièrement à Hârcourt. Le3 régents ou professeurs chargés de faire ces leçons et les élèves qui les suivent ont à leur tête un maître appelé le principal maître ou simplement le principal* < et ce litre sert à designer le chef de rétablissement scolaire ou celui qui est préposé à la direction des régents et des étudiants en arts. Toutefois, pendant longtemps encore, la grammaire et la rhétorique seront regardées comme des éludes élémentaires, préparatoires à celle de la philosophie, par conséquent trop peu importantes pour être mises sur le même rang. Les régents en ces deux arts étaient considérés en quelque sorte comme étrangers à l'Université. Ils n'obtiendront d'être assimilés aux régents de philosophie et de participer à leurs droits universitaires que vers le milieu du xvie siècle (1535)'.
Quant aux collèges dans lesquels sont organisées ces leçons publiques, du Boulay en compte dix-huit au temps de Louis XI; mais il ne nous indique pas sur quel document repose son affirmation : c'est que le plein exercice ne nous paraît pas alors aussi complètement établi. Les statuts de réformalion de 1452 ne parlent point des régents enseignant