‹ L'ancien régime (volume 2)Chapitre 134 sur 192 · D'Argenson, 19 et 24 mai, 4 juillet et 1" août · texte numérisé non relu

D'Argenson, 19 et 24 mai, 4 juillet et 1" août

3. Résumé cf« Vhistoire d'Auvergne par un Auvergnat (M. Taillandier page 313. -"

ce payer les subsides. » En 1740', à Lille, à propos de la sortie des grains, le peuple se révolte. « Un intendant « m'écrit que la misère augmente d'heure en heure ; le « moindre risque pour la récolte fait cet effet depuis trois « ans.... La Flandre est surtout bien embarrassée; on n'a « pas de quoi attendre la récolte, qui ne sera que dans « deux mois d'ici. Les meilleures provinces ne sont pas a en état d'en fournir aux autres. Dans chaque ville, on « oblige chaque bourgeois à nourrir un ou deux pauvres a et à lui donner quatorze livres de pain par semaine. « Dans la seule petite ville de Châtellerault (qui est de a quatre mille habitants), il y avait dix-huit cents pauvres « cet hiver sur ce pied-là.... La quantité des pauvres sura passe celle des gens qui peuvent vivre sans mendier.... « et les recouvrements se font avec une rigueur sans « exemple; on enlève les habits des pauvres, leurs dera niers boisseaux de froment, les loquets des portes, etc.... « L'abbesse de Jouarre m'a dit hier que, dans son canton, a en Brie, on n'avait pas pu ensemencer la plupart des « terres. » — Rien d'étonnant si la famine gagne jusqu'à Paris. « On craint pour mercredi prochain.... Il n'y a plus « de pain à Paris, sinon des farines gâtées, qui arrivent e et qui brûlent (au four). On travaille jour et nuit à Bellea ville, aux moulins, à remoudre les vieilles farines gà- « tées. Le peuple est tout prêt à la révolte ; le pain aug- « mente d'un sol par jour; aucun marchand n'ose ni ne a veut apporter ici son blé. La Halle, mercredi, étant pres- « que révoltée, le pain y manqua dès sept heures du ma- «« tin.... On avait retranché les vivres aux pauvres gens « qui sont à Bicêtre, au point que, de trois quarterons de « mauvais pain, on n'a plus voulu leur donner que demi- • livre. Tout s'est révolté et a forcé les gardes ; quantité

1. D'Argenson, 1740, 7 et 21 août, 19 et 24 septembre, 28 mai, 7 novembre.

« se sont échappés et vont inonder Paris. On y a appelé « tout le guet et la maréchaussée des environs, qui ont a été en bataille contre ces pauvres misérables, à grands a coups de fusil, baïonnette et sabre. On compte qu'il y « en a quarante ou cinquante sur le carreau; la révolte « n'était pas encore finie hier matin, »

Dix ans plus tard, le mal est pire*. « De ma campagne, « h dix lieues de Paris, je retrouve le spectacle de la mi- « sère et des plaintes continuelles bien redoublées ; qu'est- « ce donc dans nos misérables provinces de l'intérieur du « royaume?... Mon curé m'a dit que huit familles, qui vi- « valent de leur travail avant mon départ, mendient au- « jourd'hui leur pain. On ne trouve point à travailler. Les « gens riches se retranchent à proportion comme les pau- « vres. Avec cela on lève la taille avec une rigueur plus « que militaire. Les collecteurs, avec les huissiers, suivis a de serruriers, ouvrent les portes, enlèvent les meubles u et vendent tout pour le quart de ce qu'il vaut, et les « frais surpassent la taille....» « Je me trouve en ce mot ment en Touraine, dans mes terres. Je n'y vois qu'une X misère effroyable ; ce n'est plus le sentiment triste de « la misère, c'est le désespoir qui possèdeles pauvres bacs bitants : ils ne souhaitent que la mort et évitent de ». peupler.... On compte que par an le quart des jour- « nées des journaliers va aux corvées, où il faut qu'ils « se nourrissent; et de quoi?... Je vois les pauvres gens y « périr de misère. On leur paie quinze sous ce qui vaut « un écu pour leur voiture. On ne voit que villages rui- « nés ou abattus, et nulles maisons qui se relèvent.... « Par ce que m'ont dit mes voisins, la diminution des ha- « bitants va à plus du tiers.... Les journaliers prennent « tous le parti d'aller se réfugier dans les petites villes. Il

\ D'Argenson, 4 octobre 1749, 20 mai, 12 septembre, 28 octobre, 28 décembre 1750, 16 juin, 22 décembre 1751 etc.

l'ancien BÉGIJIE.

« y a quantité de villages où tout le monde abandonne le « lieu. J'ai plusieurs de mes paroisses où l'on doit trois a années de taille; mais, ce qui va toujours son train, ce « sont les contraintes.... Les receveurs des tailles et du a fisc font chaque année des frais pour la moitié en sus a des impositions.... Un élu est venu dans le village où « est ma maison de campagne, et a dit que cette paroisse « devait être fort augmentée à la taille de cette année, qu'il « y avait remarqué les paysans plus gras qu'ailleurs, a qu'il avait vu sur le pas des portes des plumages de vo- « laille, qu'on y faisait donc bonne chère, qu'on y était a bien, etc. — Voilà ce qui décourage le paysan, voilà ce « qui cause le malheur du royaume. » — « Dans la cam- « pagne où je suis, j'entends dire que le mariage et la « peuplade y périssent absolument de tous côtés. Dans « ma paroisse qui a peu de feux, il y a plus de trente « garçons ou filles qui sont parvenus à l'âge plus que nu- « bile; il ne se fait aucuns mariages, et il n'en est pas « seulement question entre eux. On les excite, et ils ré- « pondent tous la même chose, que ce n'est pas la peine « de faire des malheureux comme eux. Moi-même j'ai a essayé de marier quelques filles en les assistant et j'y ai « trouvé le même raisonnement comme si tous s'étaient «donné le mot'.» •- «Un de mes curés me mande « qu'étant le plus vieux de la province de Touraine, il a m VU bien des choses et d'excessives chertés de blé, mais « qu'il ne se souvient pas d'une aussi grande misère « (même en 1709) que celle de celte année-ci,... Des sei- « gneurs de Touraine m'ont dit que voulant occuper les « habitants par des travaux à la campagne, à iournées, K les habitants se trouvent si faibles et en si petit nomi bre, qu'ils ne peuvent travailler de leurs bras. » Ceux qui peuvent s'en aller s'en vont. « Une personne

1. D'Argenson, 21 juin 1749, 22 mai 1750, 19 mars 1751, 14 février ta avril 1752, etc.

m du Languedoc m'a dit que quantité de paysans déser- « tent cette province et se réfugient en Piémont, Savoie, a Espagne, efifrayés, tourmentés de la poursuite du dixième « en régie ... Les maltôtiers vendent tout, emprisonnent « tout, comme houzards en guerre, et même avec plus « d'avidité et de malice, pour gagner eux-mêmes. » — « J'ai vu un intendant d'une des meilleures provinces du a royaume, qui m'a dit qu'on n'y trouvait plus de fero miers, que les pères aimaient mieux envoyer leurs en- « fants vivre dans les villes, que le séjour de la campagne a devenait chaque jour un séjour plus horrible pour les a habitants.... Un homme instruit dans les finances m'a « dit qu'il était sorti cette année plus de deux cents tact milles de Normandie, craignant la collecte dans leurs « villages. » — A Paris, « on fourmille de mendiants ; on « ne saurait s'arrêter à une porte que dix gueux ne vien- « nent vous relancer de leurs clameurs. On dit que ce « sont tous des habitants de la campagne qui, n'y pouvant « plus tenir par les vexations qu'ils y essuyent, viennenl « se réfugier dans la ville,... préférant la mendicité au « labeur. » — Pourtant le peuple des villes n'est guère plus heureux que celui des campagnes. « Un officier « dont la troupe est en garnison à Mézières m'a dit que lo « peuple est si misérable dans cette ville que, dès qu'on « avait servi le dîner des officiers dans les auberges, le « peuple se jetait dessus et le pillait/ » — « Il y a plus de « douze mille ouvriers mendiants à Rouen, tout autanl « à Tours, etc. On compte plus de vingt mille de ces ou- « vriers qui sont sortis du royaume depuis trois mois '( pour aller aux étrangers, Espagne, Allemagne, etc. A t Lyon, il y a plus de vingt mille ouvriers en soie qui :' sont consignés aux portes; on les garde à vue de peur ^ qu'ils ne passent à l'étranger. » A Rouen* et en Nor-

l. Floquet, t6., VII, 410 (avril 1752, Adresse du parlement de Normandie).

« mandie, « les plus aisés ont de la peine à avoir du pain a pour leur subsistance, le commun du peuple en mante que totalement, et il est réduit, pour ne pas mourir de « faim, à se former des nourritures qui font horreur à « l'humanité. — A Paris même, écrit d'Argenson * j'ap- « prends que le jour où M. le Dauphin et Mme la Dau- « phine allèrent à Notre-Dame de Paris, passant au pont « de la Tournelle, il y avait plus de deux mille femmes « assemblées dans ce quartier-là qui leur crièrent : « Don- « nez-nous du pain, ou nous mourons de faim. » — Un a des vicaires de la paroisse Sainte-Marguerite assure « qu'il a péri plus de huit cents personnes de misère « dans le faubourg Saint- Antoine depuis le 20 janvier « jusqu'au 20 février, que les pauvres gens expiraient de « froid et de faim dans leurs greniers, et que des prêtres, a venus trop tard, arrivaient pour les voir mourir sans « qu'il y eût du remède. » — Si je comptais les attroupements, les séditions d'affamés, les pillages de magasins, je n'en finirais pas : ce sont les soubresauts convulsifs de la créature surmenée; elle a jeûné tant qu'elle a pu; à la fin l'instinct- se révolte. En 1747 *, « il y a des révoltes con- « sidérables à Toulouse pour le pain ; en Guyenne, il y en « aà chaque marché. » En 1750, six à sept mille hommes en Béarn s'assemblent derrière une rivière pour résister aux commis ; deux compagnies du régiment d'Artois font feu sur les révoltés et en tuent une douzaine. En 1752, une sédition dure trois jours à Rouen et dans les environs; en Dauphiné et en Auvergne, les villageois attroupés forcent les greniers et prennent le blé au prix qu'ils veulent; la même année, à Arles deux mille paysans armés viennent demander du pain à l'hôtel de ville et sont dispersés par les soldats. Dans la seule province de Normandie, je

1. D'Argenson. 26 novembre 1751, 15 mars 1753. 1. D'Argenson, IV, J24; VI, 165; VII. 194, etc.

trouve des séditions en 1725, en 1737, en 1739, en 1752, en 1764, 1765, 1766, 1767, 1768*, et toujours au sujet du pain, a Des hameaux entiers, écrit le Parlement, man- « quant des choses les plus nécessaires à la vie, étaient K obligés par le besoin, de se réduire aux aliments des « bêtes.... Encore deux jours et Rouen se trouvait sans « provisions, sans grains et sans pain. » Aussi la dernière émeute est terrible, et, cette fois encore, la populace, maîtresse de la ville pendant trois jours, pille tous les greniers publics, tous les magasins des communautés. — Jusqu'à la fin et au delà, en 1770 à Reims, en 1775 à Dijon, Versailles, Saint-Germain, Pontoise et Paris, en 1782, à Poitiers, en 1785 à Aix en Provence, en 1788 et 1789 à Paris et dans toute la France, vous verrez des explosions semblables'. — Sans doute, sous Louis XVI, le gouvernement s'adoucit, les intendants sont humains, l'administration s'améliore, la taille devient moins inégale, la corvée s'allège en se transformant, bref, la misère est moindre. Et pourtant elle est encore au delà de ce que la nature humaine peut porter.

Parcourez les correspondances administratives des trente dernières années qui précèdent la Révolution : cent indices vous révéleront une souffrance excessive, même lorsqu'elle ne se tourne pas en fureur. Visiblement, pour l'homme du peuple, paysan, artisan, ouvrier, qui subsiste par le travail de ses bras, la vie est précaire ; il a juste le peu qu'il faut pour ne pas mourir de faim, et plus d'une fois ce peu lui manque*. Ici, dans quatre élections, « les « habitants ne vivent presque que de sarrazin, » et depuis cinq ans, les pommes ayant manqué, ils n'ont que de l'eau

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