Voir la note 3 à la fln du volume
3. De Ferriôres, Mémoires, II, 57 : « Tous en avaient 100000, quelques-uns 200, 300 et jusqu'à 800 000. .
ville de province, qui souvent n'est pas même une mince sous-préfecture de notre temps, Gonserans, Mirepoix. Lavaur, Rieux, Lombez, Saint-Papoul, Comminges, Luçon, Sarlat, Mende, Fréjus, Lescar, Belley, Saint-Malo, Tréguier, Embrun, Saint-Claude, alentour moins de deux cents, moins de cent, parfois moins de cinquante paroisses, et, pour exercer cette petite surveillance ecclésiastique, un prélat qui touche de 25 000 à 70 000 livres en chiffres officiels, de 37 000 à 105 000 livres en chiffres réels, de 74 000 à 210 000 livres en argent d'aujourd'hui. Quant aux abbayes, j'en compte trente-trois qui rapportent de 25 000 à 120 000 livres à l'abbé, vingt-sept qui rapportent de 20 000 à 100 000 livres à l'abbesse ; pesez ces chiffres de l'almanach, et songez qu'il faut les doubler et au delà pour avoir le revenu réel, les quadrupler et au delà pour avoir le revenu actuel. Il est clair qu'avec de tels revenus et les droits féodaux de police, de justice, d'administration qui les accompagnent, un grand seigneur ecclésiastique ou laïque est, de fait, une sorte de prince dans son district, qu'il ressemble trop à l'ancien souverain pour avoir le droit de vivre en particulier ordinaire, que ses avantages privés lui imposent un caractère public, que son titre supérieur et ses profits énormes l'obligent à des services proportionnés, et que, même sous la domination de l'intendant, il doit à ses vassaux, à ses tenanciers, à ses censitaires, le secours de son intervention, de son patronage et de ses bienfaits.
Pour cela il faudrait résider, et le plus souvent il est absent. Depuis cent cinquante ans, une sorte d'attraction toute-puissante retire les grands de la province, les pousse vers la capitale, et le mouvement est irrésistible, car il est l'effet des deux forces les plus grandes et les plus universelles qui puissent agir sur les hommes, l'une qui est la situation sociale, l'autre qui est le caractère
national. Ce n'est pas impunément qu'on retranche à un arbre ses racines. Instituée pour gouverner, une aristocratie se détache du sol lorsqu'elle ne gouverne plus, et elle a cessé de gouverner depuis que, par un empiétement croissant et continu, presque toute la justice, toute l'administration, toute la police, chaque détail du gouvernement local ou général, toute initiative, collaboration ou contrôle en matière d'impôts, d'élections, de routes, de travaux et de charités, a passé dans J^s mains de l'intendant et du subdélégué, sous la direction suprême du contrôleur général et du Conseil du roi *. Des commis, des gens « de plume et de robe, » des roturiers sans consistance font la besogne; nul moyen de la leur disputer. Même avec la délégation du roi, un gouverneur de province, fût-il héréditaire et prince du sang comme les Condéen Bourgogne, doit s'effacer devant l'intendant; il n'a pas d'office effectif; ses emplois publics consistent à faire figure et à recevoir. Du reste, il remplirait mal les autres : la machine administrative, avec ses milliers de rouages durs, grinçants et sales, telle que Richelieu et Louis XIV l'ont faite, ne peut fonctionner qu'aux mains d'ouvriers ccngédiables à volonté, sans scrupules et prompts à tout plier sous la raison d'État ; impossible de se commettre avec ces drôles. Il s'abstient, leur abandonne
1. De TocquevilICj ib., liv. 2, chap. 2 et p. 182, — Lettre du bailli de Mirabeau du 23 août 1770. « Cet ordre féodal n'était que fort, et ils l'ont ap- « pelé barbare, parce que la France, qui avait les vices de la force, n'a plus « que ceux de la faiblesse et que le troupeau, qui était autrefois dévoré par « les loups, l'est aujourd'hui par les poux.... Trois ou quatre coups de pied ou « de bâton ne nuisent pas tant à la famille d'un pauvre homme, ni à lui- « même, que six rôles d'écritures qui le dévorent. » — « La noblesse, disait « déjà Saint-Simon, est devenue un autre peuple qui n'a d'autre choix que de « croupir dans une mortelle et ruineuse oisiveté qui la rend à charge et mé- « prisée, ou d'aller se faire tuer à la guerre à travers les insultes des commis, « des secrétaires d'État et des secrétaires des intendants. » Voilà les réclamalions des âmes féodales. — Tous les détails qui suivent sont tirés de Saint- Simon, Dangeau, de Luynes, d'Argenson et autres historiens de la cour.
les affaires. Désœuvré, amoindri, que ferait-il maintenant sur son domaine où il ne règne plus et où il s'ennuie? II vient à la ville, surtout à la cour. — D'ailleurs il n'y a plus de carrière que par cette issue : pour parvenir, on est tenu d'être courtisan. Le roi le veut, il faut que vous soyez de son salon pour obtenir ses grâces; sinon, à la première demande, il répondra : « Qui est-ce? C'est un a homme que je ne vois pas. » L'absence, à ses yeux, n'a pas d'excuse, même quand elle a pour cause une conversion, et pour motif la pénitence; on lui a préféré Dieu, c'est une désertion. Les ministres écrivent aux intendants pour savoir si les gentilshommes de leur province « aiment à rester chez eux » et s'ils «refusent de venir rendre leurs a devoirs au roi. » Songez à la grandeur d'un pareil attrait ; gouvernements, commandements, évêchés, bénéfices, charges de cour, survivances, pensions, crédit, faveurs de toute espèce et de tout degré pour soi et pour les siens, tout ce qu'un État de vingt et vingt-cinq millions d'hommes peut offrir de désirable à l'ambition, à la vanité et à l'intérêt, se trouve rassemblé là comme en un réservoir. On y accourt, et l'on y puise. — D'autant plus que l'endroit est agréable, disposé à souhait et de parti pris pour convenir aux aptitudes sociables du caractère français. La cour est un grand salon permanent, où « l'accès est « libre et facile des sujets au prince, » où ils vivent avec lui « dans une société douce et honnête, nonobstant la « distance presque infinie du rang et du pouvoir, » où le monarque se pique d'être un parfait maître de maison*. De fait, il n'y eut jamais de salon si bien tenu, ni si propre à retenir ses hôtes par les plaisirs de toute sorte,
1. Œuvres de Louis XIV; ce sont là ses propres paroles. — Mme Vigée- Lebriin, Souvenirs, I, 71 : « J'ai vu la reine (Marie-Antoinette), faisant dîner Madame, alors âgée de six ans, avec une petite paysanne dont elle prenait soin, vouloir que cette petite fût servie la première, en disant à sa fille : « Vous devez lui faire les honneurs. •
par la beauté, la dignité et l'agrément du décor, par le choix de la compagnie, par l'intérêt du spectacle. Il n'y a que Versailles pour se montrer, faire figure, se pousser, pour s'amuser, converser ou causer, au centre des nouvelles, de l'action et des affaires, avec l'élite du royaume et les arbitres du ton, de l'élégance et du goût, « Sire, « disait M. de Vardes à Louis XIV, quand on est loin de « Votre Majesté, non-seulement on est malheureux, mais « encore on est ridicule. » Il ne reste en province que la noblesse pauvre et rustique; pour y vivre, il faut être arriéré, dégoûté ou exilé. Quand le roi renvoie un seigneur dans ses terres, c'est la pire disgrâce; à l'humiliation de la déchéance s'ajoute le poids insupportable de l'ennui. Le plus beau château dans un site agréable est un affreux « désert. »; on n'y peut voir personne, sauf des grotesques de petite ville ou des rustres de village'. « L'exil seul, dit Arthur Young, force la « noblesse de France à faire ce que les Anglais font par « préférence : résider sur leurs domaines pour les embel- « lir. » Dix fois Saint-Simon et les autres historiens de la cour disent en parlant d'une cérémonie : « Toute la France « était là» ; en effet, tout ce qui compte en France est là, et ils se reconnaissent à cette marque. Paris et la cour deviennent donc le séjour obligé de tout le beau monde. Dans une telle situation, les départs entraînent les départs; plus la province est délaissée, plus on la délaisse. « Il n'y a pas dans le royaume, dit le marquis de Mira- « beau, une seule terre un peu considérable dont le pro- « priétaire ne soit à Paris, et conséquemment ne néglige « ses maisons et ses châteaux *. » Les grands seigneurs
1. Molière, Misanthrope; c'est là le « désert » où Côlimène refuse de s'ensevelir avec Alceste. Voyez aussi dans le Tartufe la peinture que Dorine fait d'une petite ville. — Arthur Young, Voyages en France, l, 78.