Floquet, ib., VI, 400 à
2. Correspondance par Melra, l, 338, 34L— Ilippeau, le Gouvem&nefU de Normandie, IV, 62, 199, 358
3. Procès-verbaux de l'assemblée provinciale de Basse Normandie (rS7), page 151.
pour boisson. Là, en pays de vignobles*, chaque année « les vignerons sont en grande partie réduits à mendier « leur pain dans la saison morte. » Ailleurs, les ouvriers, journaliers et manœuvres ayant été obligés de vendre leurs effets et leurs meubles, plusieurs sont morts de froid ; la nourriture insuffisante et malsaine a répandu des maladies, et dans deux élections on en compte trentecinq mille à l'aumône'. Dans un canton reculé les paysans coupent les blés encore verts et le font sécher au four parce que leur faim ne peut attendre. L'intendant de Poitiers écrit que, « dès que les ateliers de charité sont ou- « verts, il s'y précipite un nombre prodigieux de pauvres, «c quelque soin qu'on ait pris pour réduire les prix et n'ad- « mettre à ce travail que les plus nécessiteux. » L'intendant de Bourges marque qu'un grand nombre de métayers ont vendu leurs meubles, que « des familles entières « ont passé deux jours sans manger, » que, dans plusieurs paroisses, les affamés restent au lit la plus grande partie du jour pour souffrir moins. L'intendant d'Orléans annonce « qu'en Sologne de pauvres veuves ont brûlé leurs « bois de lit, d'autres leurs arbres fruitiers, » pour se préserver du froid, et il ajoute : « Rien n'est exagéré dans ce « tableau, le cri du besoin ne peut se rendre, il faut voir « de près la misère des campagnes pour s'en faire une « idée. » De Riom, de La Rochelle, de Limoges, de Lyon, de Montauban,de Gaen, d'Alençon, des Flandres, de Moulins, les autres intendants mandent des nouvelles semblables. On dirait un glas funèbre qui s'interrompt pour re-
1. Archives nationales, G. 319, État de la direction d'Issoudun, ei 11 1149, H 612, H 1418.
2. 76. Lettres de M. de Crosne, intendant de Rouen (17 février 1784); de M. de Blossac, intendant de Poitiers (9 mai 1784); de M. de Villeneuve, intendant de Bourges (28 mars 1784) ; de M. de Cypierre, intendant d'Oréans (28 mai 1784); de M. de Maziron, intendant de Moulins (28 juin 1786) ; de M. Dupont, intendant de Moulins (16 novembre 1779), etc.
prendre ; même lorsque l'année n'est pas désastreuse, on l'entend de toutes parts. En Bourgogne, près de Châtillon-sur-Seine, « les impôts, les droits seigneuriaux et « dîmes, les frais de culture partagent par tiers les pro- « ductions de la terre et ne laissent rien aux malheureux « cultivateurs, qui auraient abandonné leurs champs, si « deux entrepreneurs suisses, fabricants de toiles pein- « tes, n'étaient venus jeter par an quarante mille francs « d'argent comptant dans le pays'. » En Auvergne, les campagnes se dépeuplent journellement; plusieurs villages ont perdu depuis le commencement du siècle, plus d'un tiers de leurs habitants '. « Si on ne se hâtait pas « d'alléger le fardeau d'un peuple écrasé, dit en 1787 l'as- « semblée provinciale, l'Auvergne perdrait à jamais sa « population et sa culture. » Dans le Gomminge, au moment de la Révolution, des communautés menacent de faire abandon de leurs biens si on ne les dégrève pas*. « Personne n'ignore, dit l'assemblée de la Haute-Guyenne « en 1784, que le sort des communautés les plus impo- « sées est si rigoureux qu'on a vu plusieurs fois les pro- « priétaires en abandonner le territoire*. Qui ne se rap- « pelle que les habitants de Saint-Sernin ont fait jusqu'à a dix fois l'abandon de leurs biens et menaçaient encore « de revenir à cette résolution affligeante, lorsqu'ils ont « eu recours à l'administration? On a vu il y a quelques « années un abandon de la communauté de Boisse com- « biné entre les habitants, le seigneur et le décimateui
1. Archives nationales, H 200 (Mémoire de M. Âmelot^ intendant à Dijon, 1786).
2. Gautier de Biauzat, Doléances sur les surcharges que portent les gens du Tiers-élat, etc. (1789), p. 188. — Procès-verbaux de l'assemblée provinciale d'Auvergne (1787), p. 175.
3. Théron de Montaugé, l'Agriculture et les classes rurales dans le Toulousain, 112.
4. Procès-verbaux de VassembUe provinciale de la haute Guyenne, I, 47, 19.
kko l'ancien régime.
« de celte communauté; » et la désertion serait bien plus grande encore, si la loi ne défendait à tous les taillables d'abandonner un fonds surchargé, à moins de renoncer en même temps à tout ce qu'ils possèdent dans la même communauté. — Dans le Soissonnais, au rapport de l'assemblée provinciale*, « la misère est excessive. » Dans la Gascogne, « le spectacle est déchirant. » Aux environs de Toul, le cultivateur, après avoir payé l'impôt, la dîme et les redevances, reste les mains vides. « L'agriculture est « un état d'angoisses et de privations continuelles où des « milliers d'hommes sont obligés de végéter pénible- « ment*. » Dans tel village de Normandie, « presque tous « les habitants, sans en excepter les fermiers et les pro- « priétaires, mangent du pain d'orge et boivent de l'eau, a vivent comme les plus malheureux des hommes, afin « de subvenir au paiement des impôts dont ils sont suret chargés. » Dans la même province, à Forges, «bien des « malheureux mangent du pain d'avoine, et d'autres du « son mouillé, ce qui a causé la mort de plusieurs ence fants*. » — Il est clair que le peuple vit au jour le jour; le pain lui manque sitôt que la récolte est mauvaise. Vienne une gelée, une grêle, une inondation, toute une province ne sait plus comment faire pour subsister jusqu'à l'année suivante; en beaucoup d'endroits il suffit de l'hiver, même ordinaire, pour amener la détresse. De toutes parts, on voit des bras tendus vers le roi qui est l'aumônier universel. Le peuple ressemble à un homme qui marcherait dans un étang, ayant de l'eau jusqu'à la bouche ; à la moindre dépression du sol, au moindre flot, il perd pied, enfonce et suffoque. En vain la charité
1. Proces-verbaux de Vassemblée provinciale du Soissonnais (1787), p. 437; de l'assemblée provinciale d'Auch, p. 24.