Malouet, Mémoires, I
part ne savent rien et ne sont que des marchands de chicane; les plus instruits n'ont en politique que des idées d'écoliers. Dans les collèges de l'Université, on n'enseigne point l'histoire*. « Le nom de Henri IV, dit Lavalette, « ne nous avait pas été prononcé une seule fois pendant « mes huit années d'études, et, à dix-sept ans, j'ignorais « encore à quelle époque et comment la maison de Bourbon « s'est établie sur le trône. » Pour tout bagage, ils emportent, comme Camille Desmoulins, des bribes de latin, et ils entrent dans le monde, la tête farcie « de maximes ré- « publicaines », échauffés par les souvenirs de Rome et de Sparte, « pénétrés d'un profond mépris pour les gouvert^ « nements monarchiques. » Ensuite, à l'École de droit, ils ont appris un droit abstrait, ou n'ont rien appris. Aux cours de Paris, point d'auditeurs ; le professeur fait sa leçon devant des copistes qui vendent leurs cahiers. Un élève qui assisterait et rédigerait lui-même serait mal vu ; on l'accuserait d'ôter aux copistes leur gagne-pain. Par suite le diplôme est nul; à Bourges on l'obtient en six mois ; si le jeune homme finit par savoir la loi, c'est plus tard par l'usage et la pratique. — Des lois et institutions étrangères, nulle connaissance, à peine une notion vague ou fausse. Malouet lui-même se figure mal le Parlement anglais, et plusieurs, sur l'étiquette, l'imaginent d'après le Parlement de France. — Quant au mécanisme des constitutions libres ou aux conditions de la liberté effective, cela est trop compliqué. Depuis vingt ans, sauf dans les grandes familles de magistrature, Montesquieu est suranné. A quoi bon les études sur l'ancienne France? « Qu'est-il résulté de tant et de si profondes recherches? a Des conjectures laborieuses et des raisons de doutera » Il est bien plus commode de partir des droits de l'homme
1. De Lavalette, I, '. — Souvenirs manuscritt de SI.... — Cf. Brissot, Mémoires, I.
2. Prudhomuie, Résumé des cahiers. {Préface par Jean Rousseau.!
et d'en déduire les conséquences. A cela la logique de l'École suffît, et la rhétorique du collège fournira les tirades. — Dans ce grand vide des intelligences, les mots indéfinis de liberté, d'égalité, de souveraineté du peuple, les phrases ardentes de Rousseau et de ses successeurs, tous les nouveaux axiomes flambent comme des charbons allumés, et dégagent une fumée chaude, une vapeur enivrante. La parole gigantesque et vague s'interpose entre l'esprit et les objets ; tous les contours sont brouillés et le vertige commence. Jamais les hommes n'ont perdu à ce point le sens des choses réelles. Jamais ils n'ont été à la fois plus aveugles et plus chimériques. Jamais leur vue troublée ne les a plus rassurés sur le danger véritable, et plus alarmés sur le danger imaginaire. Les étrangers qui sont de sang-froid et qui assistent à ce spectacle, Mallet-Dupan, Dumont de Genève, Arthur Young, Jefferson, Gouverneur Morris, écrivent que les Français ont l'esprit dérangé. Dans ce délire universel, Morris ne peut citera Washington qu'une seule tête saine, Marmontel, et Marmon tel ne parle pas autrement que Morris. Aux clubs préparatoires et aux assemblées d'électeurs, il est le seul qui se lève contre les propositions déraisonnables. Autour de lui, ce ne sont que gens échauffés, exaltés, à propos de rien, jusqu'au grotesque*. Dans tout usage du régime établi, dans toute mesure de l'administration, « dans les règlements de police, dans les édits « sur les finances, dans les autorités graduelles sur les- « quelles reposaient l'ordre et la tranquillité publiques « il n'y avait rien où l'on ne trouvât un caractère de ty- « rannie.... Il s'agissait du mur d'enceinte et des bar- « rières de Paris qu'on dénonçait comme un enclos de « bêtes fauves, trop injurieux pour des hommes. — « J'ai a vu, dit l'un des orateurs, j'ai vu à la barrière de Saint-