DÉDIÉ A MONSIEUR ACHILLE CARRIER, DÉPUTÉ DU COMTÉ DE GASPÉ
Le rocher qui a donné son nom au village de Percé, est une véritable curiosité naturelle, Nitué à quelques toises seulement de Ta terre ferme, 1l s'y trouve relié en quelque sorte par une batture que laisse entièrement à sec la marée basse, et sur laquelle on traverse en sureté. Cette chaîne vient rejoindre le Mont-Jol, qui semble avoir été autrefois uni au Percé et qui en a été ainsi séparé par quelque rupture onu érosion que je ne me charge pas d'expliquer
La hauteur de ce rocher bizarre est de 5310 pieds; sa largeur est d'an arpent et demi, et sa largeur, de + à 5 arpents. Nes côtés sont taillés perpendiculairement et, en certains endroits, 1ls surplombent de plusieurs pieds. La pierre, de couleur rougeâtre, est, ici, granitique, là, calcaire
et, plus loin, schisteuse, mais vers la base, à l'endroit baigné par la mer, c’est le roc vif sillonné de veines blanches qui divise la masse en plusieurs blocs ou pièces qui semblent étre autant de fragments réunis.
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Le lPercé, vu de loin et dans son ensemble, présente la forme d’un carré long assez régulier ; mais examiné de prèset en détail, vous découvrez de chaque côté beaucoup de cavités et de saïllies aux formes fantastiques et variées. Vous vous sentez ma à l'aise, lorsque, marchant au pied de ce rocher altier, vous jetez la vue au-dessus de vous et apercevez, suspendue sur votre tête, cette masse énorme qui semble vouloir vous écraser, N'étant qu'un atome à côté de cette montagne escarpée, l’idée de notre incapacité et de notre néant se présente tout naturellement à notre esprit, et l'on est forcé de s'écrier : * Dieu seul est grand et puissant dans toutes ses œuvres 1.7 Mais l'étonnement redouble lorsqu'on arrive visà-vis de l'endroit où la nature à percé à Jour toute l'épaisseur de ce rocher, pour y laisser admirer une immense ouverture que l’on aperçoit à plusieurs lieues sur Peau.
Cet orifice mesure plus de 60 pieds de haut sur 80 de large, et a la forme d'une arche parfaite. À mer basse, on passe à pied sec sous cette voute ; à mer haute, on la traverse en canot et même en bateau de pèche voguant à toute voile. L'air qu. l'on y respire est beaucoup plus froid que l'air extérieur, et l'on ressent un malaise indicible quand, pour la première fois, on entre dans cette gueule béante qui aurait fourni une belle des-
cription à Virgile pour son entrée aux enfers. Le sol, dans cette grotte, est jonché de coquilles bivales, d'os de poissons, de carcasses de homards, entassés, pêle-mêle, dans les anfractuosités du roc, Il y a aussi des matières fécales pétrifiées des oiseaux qui habitent le sommet du rocher. Nauf quelques incrustations et saillies assez rares, la fac intérieure de cette porte est parfaitement unie.
Il y avait autrefois nne autre porte située à quelques pas plus loin et presque semblable à celle que je viens de vous dépeindre. Elle s'est effondrée, 11 y a tisnte-six ans, avec un fracus épouvantable et heureusement sans causer aucun accident.
L'ascension du Percé est très difficile pour ne pas dire impossible. Il n’y à que la partie nordouest quioffre quelque chance d'escalade et encore n'est-ce pas sans de grands dangers Quatre on cinq curieux intrépides, téméraires même, s'y sont aventurés à l’aide d'échelles de corde et ont pu, sur la cime, contempler le vaste et magnifique panorama qui, de là, se déroule à la vue; mais c'est, suivant moi, une jouissance payée trop cher et acquise à de trop grands risques, Celui qui a fait, le dernier, cette ascension périlleuse, a pavé de sa vie son imprudente curiosité: à peine avaitil fait un pas pour redescendre, que le pied lui
manqua ; mort avant d'être rendu au bas, son corps sauta de saillies en saillies, et vint tomber en lambeaux sur l’eau.
En été, une multitude innombrable d'oiseaux de mer habitent le sommet du Percé. Ces oiseaux, qui arrivent 1ei au commencement d'avril, sont des goëlands, espèce de grandes moursttes, et des cormorans. [ls couvent là leurs œufs, qui éclosent vers la mi-juillet. Au commencement d'août, les petits, qui savent à peine voler alors, se jettent à l'eau, où plutôt s'y laissent tomber, pour se baigner, Une fois leurs jeunes ailes mouillées, ils sortent bien difficilement de l'eau, et, le plus souvent, il leur faut attendre que le soleil les ait séchées avant de pouvoir s'envoler. (Cest alors qu'on leur donne la chasse et il y en a tellement que, bien souvent, on les tue avec des rames ou à Coups de bâton
C'est, généralement, depuis + jusqu'à 8 heures de l'après-midi que se fait cette chasse amusante, et rien de plus beau, rien de plus excitant. Les embarcations, ordinairement montées par trois hommes, un chasseur et deux rameurs, courent et se croisent en tous sens; les uns abattent leur proie à coups de rame, et les autres, avec une adresse admirable, tirent au vol ceux des Jeunes oiseaux qui peuvent s'élever. Les oiseaux s'agi-
tent et tournoient au-dessus des cruels chasseurs, et font entendre des cris de détresse. Le feu roulant des fusils, dont les dénotations résonnent sous les flancs du Percé, provoque une variété de cris aigus et assourdissants. Il n’est pas rare de voir des chasseurs revenir avec 30 et 40 pièces de gibier par canot, et après quelques heures seulement de chasse. Ces jeunes oiseaux, qui n'ont Jamais encore goûté aux poissons de mer, forment un mets exquis et très recherché.
Outre cette utilité gastronomique, les oiseaux du rocher Percé sont encore d’une grande utilité aux navigateurs mis hors de leur route par la tempête, durant les nuits noires ou le jour même, quand la brume épaisse permet à peine de voir un demi-arpent devant soi. Les cris continuels de ces palimipèdes, en temps d'orage, et que l'on entend de bien loin, disent aux marins dévoyés l'endroit où ils se trouvent et leur permettent ainsi d'éviter les écueils adjacents contre lesquels ils seraient probablement venus se briser sans cela. Je connais plus d'un pécheur qui, sauvé par ce moyen d'un naufrage inévitable, a remercié la Providence du bon Dieu d'avoir, dans sa bonté paternelle, voulu que ces oiseaux vinssent là, tous les ans, non-seulement pour leur servir de mets délicieux, mais encore pour leur éviter bien des
accidents, bien des malheurs. Qui oserait dire que tout cela est dû au hasard ?.........Qui ne voudrait reconnaître là la main bienveillante du Créateur, qui s'étend à tous les climats, à tous les pays ?
(CD meme