‹ L'ancien Québec, descriptions, nos archives, etc. [microforme]Chapitre 9 sur 37 · UN SOIR D'ÊTÉ À PERCÉ, GASPÉSIE · texte numérisé non relu

UN SOIR D'ÊTÉ À PERCÉ, GASPÉSIE

DÉDIÉ A L'HONORABLE M. MERCIER, PREMIER MINISTRE ET LE }?" nier PREMIER MINISTRE QUI SE SOIT INTÉRENSÉ VIVEMENT AUX INTÉRÊTS DES PAUVRES GASPÉSIENS (1)

Ni l'hiver est plus ennuyeux sur les bords du golfe que dans nos riantes campagnes d'en haut, si ous sommes emprisonnés ici plus étroitement durant les cinq mois des frimas et des neiges, en revanche, nous avons la saison d'été plus belle, plus salubre qu’en aucun autre endroit de notre pays ; nous avons l'air frais et pur de la mer, et tandis que‘nos frères de Québec rôtissent sous un soleil brûlant, nous jouissons iei d'une température agréable et qui, dans les plus grandes chaleurs, n'est jamais accablante. L'été, en un mot, semble vouloir nous faire oublier les ennuis de

(1) Cette description, ainsi que la suivante du Rocher- Percé, fut publiée d'abord dans Le Courrier du Canada, puis reproduite par la presse du pays, par le Courrier des Etais-Unis et par trois journaux de Paris. Le compilateur de la série de nos ‘Livres de Lecture” a placé ces deux descriptions dans le 4e ou le 5e livre, comme modèles offerts aux élèves,

l'hiver en étalant à nos regards les beautés de tout genre d’une nature pittoresque et grandiose.

La monotonie des longs jours de l'hiver commence àdisparaître vers la fin d'avril. Les pêcheurs préparent déjà leurs agrès de pêche ; on se hâte partout de faire les préparatifs du rude et si pénible métier de sillonner en tout sens les eaux de la mer, pour tirer de son sein la substance de tant de familles. Ici, on radoube les berges, on les flambe ; là, on fait les ailes de la berse, qui la feront voguer si rapidement et si lestement sous le soufle des vents. On s'applique surtout à donner à ses agrès toutes les proportions, les conditions de vitesse ; car si on allait se faire passer par les autres pêcheurs, en revenant des banes ou en y allant, quelle humiliation ! quelle honte! et surtout quelle bordée de sarcasmes de la part des vainqueurs !... Plus loin, on répare les déchirures faites aux voiles par la tempête, l'automne précédent, puis on travaille aux filets, aux seines; on pose les fangons. Enfin, partout règne l’activité qui forme un contraste frappant avec les jours

mornes et tranquilles des cinq mois de réclusion. Chaque arrivage nous amène des centaines de pêcheurs du district de Québec, des Etats-Unis et d'Europe même. On sent que l'hiver est fini et que la belle saison de l'abondance arrive. Déjà, on à pris quelques morues ; la nouvelle s’en répand

partout avec la rapidité de l'éclair et tous les pêcheurs s’élancent à l’envi sur la mer et vont lui demander la nourriture de leurs familles. C'est alors que Percé présente un aspect qu'on ne se lasse jamais d'admirer :

“ Bepuis cinq ans entiers chaque jour je le vois, Et crois toujours /e voir pour la première fois. ? Mais il est un endroit entre autres où j'aime à aller souvent contempler le vaste et magnifique panorama, qui, de là, se déroule de toutes parts aux regards de l'amateur de la nature Ce site avait été remarqué par les Français, les premiers pêcheurs de la côte, qui lui donuerent le nom de Mont-Joli, qu'il porte encore. Ce joli mont forme un promontoire qui va s'élevant en amphithéâtre

jusqu’à la hauteur de 125 pieds, et présente à la

mer ses flancs escarpés et taillés presque perpendiculairement. On gravit la pente un peu raide du Mont-Joli du côté de la terre sur une lisière étroite qui s'élargit à mesure qu'on avance et que la nature recouvre, tous les printemps, d'un riche tapis de verdure. Arrivé sur la crête, on se repose sur un plateau de forme elliptique, et au centre duquel on a planté une haute croix, qui étend ses deux bras sur les deux anses du village, comme pour les protéger.

C'est assis au pied de cette croix, quand le soleil est au déclin de sa course, qu'il fait bon

de respirer l'air frais de l'océan que la brise de la mer nous apporte sur ses ailes. Quels beaux points de vue de tous côtés ! Comme on remercie l’Etre Suprême d'avoir persemé sous nos pas tant de beautés naturelles, d'avoir créé pour sa créature toutes ses merveilles qui annoncent sa puissance et sa bonté !

Derrière moi, au couchant, se dresse le mont Sainte-Anne, cachant sa tête altière presque dans les nues. Le flane qui est exposé au vent, dont les raffales sont si violentes, ici, est hérissé de sapins rabougris, tandis qne l’autre côté est couvert de jeunes arbres verts et ondoyant mollement sous l’'haleine plus légère de la brise. D'ici, je vois l’église avee son clocher élancé ; elle est située au pied même de la montagneet se dessine parfaitement sur le fond vert du versant qui regarde l'Orient. Le mont Sainte-Anne, qui termine la chaîne des monts Chicchäâks ou Notre- Dame (ces monts font partie des Alléganies ou Apalaches), est le baromètre que la Providence a mis là pour nos pêcheurs. Quand la etme se couvre de son bonnet, suivant leur expression, quand elle se cache dans un brouillard épais, la pluie et le mauvais temps ne sont pas loin ;etils se trompent rarement.

Un peu plus loin du mont Sainte-Anne, s'élancent vers les nues les hautes falaises et

les pics aux mille formes fantastiques, qui se mirent dans l’eau diaphane de la mer. En certains endroits, leur base, minée par les vagues en furie, laisse voir çà et là des grottes profondes, qui ne manqueraient pas d'être habitées par des fées ou des naïades, si nous étions encore en ces temps de la mythologie paiïenne. Ailleurs, ces falaises surplombent au-dessus des eaux d'une manière effrayante pour ceux qui sont au pied et qui ne peuvent s'empêcher de tressaillir en regardant ces masses énormes suspendues sur leurs têtes, et qui menacent de les engloutir dans l'abime.

À droite, j'aperçois de chaque bord du chemin tortueux qui conduit à la Baie-des-Chaleurs, les maisons coquettes du Cap-Blane et de l'Anse-du- Cap. À l'heure actuelle, ce chemin est rempli de voitures, presque toutes traînées par des bœufs, qui charroïent sur les terres les têtes de morue entassées sur le rivage, et qui fournissent un excellent engrais, surtout pour les terrains humides. Chaque voiture est montée par une jeune Gaspésienne, qui, pour se faire oublier la marche lente et monotone de son indolent quadrupède, chante gaiement les airs du pays.

Mais voyez à gauche le petit village de la Malbaie et de la Pointe Naint-Pierre, dont les maisons semblent d'ici être baignées dans l'eau. Au-dessus

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et loin derrière la Pointe Saint-Pierre, apparaissent les montagnes situées à l'entrée de la Bsie de Gaspé et dont l’une d'elles porte le nom assez étrange, mais bien connu de {a Vieille. Ce nom fut donné par les pêcheurs français à un quartier de rocher isolé qui, vu de loin et de côté, ressemblait beaucoup à une grand'maman, coitfée du bonnet des anciennes du bon vieux temps La Vieille était connue et respectée de tous les marins, et c'était lorsqu'on passait devant elle qu'on baptisait ceux qui descendaient pour la première fois sur la côte de Gaspé, Mais le temps, qui ne respecte rien, ou plutôt la mer en courroux, vint, il y a déjà plusieurs années, se ruer avec plus de fureur que jamais contre la pauvre Vieille, déjà courbée sous le poids de son grand âge, et la précipita de son piédestal. Son corps wigantesque forme aujourd'hui un écueil à fleur d’eau ; c'est le seul tumulus élevé en l'honneur de cette illustre défunte. Les voyageurs peuvent néanmoins admirer encore le Bonhomme, à quelques pas en arrière de sa regreitée compagne : avec son gros casque enfoncé sur les yeux et le dos appuyé à la montagne, vous diriez qu'il pleure la mort de sa vieille et qu'il craint d'être, à tout instant, enseveli dans les eaux, à ses côtés.

Laissons-le en paix avec son deuil et ses craintes, et regardons plus loin cette multitude de bà-

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timents qui se perdent à demi dans Ja perspective de la mer et du ciel. Les uns sont en route pour l'Europe ou en reviennent ; d’autres sont occupés à la pêche du maquereau, de la morue, ete. l'uis, un peu e2 deçà, voyez-vous tous ces points noirs qui semblent autant de petites coquilles flottantes ? Ce sont les berges des pécheurs qui déjà appareillent pour entrer au port.

Comme notre vue se fatigue de la couleur éblouissante de la mer, dorée par les ravons obliques du soleil, reposons nos veux sur le fond vert de ia petite île Bonaventure, située en face, a deux tiers de lieue de nous Cette île est protégée par la nature avec un amour tout maternel. Son terroir fertile est abrité par les hautes falaises qui la ceignent presque en entier, et ne s'affaissent au niveau de l’eau que sur un seul point assez étroit pour former une crique à l'abri des vents du large, situation favorable aux habitations de pêche que nous apercevons d'ici. Les bords escarpés de l'ile Bonaventure sont plus sauvages et plus pittoresques du côté de l'est que du côté de Ja terre ferme, et fournissent aux chasseurs habiles du gibier en abondance. Le bois, qui en couronne le sommet, forme un lieu de promenade délicieux en face de la mer sans limite. Outre ces beautés naturelles, l’île offre de grands avantages à nos pêcheurs, qui jettent leurs lignes sous

son abri, lorsque le gros vent ne leur permet point d'aller sur les grands bancs : aussi, ont-ils coutume de dire souvent : “ Quelle bonne aventure pour nous d’avoir cette {le qui nous protège contre les vents ; sans elle, combien de jours pendant l'année où nous ne pourrions pêcher !? Ce point est de plus le rendez-vous d'un grand nombre de pêcheurs canadiens, acadiens et Jerstais, qui le choisissent de préférence à cause de sa position avantageuse, En été, l’île Bonaventure est une véritable fourmilière ; en hiver, il n’y reste que les insulaires véritables au nombre de dix ou douze familles, qui se trouvent alors tout à fait isolées, quand le grand froid ne leur construit pas un pont de glace, ce qui arrive assez rarement,

Cependant le soleil baisse sur l'horizon, et j'ai encore sons mes yeux un clel magnifique qui réfléchit ses dernières Iueurs. es deux anses, à gauche et à droite,sont remplies d'hommes et de femmes, occupés à préparer la morue prise durant la journée. J'entends d'ici les gais propos, les rires bruyants qui montent jusqu’à moi. Pentends aussi les chansons normandes et bretonnes que chantent à pleine poitrine ceux qui vont tendre les filets au large pour la bouëlte du lendemain. Une multitude innombrable d'oiseaux, qui habirent la eîme du Rocher-Percé, volent en tout sens

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autour et au-dessus de moi, s'ébattent, tournoient et remplissent l'air de leurs cris aigus.

Mais bientôt ce bruit confus s'apaise ; le soleil a, depuis quelques instants, disparu derrière les montagnes, et c’est-lheure que Lamartine peint si bien dans les beaux vers de “ La prière.”

“ Le roi brillant du jour, se couchant dans sa gloire, # Descend avec lenteur de son char de victoire,

# Le nuage éclatant qui le eache à nos veux,

‘# Conserve en sillons d'or sa trace dans les cieux,

‘ Et d’un reflet de pourpre inonde Fétendne,

‘ Comme une lampe d'or, dans l’azur suspendue,

‘ La lune se balance au bord de l'horizon,

“ Ses rayons affaiblis dorment sur le gazon,

‘ Et le voile des nuits sur les monts se déplie,

“ C'est l'heure où la nature, un moment recueillie, Entre la nuit qui tombe et le Jour qui s'enfuis,

& Nélève au Créateur du jour et de la nuit,

& Et semble offrir à Dieu, dans son brillant langage, “ De la création le magnifique hommage.”

La lune sort et s'élève lentement du sein des ondes : elle brille d'un éclat pur. La mer, agitée par les vents de terre, réfléchit son globe argenté et scintille sous ses rayons. Bientôt, je n'aperçois plus que ces flambeaux de là nuit que la main de Dieu a suspendus au-dessus de nos têtes, puis la mer se confondant avec la voute azurée des cieux. Quelques pécheurs attardés arrivent en chantant au port ; leurs berges, poussées par la brise de terre qui augmente, cou-

sa DB se

lent rapidement sur l’eau et laissent derrière elles de gros bouillous phosphorescents, ressemblant à uue traînée de feu pétillant,.

Mon oieille n'entend plus que les flots succédant aux flots, mais ne dépassant jamais la limite tracée par le doigt du Créateur.

La solitude où je me trouve, et ce bruit incessant de la mer expirant sur le rivage, porte l'âme à la prière et aux méditations religieuses, et je m'écrie, en quittant ce lieu enchanté, Qudm mirabilis Deus in omnibus operibus suis !.…..

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