‹ L'ancien régime (volume 2)Chapitre 109 sur 192 · Rivarol, Mémoires, I · texte numérisé non relu

Rivarol, Mémoires, I

3. Mercier, IV, 142. — En Auvergne, dit M. de Montlosier, « je me com- « posai une société de prêtres beaux-esprits dont quelques-uns étaient déis- • tes, et d'autres franchement athées, avec lesquels je m'exerçai à lutter con- « tre mon frère. » {Mémoires, l, 37).

.4. M. de Lafayetle, Mémoires, III, 58.

foi, mais au point d'honneur. « Nous nous sommes con- « duits alors en vrais gentilshommes ; car, de la plupart « d'entre nous, on ne peut pasdire que ce fût par religion ».

De l'autel au trône la distance est courte, et pourtant l'opinion met trente ans à la franchir. Pendant la première moitié du siècle, il n'y a point encore de fronde politique ou sociale. L'ironie des Lettres persanes est aussi mesurée que délicate ; V Esprit des Lois est conservateur. Quant à l'abbé de Saint-Pierre, on sourit de ses rêveries, et l'Académie le raye de sa liste, lorsqu'il s'avise de blâmer Louis XIV. A la fin les économistes d'un côté et les parlementaires de l'autre donnent le signal. — «Vers 1750, dil Voltaire*, la nation rassasiée de vers, de tragédies, de co- « inédies, de romans, d'opéras, d'histoires romanesques, « (le réflexions morales plus romanesques encore, et de « disputes sur la grâce et les convulsions, se mit à rai- » sonner sur les blés ». D'où vient la cherté du pain? Pourquoi le laboureur est-il si misérable? Quelle est la matière et la limite de l'impôt? Toute terre ne doit-elle pas payer, et une terre peut-elle payer au delà de son produit net? Voilà les questions qui entrent dans les salons sous les auspices du roi, par l'organe de Quesnay, son médecin, « son penseur » , fondateur d'un système qui agrandit le prince pour soulager le peuple, et qui multiplie les imposés pour alléger l'impôt. — En même temps, par la porte opposée, arrivent d'autres questions non moins neuves. « La France* est-elle une monarchie

1. Dict. phil. article Blé. — L'ouvrage principal de Quesnay, {Tableau économique) est de 1758.

2. D'Argenson, Mémoires, IV, 141, VI, 320, 465, VII, 23, VIII, 153 (17).

LA PROPAGATION DE LA DOCTRINE. 38î>

« tempérée et représentative, ou un gouvernement à la a Turque? Yivons-nous sous la loi d'un maître absolu, a où sommes-nous régis par un pouvoir limité et con- «trôlé? » « Les parlementaires exilés... se sont mis à « étudier le droit public dans ses sources, et ils en cona fèrent comme dans des académies. Dans l'esprit public « et par leurs études, s'établit l'opinion que la nation est « au-dessus du roi, comme l'Église universelle est au- « dessus du pape «. — Le changement est frappant, presque subit. « Il y a cinquante ans, dit encore d'Argenson, ce le public n'était nullement curieux des nouvelles d'État. ^ Aujourd'hui chacun lit sa Gazette de Paris, même dans « les provinces. On raisonne à tort et à travers de la po- « litique, mais enfin on s'en occupe ». — Une fois que la conversation a saisi cet aliment, elle ne le lâche plus, et les salons s'ouvrent à la philosophie politique, par suite au Contrat social, à l'Encyclopédie, aux prédications de Rousseau, Mably, d'Holbach, Raynal et Diderot. En 1759, d'Argenson, qui s'échauffe, se croit déjà proche du moment final. «Il nous souffle un vent philosophique de gou- « vernement libre et anti-monarchique; cela passe dans « les esprits, et il peut se faire que ce gouvernement soit « déjà dans les tètes pour l'exécuter à la première occa- « sion. Peut-être la Révolution se ferait avec moins de « contestations qu'on ne pense ; cela se ferait par accla- « mation » '.

Non pas encore ; mais la semence lève. Bachaumonl en 1762, note un déluge de pamphlets, brochures et dissertations politiques, « une fureur de raisonner en ma- « tière de finance et de gouvernement». En 1765, Walpoliî constate que les athées, qui tiennent alors le dé de la con-

1753, 1754). — Le discours de Rousseau sur l'inégalité est aussi de 1753. — Sur ce pas décisif de l'opinion, consultez rexcellcnt livre d'Âubertin, l' Esprit ptiblic au dix-huitième siècle.

l. La nuit du 4 août 1789 semble prédite ici.

l'ancien bégiub. 2S

versalion, se déchaînent autant contre les rois que contre les prêtres. Un mot redoutable, celui de citoyen, importé par Rousseau, est entré dans le langage ordinaire, et, ce ^ui est décisif, les femmes s'en parent comme d'une cocarde. « Vous savez combien je suis citoyenne », écrit une jeune fille à son amie. « Comme citoyenne et comme « amie, pouvais-je recevoir de plus agréables nouvelles « que celles de la santé de ma chère petite et de la paix ? » ' . — Autre mot non moins significatif, celui d'énergie qui, jadis ridicule, devient.à la mode et se place à tout propos». — Avec le langage, les sentiments sont changés, et les plus grandes dames passent à l'opposition. En 1771, dit le moqueur Bézenval, après l'exil du Parlement, « les assemblées « de société ou de plaisir étaient devenues de petits États- « Généraux, où les femmes, transformées en législateurs, « établissaient des prémisses et débitaient avec assurance « des maximes de droit public ». La comtesse d'Egmont, correspondante du roi de Suède, lui envoie un mémoire sur les lois fondamentales de la France, en faveur du Parlement, dernier défenseur des libertés nationales,contre les attentats du chancelier Maupeou. « M. le chancelier, dit-elle*, a, depuis six mois, fait apprendre l'histoire de « France à des gens qui seraient morts sans l'avoir sue ». « Je n'en doute pas, sire, ajoute-t-ellej vous n'abuserez pas a de ce pouvoir qu'un peuple enivré vous a confié sans « limites... Puisse votre règne devenir l'époque du ré- « tablissement du gouvernement libre et indépendant, « mais n'être jamais la source d'une autorité absolue ». Nombre d'autres femmes du premier rang, Mmes de la Marck, de Boufflers, de Brienne, de Mesmes, de Luxem-

1. Corresp. de Laurette de Malboissière, publiée par la marquise de la Grange (4 septembre 1762, 8 novembre 1762).

2. Lellre de Mme du Defland à Mme de Clioiseul (citée par Geffroy, Gustave et la cour de France, l, 279).

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