‹ L'ancien régime (volume 2)Chapitre 132 sur 192 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

L La misère, — Sous Louis XIV. — Sous Louis XV. — Sous Louis XVI.

— II. Condition du paysan pendant les trente dernières années de l'ancien régime. — Combien sa subsistance est précaire. — État de l'agriculture.

— Terres incultes. — Mauvaise culture. — Salaires insuffisants. — Manque de bien-être. — III. Aspect de la campagne et du paysan. — IV. Comment le paysan devient propriétaire. — Il n'en est pas plus à l'aise. — Aggravation de ses charges. — Dans l'ancien régime il est le « mulet ».

La Bruyère écrivait juste un sièclQ avant 1789* : « L'on «voit certains animaux farouches, des mâles et des « femelles, répandus par la campagne, noirs, livides et « tout brûlés du soleil, attachés à la terre qu'ils fouillent «et remuent avec une opiniâtreté invincible. Us ont « comme une voix articulée, et, quand ils se lèvent sur « leurs pieds, ils montrent une face humaine ; et en effet

1. Labruyëre^ édition Destailleurs^ U, 97. Addition de la 4* édition (1689).

« ils sont des hommes. Ils se retirent la nuit dans des ta- « nières où ils vivent de pain noir, d'eau et de racines. Ils « épargnent aux autres hommes la peine de semer, de « labourer et de recueillir pour vivre, et méritent ainsi a de ne pas manquer de ce pain qu'ils ont semé, » — Ils en manquent pendant les vingt-cinq années suivantes, et meurent par troupeaux; j'estime qu'en 1715 il en avail péri près d'un tiers', six millions, de misère et de faim. Ainsi, pour le premier quart du siècle qui précède la Révolution, la peinture, bien loin d'être trop forte, est trop faible, et l'on va voir que pendant un demi-siècle et davantage, jusqu'à la mort de Louis XV, elle demeure exacte ; peut-être même, au lieu de l'atténuer, faudrait-il la charger.

En 1725, dit Saint-Simon, « au milieu des profusions de « Strasbourg et de Chantilly, on vit en Normandie d'her- « bes des champs. Le premier roi de l'Europe ne peut être « un grand roi s'il ne l'est que de gueux de toutes con- « ditions, et si son royaume tourne en un vaste hôpital « de mourants à qui on prend tout en pleine paix*. » Au plus beau temps de Fleury et dans la plus belle région de France, le paysan cache « son vin à cause des aides et

1. L'oppression et la misère commencent vers 1672. — Â la fin du dix- «eptième siècle (1798), les mémoires dressés par les intendants pour le duc de Bourgogne disent que beaucoup de districts et provinces ont perdu le sixième, le cinquième, le quart, le tiers et même la moitié de leur population. (Voir pour les détails la Correspondance des contrôleurs généraux de 1683 à 1698, publiée par M. de Boislisle.)— Or, d'après les mémoires des intendants (Vauban, Dîme royale, chap. vu, § 2), la population de la France en 1698 était encore de 19094146 habitants. — De 1698 à 1715 elle va toujours baissant. Selon Forbonnais, il n'y avait plus en France, sous le Régent, que 16 à 17 millions d'habitants. — A partir de cette époque, la population ne baisse plus, mais, pendant quarante ans, elle croît à peine. En 1753 (Voltaire, Dict. phil., article Population), le dénombrement des feux donne 3550 499 feux, outre 700000 âmes à Paris, ce qui fait de 16 à 17 millions' d'habitants, si l'on compte par feu 4 personnes 1/2, et de 18 à 19 millions si l'on en compte 5.

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