‹ L'ancien régime (volume 2)Chapitre 167 sur 192 · Letrosne, Ib. (1779), p · texte numérisé non relu

Letrosne, Ib. (1779), p

2. Archives nationales, F "965, et H, 892 (Ordonnance du 4 août 1764, instruction circulaire du 20 juillet 1767, Lettre du lieutenan\ de la maréchaussée de Toulouse du 21 septembre 1787).

« ni métier, et qui, n'ayant aucun état ni aucun bien pour « subsister, ne pourront être avoués ni faire certifier de « leurs bonnes vies et mœurs par personnes dignes de « foi.... L'intention de Sa Majesté n'est pas seulement « qu'on arrête les vagabonds qui courent les campagnes, « mais encore tous les mendiants, lesquels, n'ayant point « de profession, peuvent être regardés comme suspects de « vagabondage. » Pour les valides, trois ans de galères ; en cas de récidive, neuf ans ; à la seconde récidive, les galères à perpétuité. Pour les invalides, trois ans de prison ; en cas de récidive, neuf ans ; à la seconde récidive, la prison perpétuelle. Au-dessous de seize ans, les enfants iront à l'hôpital. « Un mendiant qui s'est exposé « à être arrêté par la maréchaussée, dit la circulaire, ne « doit être relâché qu'avec la plus grande certitude qu'il a ne mendiera plus; on ne s'y déterminera donc que dans a le cas où des personnes dignes de foi et solvables ré- » pondraient du mendiant, s'engageraient à lui donner « de l'occupation ou à le nourrir, et indiqueraient les « moyens qu'elles ont pour l'empêcher de mendier. » Tout cela fourni, il faut encore, par surcroît, l'autorisation spéciale de l'intendant. En vertu de cette loi, 50 000 mendiants, dit-on, furent arrêtés tout d'un coup, et, comme les hôpitaux et prisons ordinaires ne suffisaient pas à les contenir, il fallut construire des maisons de force. Jusqu'à la fin de l'ancien régime, l'opération se poursuit avec des intermittences : dans le Languedoc, en 1768, on en arrêtait encore 433 en six mois, et, en 1787, 205 en quatre mois*. Vers la même époque, il y en avait 300 au dépôt de Besançon, 500 au dépôt de Rennes, 650 au dépôt de Saint-Denis. Leur entretien coûtait au roi un million par

1. Archives nationales, H 724, H 554, F ♦ 2397, F '• 965.— Lettres des coqcierges des prisons de Carcassonae (22juinl789), de Béziers (19 juillet 1786), de Nîmes (1" juillet 1786), de l'intendant, M. d'Aine (19 mars 1786).

an, et Dieu sait comment ils étaient entretenus ! De l'eau, de la paille, du pain, deux onces de graisse salée, en tout cinq sous par jour; et, comme depuis vingt ans le prix des denrées avait augmenté d'un tiers, il fallait que le concierge chargé de la nourriture les fît jeûner ou se ruinât. — Quant à la façon de remplir les dépôts, la police est turque à l'endroit des gens du peuple; elle frappe dans le tas, et ses coups de balai brisent autant qu'ils nettoient. Par l'ordonnance de 1778, écrit un intendant*, « les cavaliers de la maréchaussée doivent arrêter, non- « seulement les mendiants et vagabonds qu'ils rencon- « trent, mais encore ceux qu'on leur dénonce comme tels « ou comme personnes suspectes. Le citoyen le plus ir- « réprochable dans sa conduite et le moins suspect de a vagabondage ne peut donc se promettre de ne pas être « enfermé au dépôt, puisque sa liberté est à la merci « d'un cavalier de la maréchaussée constamment suscep- « tible d'être trompé par une fausse dénonciation ou « corrompu à prix d'argent. J'ai vu dans le dépôt de « Rennes plusieurs maris arrêtés sur la seule dénoncia- « tion de leurs femmes, et autant de femmes sur celle de « leurs maris; plusieurs enfants du premier lit à la solli- « citation de leur belle-mère; beaucoup de servantes « grosses des œuvres du maître qu'elles servaient, enfer- « mées sur sa dénonciation, et des filles dans le même « cas, sur la dénonciation de leur séducteur ; des enfants a sur la dénonciation de leur père, et des pères sur la « dénonciation de leurs enfants; tous sans la moindre « preuve de vagabondage et de mendicité.... Il n'existe « pas un seul jugement prévôtal qui ait rendu la liberté « aux détenus, malgré le nombre infini de ceux qui ont « été arrêtés injustement. « — Supposons qu'un inten-

1. Archives nationales, H 504 (Lellre de M. de Bertrand, intendant licnnes, du 7 août 1785).

dant humain, comme celui-ci, les élargisse : les voilà sur le pavé, mendiants par la faute de la loi qui poursuit la mendicité et qui ajoute aux misérables qu'elle poursuit, les misérables qu'elle fait, aigris de plus, gâtés de corps et d'âme. « Il arrive presque toujours, dit encore « l'intendant, que les détenus, arrêtés à vingt-cinq ou « trente lieues du dépôt, n'y sont renfermés que trois ou « quatre mois après leur arrestation, et quelquefois plus « longtemps. En attendant, ils sont transférés de brigade « en brigade dans les prisons qui se trouvent sur la « route, où ils séjournent jusqu'à ce qu'il en soit arrivé « un assez grand nombre pour former un convoi. Les « hommes et les femmes sont renfermés dans la même « prison, et il en résulte toujours que celles qui n'étaient « pas grosses quand elles ont été arrêtées le sont tou- « jours quand elles arrivent au dépôt. Les prisons sont « ordinairement malsaines; souvent laplupart des détenus « en sortent malades; » plusieurs, au contact des scélérats, en sortent scélérats. — Contagion morale et contagion physique : l'ulcère grandit ainsi par le remède, et les centres de répression deviennent des foyers de corruption.

Et cependant, avec toutes ses rigueurs, la loi n'atteint pas son objet. « Nos villes, dit le parlement de Bretagne *, « sont tellement peuplées de mendiants qu'il semble « que tous les projets formés pour bannir la mendicité « n'ont fait que l'accroître. » — « Les grands chemins, a écrit l'intendant, sont infestés de vagabonds dangereux, « de gens sans aveu et de véritables mendiants que la « maréchaussée n'arrête pas, soit par négligence, soit « parce que son ministère n'est point provoqué par des a sollicitations particulières. » Qu'en ferait-on, si elle les arrêtait? Il y en a trop, on ne saurait où les mettre. Et

1. Archives nationales, H, 426. (Remontrances du 4 février 1783). — H. 554. (Lettre de M. de Bertrand du 17 août 1785).

d'ailleurs comment empêcher des gens à l'aumône de demander l'aumône? — Sans doute l'effet en est lamentable, mais il est infaillible. A un certain degré, la misère est une gangrène lente où la partie malade mange la partie saine, et l'homme qui subsiste à peine est rongé vif par l'homme qui n'a pas de quoi subsister. « Le pay- « san est ruiné, il périt victime de l'oppression de la « multitude des pauvres qui désolent les campagnes et « se réfugient dans les villes. De là ces attroupements '< dangereux à la sûreté publique ; de là cette foule de 3C fraudeurs, de vagabonds; de là cette multitude d'hom- <■' mes devenus voleurs et assassins uniquement parce « qu'ils manquent de pain. Ce n'est là encore qu'une « légère idée des désordres que j'ai vus sous mes yeux*.» « Excessive en elle-même, la misère des campagnes l'est a encore dans les désordres qu'elle entraîne; il ne faut « point chercher ailleurs la source effrayante de la men- « dicité et de tous ses vices*. « — A quoi bon des palliatifs ou des opérations violentes contre un mal qui est dans le sang et qui tient à la constitution même du corps social? Quelle pohce peut être efficace dans une paroisse où le quart, le tiers des habitants n'ont pour manger que ce qu'ils vont quêter de porte en porte? A Argentré, en Bretagne *, « sur 2300 habitants sans industrie ni comte merce, plus de la moitié ne sont rien moins qu'à l'aise « et plus de 500 sont réduits à la mendicité. » A Dainville, en Artois, « sur 130 maisons, 60 sont sur la table « des pauvres *. » En Normandie, d'après les déclarations

1. Archives nationales H, 614 {Mémoire par René de Hauteville, avocat au Parlement, Saint-Brieuc, 25 décembre 1776). I 2. Procès-verbaux de VAss. prov. du Soissonnais (1787) p. 457.

3. Archives Nationales, H. 616. (Lettre de M. de Boves intendant de Rennes du 23 avril 1774).

4. Périn, la Jeunesse de Robespierre, 301. (Doléances des paroisses rurales en 1789).

des curés, « sur 900 paroissiens de Saint-Malo, les trois « quarts peuvent vivre, le reste est malheureux. » « Sur « 1500 habitants de Saint-Patrice, 400 sont à l'aumône; « sur 500 habitants de Saint-Laurent, les trois quarts « sont à l'aumône. » A Marbœuf, dit le cahier, « sur 500 « personnes qui habitent notre paroisse, 100 sont réduites « à la mendicité, et en outre nous voyons venir des pa- » roisses voisines 30 ou 40 pauvres par jour*. »ABoulbonne', dans le Languedoc, il y a tous les jours aux portes du couvent « une aumône générale à laquelle assis- « tent 300 ou 400 pauvres, indépendamment de celle « qu'on fait aux vieillards et aux malades, qui est la plus « abondante» . A Lyon, en 1787, « 30 000 ouvriers atten- « dent leur subsistance de la charité publique; » à Rennes, en 1788, après une inondation, « les deux tiers des « habitants sont dans la misère'» ; à Paris, sur 650 000 habitants, le recensement de 1791 comptera 118 784 indigents *. — Vienne une gelée et une grêle comme en 1788, que la récolte manque, que le pain soit à quatre sous la livre, et qu'aux ateliers de charité l'ouvrier ne gagne que douze sous par jour*; croyez-vous que ces gens-là se résigneront à mourir de faim? Autour de Rouen, pendant l'hiver de 1788, les forêts sont saccagées en plein jour, le bois de Bagnères est coupé tout entier, les arbres abattus

1. Hippeau, le Gouvem. de Normandie, VII, 147 à 177 (1789). — Boivin- Champeaux, Notice hist. sur la Révol. dans le département de VEure, p. 83. (1789).

2. Théron de Montaugé, p. 87. (Lettre du prieur du couvent, mars 1789).

3. Procès- verbaux de l'Ass. prov. du Lyonnais, p. 57. — Archives Nationales, F* 2073. Mémoire du 24 janvier 1788. « Les secours de la charité « sont très-bornés, et les États de la province ne font aucun fonds pour de « tels accidents. »

4. Levasseur, la France industrielle, 119. — En 1862 sur une population presque triple (1 696 000) il y avait 90000 indigents.

5. Albert Babeau, Hist. de Troyes, t, 91, (Lettre du maire Huez, 30 juillet 1788).

sont vendus publiquement par les maraudeurs*. Affamés et maraudeurs, tous marchent ensemble, et le besoin se fait le complice du crime. De province en province, on les suit à la trace : quatre mois plus tard, aux environs d'Étampes, quinze brigands forcent trois fermes pendant la nuit, et les fermiers, menacés d'incendie, sont obligés de donner, l'un trois cents francs, l'autre cent cinquante, probablement tout l'argent qu'ils ont en coffre^ . « Voleurs, « galériens, mauvais sujets de toute espèce, » ce sont eux qui, dans les insurrections, feront l'avant-garde, « et « pousseront le paysan aux dernières violences* ». Après le sac de la maison Réveillon à Paris, on remarque que, « sur une quarantaine de mutins arrêtés, il n'en est pres- « que point qui n'aient été précédemment des repris de « justice, fouettés ou marqués*. » En toute révolution, la lie d'une société monte à la surface. On ne les avait jamais vus ; comme des blaireaux de forêt ou comme des rats d'égoût, ils restaient dans leurs tanières ou dans leurs bouges. Ils en sortent par troupes, et tout d'un coup, dans Paris, quelles figures !" « On ne se souvient « pas d'en avoir rencontré de pareilles en plein jour.... « D'où sortent-ils? Qui les a tirés de leurs réduits téné- « breux?... Étrangers de tous pays, armés de grands bà- « tons, déguenillés.... les uns presque nus, les autres « bizarrement vêtus » de loques disparates, « affreux à « voir, » voilà les chefs ou comparses d'émeute, à six francs par tête, derrière lesquels le peuple va marcher.

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