‹ L'ancien régime (volume 2)Chapitre 142 sur 192 · Lucas de Monligny, ibid. {Lettre du 18 août 1777J · texte numérisé non relu

Lucas de Monligny, ibid. {Lettre du 18 août 1777J

« mencer : la danse interrompue un quart d'heure après « par la bataille ; les cris et les sifflements des enfants, « des débiles et autres assistants, les agaçant comme fait la « canaille quand les chiens se battent; des hommes af- « freux, ou plutôt des bêtes fauves, couverts de sayons « de grosse laine, avec de larges ceintures de cuir pi- « quées de clous de cuivre, d'une taille gigantesque re- « haussée par de hauts sabots , s'élevant encore pour « regarder le combat, trépignant avec progression, se « frottant les flancs avec les coudes, la figure hâve et « couverte de leurs longs cheveux gras, le haut du vice sage pâlissant et le bas se déchirant pour ébaucher un « rire cruel et une sorte d'impatience féroce. — Et ces ce gens là payent la taille ! et l'on veut encore leur ôter « le sel ! Et l'on ne sait pas ce qu'on dépouille, ce qu'on « croit gouverner, ce qu'à coups d'une plume noncha- « lante et lâche on croira, jusqu'à la catastrophe, affamer «toujours impunément! Pauvre Jean-Jacques, me di- « sais-je, qui t'enverrait, toi et ton système, copier de la « musique chez ces gens là, aurait bien durement ré- « pondu à ton discours. » Avertissement prophétique, prévoyance admirable que l'excès du mal n'aveugle point sur le mal du remède. Éclairé par son instinct féodal et rural, le vieux gentilhomme juge du même coup le gouvernement et les philosophes, l'ancien régime et la Révolution.

Quand l'homme est misérable, il s'aigrit; mais quand il est à la fois propriétaire et misérable, il s'aigrit davantage. Il a pu se résigner à l'indigence, il ne se résigne pas à la spoliation ; et telle était la situation du paysan en 1789; car, pendant tout le dix-huitième siècle, il avait acquis de la terre. — Comment avait il fait, dans

une telle détresse? La chose est à peine croyable, quoique certaine; on ne peut l'expliquer que par le caractère du paysan français, par sa sobriété, sa ténacité, sa dureté pour lui-même, sa dissimulation, sa passion héréditaire pour la propriété et pour la terre. Il avait vécu de privations, épargné sou sur sou. Chaque année, quelques pièces blanches allaient rejoindre son petit tas d'écus enterré au coin le plus secret de sa cave; certainement, le paysan de Rousseau, qui cachait son vin et son pain dans un silo, avait une cachette plus mystérieuse encore ; un peu d'argent dans un bas de laine ou dans un pot échappe mieux que le reste à l'inquisition des commis. En guenilles, pieds nus, ne mangeant que du pain noir, mais couvant dans son cœur le petit trésor sur lequel il fondait tant d'espérances, il guettait l'occasion, et l'occasion ne manquait pas. « Malgré tous ses privilèges, écrit un gentil- « homme en 1755', la noblesse se ruine et s'anéantit tous a les jours, le Tiers-état s'empare des fortunes. » Nombre de domaines passent ainsi, par vente forcée ou volontaire, entre les mains des financiers, des gens de plume, des négociants, des gros bourgeois. Mais il est sûr qu'avant de subir la dépossession totale, le seigneur obéré s'est résigné aux aliénations partielles. Le paysan, qui a graissé la patte du régisseur, se trouve là avec son magot. « Mauvaise terre. Monseigneur, et qui vous coûte plus « qu'elle ne vous rapporte. » Il s'agit d'un lopin isolé, d'un bout de champ ou de pré, parfois d'une ferme dont le fermier ne paye plus, plus souvent d'une métairie dont les métayers besoigneux et paresseux tombent chaque année à la charge du maître. Celui-ci peut se dire que la parcelle aliénée n'est pas perdue pour lui, puisqu'un jour, par droit de rachat, il pourra la reprendre, et puisqu'en attendant il touchera un cens, des redevances, le

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