‹ L'ancien: drame en un acte, en versChapitre 16 sur 31 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

« Nous survit, et qu'il peut, en mordant et griffant

« La glèbe, vivre ainsi que vécurent ses pères. »

Hé bien ! je me trompais : les temps sont moins prospères

Que, faux prophète, hélas ! je l'annonçais jadis.

11 faut nous séparer; oui, moi, je te le dis.

De te perdre affligés jusqu'au fond de nos âmes,

Toi que, dans ton berceau, tant et tant nous baisâmes,

Nous somrtes sens dessus dessous, ma grise et moi.

Démolis aux trois quarts et frissonnants d'émoi.

En songeant, mon agneau, que ton heure est venue

D'aller vers une rive à nous, Jean, inconnue.

Au delà des mers, loin, bien loin, chez l'ennemi

Dont le mortier aveugle et sourd tape parmi

Tous les bataillons, sans choisir, et que, peut-être,

Les bombes, les boulets, le plomb et le salpêtre

Te mettront en morceaux!... Encor si j'étais là.

Tout près, pour recevoir cette mitraille et la

Garder toute pour moi, moi seul, mon trésor!...

// comprime son cœur à deux mains et parait en proie au plus violent désespoir.

JEAN

Père, Il ne faut pas ainsi se lamenter... J'espère Reparaître ici, moi, les miens toujours debout; Y vivre entre ma mère et vous, selon mon goût. Avec J'épouse, et vous donner la joie immense. Grâce à Celui d'en haut dont large est la clémence. De vous voir refleurir, vous, l'arbre, dans mes fils;

Et ceux-ci, vos rameaux, dévots au crucifix,

Sauront de vous, aïeul, le travail à la terre

Ainsi que le devoir si cruel de se taire

Quand le malheur arrive et heurte à la maison.

Vous me l'avez appris, ce devoir ; oh ! raison.

Bien raison eûtes-vous, en mes primes années

De me rendre inflexible aux coups des destinées;

Cent fois, cent fois raison eûtes-vous en cela !

Serais-je aujourd'hui tel que vous me voyez là.

Sans vos enseignements vifs, qui m'ont rendu l'âme

Vigoureuse et le corps ferme comme une lame

De charrue?... Ah! le temps de l'épreuve est venul...

De vos belles leçons ce cœur s'est souvenu, '

Moi, tel que vous avez voulu que je devinsse,

Je suis inébranlable, et, loin de ma province.

J'irai sans crainte et sans faiblesse; heureux? non pas.

Mais résigné, le cœur fort, et sûr de mes pas.

Fils de Pierre Éloy, Jean-Pierre Éloy, je me nomme.

Mon père, en votre enfant, vous avez fait un homme !.

Une chose m'occupe et me trouble pourtant.

Et je dois vous la dire, hélas I à bout portant.

Aurez-vous, sans mes bras d'acier, assez pour vivre?

Il est maigre, ce bien, et très dur, sous le givre,

A cultiver; et vous, vous n'avez plus vingt ans;

Puis vos membres se sont rompus, par tous les temps,

A sillonner et fouir la montagne et la combe...

Oh ! mon Dieu ! C'est ici que ma valeur succombe!

Votre main est lassée et vos pas, pleins d'élans

Jadis, sont aujourd'hui bien pénibles et lents.

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