CHAPITRE III
Elat des cerreanx populaires. — Incapacité mentale. — Comment les idées se transforment en légendes. — II. Incapacité politique. — Comment les nouvelles politiques et les actes du gouvernement sont interprétés. — III. Impulsions destructives. — A quoi s'acharne la colère aveugle. — MéOance contre les chefs naturels. — De suspects ils deviennent haïs. — Dispositions du peuple en 1789. — IV. Recrues et chefs d'émeute. — Braconniers. — Contrebandiers et faux-sauniers. — Bandits. — Mendiants et vagabonds. — Apparition des brigands. — Le peuple de Paris.
A présent, pour comprendre leurs actions, il faudrait voir l'état de leur esprit, le train courant de leurs idées, la façon dont ils pensent. Mais, en vérité, est-il besoin de faire leur portrait, et ne suflit-il pas des détails qu'on vient de donner sur leur condition? On les connaîtra plus tard et par leurs actions elles-mêmes, quand, en Touraine, ils assommeront à coups de sabots le maire et l'adjoint de leur choix, parce que, pour obéir à l'Assemblée nationale, ces deux pauvres gens ont dressé le tableau des impositions, ou quand, à Troyes, ils traîneront et déchireront dans les rues le magistrat vénérable qui les nourrit en ce moment même et qui vient de dresser son testament en leur faveur. — Prenez le cerveau encore si brut d'un de nos paysans contemporains, et retranchez-cn toutes les idées qui, depuis quatre-vingts ans, y entrent par tant de voies, par l'école primaire instituée dans cha-
que village, par le retour des conscrits après sept ans de service, par la multiplication prodigieuse des livres, des journaux, des routes, des chemins de fer, des voyages et des communications de toute espèce*. Tâchez de vous figurer le paysan d'alors, clos et parqué de père en fils dans son hameau, sans chemins vicinaux, sans nouvelles, sans autre enseignement que le prône du dimanche, tout entier au souci du pain quotidien et de l'impôt, « avec son « aspect misérable et desséché ^ », n'osant réparer sa maison, toujours tourmenté, défiant, l'esprit rétréci et, pour ainsi dire, raccorni par la misère. Sa condition est presque celle db son bœuf ou de son âne, et il a les idées de sa condition. Pendant longtemps il est resté engourdi ; « il manque même d'instinct' » ; machinalement et sans lever les yeux, il tire sa charrue héréditaire. En 1751, d'Argenson écrivait sur son journal : « Rien ne les pique « aujourd'hui des nouvelles de la cour; ils ignorent le « règne.... La distance devient chaque jour plus grande « de la capitale à la province.... On ignore ici les événe- « ments les plus marqués qui nous ont le plus frappés à a Paris.... Les habitants de la campagne ne sont plus que « de pauvres esclaves, des bêtes de trait attachées à un a joug, qui marchent comme on les fouette, qui ne se « soucient et ne s'embarrassent de rien, pourvu qu'ils
1. Théron de Montaugé, 102, 113. Dans le Toulousain, sur cinquante paroisses, dix ont des écoles. — Dans la Gascogne, dit l'Ass. prov. d'Aucb (p. 24) « la plupart des campagnes sont sans maîtres d'école ni presby- « tères. » — En 1778, le courrier de Paris n'arrive à Toulouse que trois fois pai semaine; celui de Toulouse pour Alby, Rodez, etc., deux fois par semaine, pour Beaumont, Saint^irons, etc., une fois. « A la campagne, dit Théron de Montaugé, on vit pour ainsi dire dans la solitude et dans l'exil. * En 1789, le courrier de Paris n'arrive à Besançon que trois fois par semaine (Arthur Young, I, 257).