‹ L'ancien régime (volume 2)Chapitre 129 sur 192 · Champfort · texte numérisé non relu

Champfort

î. Sieyès, Qu'esl-ce que le Tiers? 17, 41, 139, 16$.

« dix-huitième siècle les abominables fruits de l'abomina- « ble féodalité.... La caste des nobles est véritablement « un peuple à part, mais un faux peuple qui, ne pouvant, « faute d'organes utiles, exister par lui-même, s'attache « à une nation réelle, comme ces tumeurs végétales qui « ne peuvent vivre que de la sève des plantes qu'elles « fatiguent et dessèchent. »^Ils sucent tout, il n'y a rien que pour eux. » « Toutes les branches du pouvoir exé- « cutif sont tombées dans la caste qui fournit (déjà) l'é- « glise, la robe et l'épée. Une sorte de confraternité ou « de compérage fait que les nobles se préfèrent entre eux « et pour tout au reste de la nation.... C'est îa cour qui « a régné et non le monarque. C'est la cour qui crée et « distribue les places. Et qu'est-ce que la cour, sinon la « tête de cette immense aristocratie qui couvre toutes les « parties de la France, qui, par ses membres, atteint à « tout, et exerce partout ce qu'il y a d'essentiel dans « toutes les parties de la puissance publique?» — Mettons fin « à ce crime social, à ce long parricide qu'une classe « s'honore de commettre journellement contre les auc< très.... Ne demandez plus quelle place enfin les privi- « légiés doivent occuper dans l'ordre social; c'est de- « mander quelle place on veut assigner dans le corps « d'un malade à l'humeur maligne qui le mine et le tour- « mente.... à la maladie affreuse qui dévore sa chair « vive. » - La conséquence sort d'elle-même ; extirpons 1 ulcère, ou tout au moins balavons la vermine Le Tiers, à lui seul et par lui-même, est « une nation com- « plète », à qui ne manque aucun organe, qui n'a besoin d aucune aide pour subsister ou se conduire, et qui recouvrera la santé lorsqu'il aura secoué les parasites incrustés dans sa peau.

1. . La noblesse, disent les nobles, est un inlermédiaire entre le roi et le « peuple. - Oui, comme le chien de chasse est un intermédiaire entre le « chasseur et les lièvres. . (Champforl.J

« Qu'est ce que le Tiers ? Tout. Qu'a-t-il été jusqu'à préet sent dans l'ordre politique? Rien. Que demande-t-il ? A « y devenir quelque chose. » — Non pas quelque chose, mais tout. Son ambition politique est aussi grande que son ambition sociale, et il aspire à l'autorité aussi bien qu'à l'égalité. Si les privilèges sont mauvais, celui du prince est le pire, car il est le plus énorme, et la dignité humaine, blessée par les prérogatives du noble, périt sous l'arbitraire du roi. Peu importe qu'il en use à peine, e1 que son gouvernement, docile à l'opinion publique, soil celui d'un père indécis et indulgent. Affranchi du despotisme réel, le Tiers s'indigne contre le despotisme possible, et il croirait être esclave, s'il consentait à rester sujet. L'orgueil souffrant s'est redressé, s'est raidi, et, pour mieux assurer son droit, va revendiquer tous les droits. Il est si doux, si enivrant, pour l'homme qui, de toute antiquité, a subi des maîtres , de se mettre à leur place, de les mettre à sa place , de se dire qu'ils sont ses mandataires, de se croire membre du souverain, roi de France pour sa quote-part, seul auteur légitime de tout droit et de tout pouvoir ! — Conformément aux doctrines de Rousseau, les cahiers du Tiers déclarent à l'unanimité qu'il faut donner une constitution à la France ; elle n'en a pas, ou, du moins, celle qu'elle a n'est pas valable. Jusqu'ici « les conditions du pacte social étaient ignorées' »; à présent qu'on les a découvertes, il faut les écrire. Il n'est pas vrai de dire, comme les nobles d'après Montesquieu, que la constitution existe, que ses grands traits ne doivent point être altérés, qu'il s'agit seulement de réformer les abus, que les États généraux n'ont qu'un pouvoir limité, qu'ils sont incompétents pour substituer à la monarchie un autre régime. Tacitement ou expressément, le

1. Prudhomme, III, 2 (Tiers État du Nivernais etpassim). Cf. par contre les cahiers de la noblesse du Bugey et de la noblesse d'Alençon. -

Tiers refuse de restreindrje son mandat, et n'admet pa5 qu'on lui oppose des barrières. Par suite, à l'unanimité, il exige que les députés votent, « non par ordre, mais par « tête et conjointement. » — « Dans le cas où les députés « du clergé et de la noblesse refuseraient d'opiner ea « commun et par tête, les députés du Tiers, qui représente tent 24 millions d'hommes, pouvant et devant toujours « se dire l'Assemblée nationale malgré la scission des re- « présentants de 400 000 individus , offriront au roi , de « concert avec ceux du clergé et de la noblesse qui vou- « dront se joindre à eux, leur secours à l'effet de subvenir « aux besoins de l'État, et les impôts ainsi consentis se- « ront répartis entre tous les sujets du roi indistincte- « ment' .» « Le Tiers, disent d'autres cahiers, étant les « 99 pour 100 de la nation, n'est pas un ordre. Désormais, « avec ou sans lés privilégiés, il sera, sous la même dé- « nomination, appelé le peuple ou la nation. » — N'objectez pas qu'un peuple ainsi mutilé devient une foule, que des chefs ne s'improvisent pas, qu'on se passe difficilement de ses conducteurs naturels, qu'à tout prendre ce clergé et cette noblesse sont encore une élite, que les deux cinquièmes du sol sont dans leurs mains, que la moitié des hommes intelligents et instruits sont dans leurs rangs, que leur bonne volonté est grande, et que ces vieux corps historiques ont toujours fourni aux constitutions libres leurs meilleurs soutiens. Selon le principe de Rousseau, il ne faut pas évaluer les hommes, mais les compter; en poUtique, le nombre^ seul est respectable; ni la naissance, ni la propriété, ni la fonction, ni la capar cité ne sont des titres : grand ou petit, ignorant ou savant, général, soldat ou goujat, dans l'armée sociale, chaque individu n'est qu'une unité munie d'un vole;

1. Ib. Cahiers du Tiers Étal de Dijon, de Dax, de Bayonne et de Saint- Séver, de Rennes^ etc.

OÙ VOUS voyez la majorité , là est le droit. C'est pourquoi le Tiers pose son droit comme incontestable, et, h son tour, dit comme Louis XIV : « L'État, c'est moi. »

Une fois le principe admis ou imposé, tout ira bien, « Il semblait, dit un témoin *, que c'était par des hommes « de l'âge d'or qu'on allait être gouverné. Ce peuple libre, « juste et sage, toujours d'accord avec lui-même, toujours a éclairé dans le choix de ses ministres, modéré dans l'u- « sage de sa force et de sa puissance, ne serait jamais a égaré, jamais trompé, jamais dominé, asservi par les au- « torités qu'il leur aurait confiées. Ses volontés feraient ses H lois, et ses lois feraient son bonheur. » La nation va être régénérée : cette phrase est dans tous les écrits et dans toutes les bouches. A Nangis ', Arthur Young trouve qu'elle est le fond de la conversation politique. Le chapelain d'un régiment, curé dans le voisinage, ne veut pas en démordre ; quant à savoir ce qu'il entend par là, c'est une autre affaire. Impossible de rien démêler dans ses explications, « sinon une perfection théorique de gouvernement, « douteuse à son point de départ, risquée dans ses déve- « loppements et chimérique quant à ses fins. » Lorsque l'Anglais leur propose en exemple la Constitution anglaise, « ils en font bon marché », ils sourient du peu; cette Constitution ne donne pas assez à la liberté ; surtout elle n'est pas conforme aux principes. — Et notez que nous sommes ici chez un grand seigneur, dans un cercle d'hommes éclairés. A Riom, aux assemblées d'élection', Malouet voit « de petits bourgeois, des praticiens, des avocats sans a aucune instruction sur les affaires publiques, citant le « Contrat social, déclamant avec véhémence contre la tyec rannie, et proposant chacun une Constitution. » La plu-

Page 1