Traité de. la population, p
laïques ont leur hôtel dans la capitale, leur entresol à Versailles, leur maison de plaisance dans un cercle de vingt lieues; si de loin en loin ils visitent leurs terres, c'est pour y chasser. Les quinze cents abbés et prieurs commendataires jouissent de leurs bénéfices comme d'une ferme éloignée. Les deux mille sept cents grands vicaires et chanoines de chapitre se visitent et dînent en ville. Sauf quelques hommes apostoliques, les cent trente et un évêques résident le moins qu'ils peuvent ; presque tous nobles, tous gens du monde, que feraient-ils loin du monde, confinés dans une ville de province? Se figuret-on un grand seigneur, jadis abbé brillant et galant, maintenant évoque avec cent mille livres de rente et qui volontairement s'enterre pour toute l'année à Mende, à Condom, à Comminges, dans une bicoque? La distance est devenue trop grande entre la vie élégante, variée, littéraire du centre, et la vie monotone, inerte, positive de la province. C'est pourquoi le grand seigneur qui sort de la première ne peut entrer dans la seconde; il reste absent, au moins de cœur.
Sombre aspect que celui d'un pays où le cœur cesse de pousser le sang dans les veines. Arthur Young qui parcourut la France de 1787 à 1789 s'étonne d'y trouver à la fois un centre aussi vivant et des extrémités aussi mortes. Entre Paris et Versailles, la double file de voitures qui vont et reviennent* se prolonge pendant cinq lieues el sans interruption depuis le matin jusqu'au soir. Le contraste est grand sur les autres chemins. « Sortis de « Paris par la route d'Orléans, dit Arthur Young, pendant « dix milles nous n'avons pas rencontré une diligence, « rien que des messageries et des chaises de poste en « petit nombre, pas la dixième partie de ce que nous au- « rions trouvé près de Londres en une heure. » Sur la
l. Je tiens ce détail de vieillards qui l'ont vu avant 1789.
grande route près de Narbonne, « pendant trente-six « milles, dit-il, je n'ai croisé qu'un cabriolet, une demi- « douzaine de charrettes et quelques bonnes femmes me- « nant leur âne. » Ailleurs,près de St-Girons, il note qu'en deux cent cinquante milles il a rencontré en tout « deux « cabriolets et trois misérables choses semblables à notre « vieille chaise de poste anglaise à un cheval, pas un gen- « tilhomme. » Dans toute cette contrée, auberges exécrables; impossible d'y louer une voiture, tandis qu'en Angleterre, même dans une ville écartée de deux mille à quinze cents âmes, on trouve des hôtels confortables et tous les moyens de transport ; c'est la preuve qu'en France « la circulation est nulle. » Il n'y a de civilisation et de bien-être que dans les très-grandes villes. « A Nantes, su- « perbe salle de spectacle, deux fois plus grande que celle « de Drury-Lane et cinq fois plus magnifique. Bon Dieu, « m'écriai-je intérieurement, est-ce à un tel spectacle que « mènent les garennes, les landes, les déserts que j'ai trait versés pendant trois cents milles ! — D'un bond vous « passez de la misère à la prodigalité. La campagne est « déserte, et si quelque gentilhomme l'habite, c'est dans « quelque triste bouge pour épargner cet argent qu'il « vient ensuite jeter dans la capitale. » « Un coche *, dit « M. de Montlosier, partait toutes les semaines des princi- « pales villes de province pour Paris, et n'était pas tou- « jours plein : voilà pour le mouvement des affaires. On « avait une seule gazette, appelée Gazette de France, qui « paraissait deux fois par semaine : voilà pour le mouve- « ment des esprits. » Des magistrats de Paris, exilés à Bourges en 1753 et 1754, en font le tableau suivant : « Une « ville où l'on ne trouve personne à qui parler à son aise « de quoi que ce soit de sensé et de raisonnable; des noo blés qui meurent les trois quarts de faim, entichés de
\. Mémoires de M. de Montlosier, I, 161.
« leur origine, tenant à l'écart la robe et la finance, el « trouvant singulier que la fille d'un receveur des tailles, « devenue la femme d'un conseiller au Parlement de Pa- « ris, se permette d'avoir de l'esprit et du monde; des « bourgeois de l'ignorance la plus crasse, seul appui de « l'espèce de léthargie où sont plongés les esprits de la « plupart des habitants j des femmes bigotes et préten- « lieuses, fort adonnées au jeu et à la galanterie' ; » dans ce monde étriqué et engourdi, parmi ces MM. Tibaudier le conseiller et Harpin le receveur, parmi ces vicomtes de Sotenville et ces comtesses d'Escarbagnas, l'archevêque, cardinal de Larochefoucauld, grand aumônier du roi, pourvu de quatre grosses abbayes, ayant cinq cent mille livres de revenu, homme du monde, le plus souvent absent, et, quand il réside, s'amusant à embellir ses jardins et son palais; bref, un faisan doré de volière dans une basse-cour d'oies '. Naturellement, toute pensée politique manque. « On ne peut imaginer, dit le manuscrit, per- « sonne plus indifférent pour toutes les affaires publi- « ques. » Plus tard, au plus fort des événements les plus graves et qui les touchent par l'endroit le plus sensible, même apathie. A Château-Thierry, le 4 juillet 1789', pas un café où l'on puisse trouver un journal; il n'y en a qu'un à Dijon; à Moulins, le 7 août, « dans le meilleur
1. Comptes rendus de la société da Berry, Bourges en 1753 et 1754, p. 273.
2. 76., p. 271. Un joar le csurdinal, montrant à des hâtes son palais qu'il venait d'achever, les conduisit au fond d'un corridor où il avait installé des lieux à l'anglaise, chose nouvelle alors. M. Boutin de la Coulommière, ûls d'un receveur général des finances^ se récria à la vue de ce mécanisme ia génieux dont il se plaisait à faire jouer les ressorts, et se tournant vers l'abbé de Canillac : « Cela, dit-il, est admirable sans doute; mais ce qui « me semble plus admirable encore, c'est que son Ëminence, étant au-dessus < des faiblesses humaines, veuille bien s'y accommoder. > Mot précieux et seul capable de montrer le rang, la pcsition d'un prélat grand seigneur en province,