Le marquis de Mirabeau, Traité de la population, p
sistances locales, tant de boisseaux dans les greniers, tant de gerbes dans les granges, tant de bouches à nourrir tant de jours jusqu'aux blés d'août, et conclure qu'il s'en faut de deux, trois, quatre mois pour que l'approvisionnement suffise. — Un pareil état des communications et de l'agriculture condamne un pays aux disettes périodiques, et j'ose dire qu'à côté de la petite-vérole qui, sur huit morts, en cause une, on trouve alors une maladie endémique aussi régnante, aussi meurtrière, qui est la faim.
On se doute bien que c'est le peuple et surtout le paysan qui en pâtit. Sitôt que le prix du pain hausse, il n'y peut plus atteindre, et, même sans hausse, il n'y atteint qu'avec peine. Le pain de froment coûte comme aujourd'hui de trois à quatre sous la livre*, mais la moyenne d'une journée d'homme n'est que de dix-neuf sous au lieu de quarante, en sorte qu'avec le même travail, au lieu d'un pain, le journalier fie peut acheter que la moitié d'un pain*. Tout calculé, et les salaires étant ramenés au prix du grain, on trouve que le travail annuel exécuté par l'ouvrier rural pouvait alors lui procurer neuf cent cinquante-neuf litres de blé, aujourd'hui dix-huit cent cinqante et un; ainsi, son bien-être s'est accru de 93 pour 100. Celui d'un maître-valet s'est accru de 70 pour 100; celui d'un vigneron de 125 pour 100. Cela suffit pour montrer quel était alors leur malaise. — Et ce malaise est propre à la France. Par des observations et des calculs analogues, Arthur Young arrive à montrer qu'en France « ceux qui vivent du travail des champs, et ce sont les « plus nombreux, sont de 76 pour 100 moins à leur aise « qu'en Angleterre, de 76 pour 100 plus mal nourris, plus
1. Cf.Galiani, Dialogues sur le commerce des blés (1770), p. 193. Le pain de froment coûte alors quatre sous la livre.
2. Arthur Young, II, 200, 201, 260 à 265.— Thcron de Montaugé, 59, 68, 75, 79, 81, 8i.
« mal vêtus, plus mal traités en santé et en maladie. » — Aussi bien, dans les sept huitièmes du royaume, il n'y a pas de fermiers, mais des métayers. Le paysan est trop pauvre pour devenir entrepreneur de culture; il n'a point de capital agricole*. « Le propriétaire qui veut faire va- <f loir sa terre ne trouve pour la cultiver que des malheu- « reux qui n'ont que leurs bras; il est obligé de faire à « ses frais toutes les avances de la culture, bestiaux, ins- « truments et semences, d'avancer même à ce métayer « de quoi le nourrir, jusqu'à la première récolte. » « A « Vatan, par exemple, dans le Berry, presque tous les ans « les métayers empruntent du pain au propriétaire afin de « pouvoir attendre la moisson. » « Il est très-rare d'en trou- « ver qui ne s'endettent pas envers leur maître d'au « moins cent livres par an. » Plusieurs fois, celui-ci leur propose de leur laisser toute la récolte, à condition qu'ils ne lui demanderont rien de toute l'année; « ces misé- « râbles » ont refusé; livrés à eux seuls, ils ne seraient pas sûrs de vivre. — En Limousin et en Angoumois, leur pauvreté est telle* « qu'ils n'ont pas, déduction faite « des charges qu'ils supportent, plus de vingt-cinq à trente « livres à dépenser par an et par personne, je ne dis pas « en argent, mais en comptant .tout ce qu'ils consom- « ment en nature sur ce qu'ils ont récolté. Souvent ils « ont moins, et, lorsqu'ils ne peuvent absolument sub- « sister, le maître est obligé d'y suppléer.... Le métayer « est toujours réduit à ce qu'il faut absolument pour ne « pas mourir de faim. » — Quant au petit propriétaire, au villageois qui laboure lui-môme son propre champ, sa condition n'est guère meilleure. «L'agriculture', telle « que l'exercent nos paysans, est une véritable gaièrej
1. Èphêmértdes du citoyen, VI, 81 à 94 (1767), et LX, 99 (1767).