Résumé des cahiers, par Prudhomme, III
3. Hippeau, ib., VI, 74, 2^13 (Doléances rédigées par le chevalier de Berlin).
ancienne et l'humanité nouvelle s'ingénient pour lui venir en aide; l'eau est trop haute. Il faudrait que son niveau baissât, et que l'étang pût se dégorger par quelque, large issue. Jusque là le malheureux ne pourra respirer que par intervalles, et, à chaque moment, il courra risque de se noyer.
C'est entre 1750 et 1760* que les oisifs qui soupent commencent à regarder avec compassion et avec alarme les travailleurs qui ne dînent pas. Pourquoi ceux-ci sontils si pauvres, et par quel hasard, sur un sol aussi bon que la France, le pain manque-t-il à ceux qui font pousser le grain? — D'abord, quantité de terres sont incultes et, ce qui est pis, abandonnées. Selon les meilleurs observateurs, « le quart du sol est absolument en friche.... Les « landes et les bruyères y sont le plus souvent rassem- « blées en grands déserts, par centaines et par milliers « d'arpents'. » — « Que l'on parcoure l'Anjou, le Maine, a la Bretagne, le Poitou, le Limousin, la Marche, le Berry, « le Nivernais, le Bourbonnais, l'Auvergne, on verra qu'il « y a la moitié de ces provinces en bruyères qui forment « des plaines immenses, qui toutes cependant pourraient « être cultivées. » En Touraine, en Poitou, en Berry, ce sont des solitudes de trente mille arpents. Dans un seul canton, près de Preuilly, la bruyère couvre quarante mille arpents de bonne terre. La société d'agriculture de Rennes déclare que les deux tiers de la Bretagne sont en friche. — Ce n'est pas stérilité, mais décadence. Le régime inventé par Louis XIV a fait son effet, et depuis un siècle la terre retourne à l'état sauvage. « On ne voit que châteaux
1. Article Fermiers et Grains dans l'Encyclopédie par Quesnay, 1756.
2. Théron deMontaugé, p. 25 — Éphêmérides du citoyen, III, 190 (1766); IX, 15 (article de M. de Butré 17671.
« abandonnés et en ruines; tous les chefs-lieux de fiefs, a qui autrefois étaient habités par une noblesse aisée, .« sont aujourd'hui occupés par de pauvres métayers pâ- « très, dont les faibles travaux produisent à peine leur « subsistance et un reste d'impôt prêt à s'anéantir par la K ruine des propriétaires et la désertion des colons. » Dans l'élection de Confolens, telle terre affermée 2956 livres en 1665, n'est plus louée que 900 livres en 1747. Sur les confins de la Marche et du Berry, tel domaine qui, en 1660, faisait vivre honorablement deux familles seigneuriales, n'est plus qu'une mince métairie improductive; a on voit encore la trace des sillons qu'imprimait autrea fois le soc de la charrue sur toutes les bruyères des a alentours. » La Sologne, jadis florissante*, est devenue un marécage et une forêt; cent ans plus tôt, elle produisait trois fois autant de grains; les deux tiers de ses moulins ont disparu; il n'y a plus vestige de ses vignobles; « les bruyères ont pris la place des raisins. » Ainsi délaissée par la pioche et la charrue, une vaste portion du sol a cessé de nourrir les hommes, et le reste, mal cultivé, ne fournit qu'à peine à leurs premiers besoins*.
En premier lieu, si la récolte manque, ce reste demeure inculte; car le colon est trop pauvre pour acheter les semences, et maintes fois l'intendant est obligé d'en distribuer; sans quoi, au désastre de l'année courante s'ajouterait la stérilité de l'année suivante*. Aussi bien, en ce temps-là, toute calamité pèse sur l'avenir autant que sur
1. Procès -verbaux de rassemblée provinciale de POrléanais (1787) mémoire de M. d'Autroche.
2. « On s'étonne qu'un peuple si nombreux soit nourri, lorsque la moilié « ou le quart de la terre arable est occupée par des friches stériles. » (Arthur Young, II, 137.)
3. Archives nationales, H 1149. Lettre de la comtesse de Saint-Georges (1772) sur les conséquences de la gelée : « Les terres vont achever celle « année de rester incultes, comme il y en a déjà beaucoup dans notre pa- « roisse surtout. » — Thcron de Montaupté^ tft.. 45, 80.
le présent; pendant deux ans, en 1784 et 1785, dans le Toulousain, la sécheresse ayant fait périr les animaux de trait, nombre de cultivateurs sont obligés de laisser leurs champs en friche. — En second lieu, quand on cul tive, c'est à la façon du moyen âge. Arthur Young, en 1789, juge qu'en France, «l'agriculture en est encore au dixième siècle*. » Sauf en Flandre et dans la plaine d'Alsace, les champs restent en jachère un an sur trois, et souvent un an sur deux. Mauvais outils ; point de charrues en fer; en maint endroit, on s'en lient à la charrue de Virgile. L'essieu des charrettes et les cercles des roues sont en bois, et plus d'une fois la herse est une échelle de charrette. Peu de bestiaux, peu de fumures; le capital appliqué à la culture est trois fois moindre qu'aujourd'hui. Faibles produits : « nos terres communes, dit un « bon observateur, donnent environ, à prendre l'une dans « l'autre, six fois la semence*. » En 1778, dans la riche contrée qui environne Toulouse, le blé ne rend que cinq pour un; aujourd'hui, c'est huit, et davantage. Arthur Young calcule que, de son temps, l'acre anglais produit vingt-huit boisseaux de grain, et l'acre français dix-huit, que le produit total de la même terre pendant le même laps de temps est de trente-six livres sterling en Angleterre, et seulement de vingt-cinq en France. — Comme les chemins vicinaux sont affreux et que les transports sont souvent impraticables, il est clair que, dans les cantons écartés, dans les mauvais sols qui rendent à peine trois fois la semence, il n'y a pas toujours de quoi manger. Comment vivre jusqu'à la prochaine récolte? Telle est la préoccupation constante avant et pendant la Révolution. Dans les correspondances manuscrites, je vois les syndics et maires de village estimer la quantité des sub-