‹ L'ancien régime (volume 2)Chapitre 112 sur 192 · De Ségur, Mémoires · texte numérisé non relu

De Ségur, Mémoires

« de résistance au pouvoir arbitraire.... La liberté, quel « que fût son langage, nous plaisait par son courage; « l'égalité, par sa commodité. On trouve du plaisir à des- « cendre tant qu'on croit pouvoir remonter dès qu'on a veut; et, sans prévoyance, nous goûtions à la fois les « avantages du patriciat et les douceurs d'une philoso- < phie plébéienne. Ainsi, quoique ce fussent nos privilé- « ges, les débris de notre ancienne puissance que l'on « minait sous nos pas, cette petite guerre nous plaisait. « Nous n'en éprouvions pas les atteintes, nous n'en avions « que le spectacle. Ce n'étaient que combats de plume et « de paroles qui ne nous paraissaient pouvoir faire au- « cun dommage à la supériorité d'existence dont nous « jouissions et qu'une possession de plusieurs siècles nous « faisait croire inébranlable. Les formes de l'édifice res- « tant intactes, nous ne voyions pas qu'on le minait en « dedans. Nous riions des graves alarmes de la vieille cour « et du clergé qui tonnaient contre cet esprit d'innovation. « Nous applaudissions les scènes républicaines de nos a théâtres', les discours philosophiques de nos Acadé- « mies, les ouvrages hardis de nos littérateurs ». — Si l'inégalité durait encore dans la distribution des charges et des places. « l'égalité commençait à régner dans les « sociétés. En beaucoup d'occasions, les titres littéraires « avaient la préférence sur les titres de noblesse. Les cour- « tisans, serviteurs de la mode, venaient faire la cour à a Marmontel, à d'Alembert, à Raynal. On voyait fréquem- « ment dans le monde des hommes de lettres du deuxième « et troisième rang être accueillis et traités avec des « égards que n'obtenaient pas les nobles de province....

1. De Ségur, ib., 1, 151. « J'entendis toute la cour, dans la salle de specla- • cle du château de Versailles, applaudir avec enthousiasme Bruttia, tra- « gédie de Voltaire; et particulièrement ces deux ver» : »

Je suis fils de Brutus et je porte en mon cœur La liberté gravée et les rois en horreur.

« Les institutions restaient monarchiques, mais les mœurs « devenaient républicaines. Nous préférions un mot d'é- « loge de d'Alembert, de Diderot, à la faveur la plus si- « gnalée d'un prince.... Il était impossible de passer la « soirée chez d'Alembert, d'aller à l'hôtel de Larochefou- « cauld chez les amis de Turgot, d'assister au déjeuner « de l'abbé Raynal, d'être admis dans la société et la fa- « mille de M. de Malesherbes, enfin d'approcher de la rei- « ne la plus aimable et du roi le plus vertueux, sans croire « que nous entrions dans une sorte d'âge d'or dont les « siècles précédents ne nous donnaient aucune idée.... « Nous étions éblouis par le prisme des idées et des doc- « trines nouvelles, rayonnants d'espérance, brûlants d'ar- « deur pour toutes les gloires, d'enthousiasme pour tous « les talents et bercés des rêves séduisants d'une philo- « Sophie qui voulait assurer le bonheur du genre humain. « Loin de prévoir des malheurs, des excès, des crimes, a des renversements de trônes et de principes, nous ne « voyions dans l'avenir que tous les biens qui pouvaient « être assurés à l'humanité par le règne de la raison. On « laissait un libre cours à tous les écrits réformateurs, « à tous les projets d'innovation, aux pensées les plus li- « bérales, aux systèmes les plus hardis. Chacun croyait « marcher à la perfection, sans s'embarrasser des obs- « tacles et sans les craindre. Nous étions fiers d'être « Français et encore plus d'être Français du dix-huitième « siècle.... Jamais réveil plus terrible ne fut précédé par « un sommeil plus doux et par des songes plus sédui- « sants. »

îls ne s'en tiennent pas à des songes, à de purs souhaits, à des espérances passives. Ils agissent, ils sont vraiment généreux; il suffit qu'une cause soit belle pour que leur dévouement lui soit acquis. A la nouvelle de l'insurrection américaine, le marquis de la Fayette, laissant sa jeune femme enceinte, s'échappe, brave les dé-

fenses de la cour, achète une frégale, traverse l'Océan et vient se battre aux côtés de Washington. « Dès que je u connus la querelle, dit-il, mon cœur fut enrôlé et je ne « songeai plus qu'à rejoindre mes drapeaux ». Quantité de gentilshommes le suivent. Sans doute, ils aiment le danger; « une probabilité d'avoir des coups de fusil est trop « précieusepour qu'on la néglige'». Mais il s'agit en outre d'affranchir des opprimés; « c'est comme paladins, dit l'un d'eux, que nous nous montrions philosophes^ », et l'esprit chevaleresque se met au service de la liberté. — D autres services, plus sédentaires et moins brillants, ne les trouvent pas moins zélés. Aux assemblées provinciales', les plus grands personnages de la province, évoques, archevêques, abbés, ducs, comtes, marquis, joints aux notables les plus opulents et les plus instruits du Tiers-état, en tout un millier d'hommes, bref l'élite sociale, toute la haute classe convoquée par le roi, établit le budget, défend le contribuable contre le fisc, dresse le cadastre, égalise la taille, remplace la corvée, pourvoit à la voirie, multiplie les ateliers de charité, instruit les agriculteurs, propose, encourage et dirige toutes les réformes. J'ai lu les vingt volumes de leurs procès-verbaux: on ne peut voir de meilleurs citoyens, des administrateurs plus intègres, plus appliqués, et qui se donnent gratuitement plus de peine, sans autre objet que le bien public. La bonne volonté est complète. Jamais l'aristocratie n'a été si digne du pouvoir qu'au moment où elle allait le perdre ; les privilégiés, tirés de leur désœuvrement, redevenaientdes hommes publics, et, rendus à leur fonction, revenaient à leur devoir. En 1778, dans la première as-

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