‹ L'ancien régime (volume 2)Chapitre 169 sur 192 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

I. ÏA force armée se dissout. — Comment l'armée est recrutée. — Comment le soldat est traité. — II. L'organisation socia^e est dissoute. — Nul centre de ralliement. — Inertie de la province. — Ascendant de Paris. — III. Direction du courant. — L'homme du peuple conduit par l'avocat. — Les seuls pouvoirs survivants sont la théorie et le» piques.

Contre la sédition universelle, où est la force? — Dans les cent cinquante mille hommes qui maintiennent l'ordre, les dispositions sont les mêmes que dans les vingt-six millions d'hommes qui le subissent, et les abus, la désaffection, toutes les causes qui dissolvent la nation dissolvent aussi l'armée. Sur quatre-vingt-dix millions * de solde que chaque année elle coûte au trésor, il y a 46 millions pour les officiers, 44 seulement pour les soldats, et l'on sait qu'une ordonnance nouvelle réserve tous les grades aux nobles vérifiés. Nulle part cette inégalité contre laquelle l'opinion publique se révolte n'éclate en traits si forts : d'un côté, pour le petit nombre, l'autorité, les honneurs, l'argent, le loisir, la bonne chère, les plaisirs du monde, les comédies de société, de l'autre, pour le grand nombre, l'assujettissement, l'abjection, la fatigue, l'enrôlement par contrainte ou surprise nul es-

l. Necker, de V Administration des finances, II, 422, 435.

po r d'avancement, six sous par jour*, un lit étroit pour deux, du pain de chien, et, depuis quelques années, des coups comme à un chien» ; d'un côté est la plus haute noblesse, de l'autre est la dernière populace. On dirait d'un fait exprès pour assembler les contrastes et aigrir l'irritation. « La médiocrité de la solde du soldat, dit « un économiste, la manière dont il est habillé , couché « et nourri, son entière dépendance rendraient trop cruel « de prendre un autre homme qu'un homme du bas peu- « pie» . » En effet, on ne va le chercher que dans les basfonds. Sont exempts du tirage, non-seulement tous les nobles et bourgeois, mais encore tous les employés de l'administration des fermes et des ponts et chaussées, « tous « les gardes-chasse, gardes-bois, domestiques et valets à « gages des ecclésiastiques, des communautés, des mai- « sons religieuses, des gentilshommes, des nobles» », et même des bourgeois vivant noblement, bien mieux, les fils des cultivateurs aisés, et, en général, tous ceux qui ont un crédit ou un protecteur quelconque. — Il ne reste donc pour la milice que les plus pauvres, et ce n'est pas de bon cœur qu'ils y entrent. Au contraire, le service leur est si odieux que souvent ils se sauvent dans, les bois où il faut les poursuivre à main armée : dans tel canton qui, trois ans plus tard, fournira en un jour de cinquante à cent volontaires, les garçons se coupent le pouce pour être exempts du tirage*. — A cette vase de

1. En 1789, la paie avait été portée à 7 sous 4 deniers sur lesquels on retenait 2 sous 6 deniers pour le pain. {Mercure de France, 7 mai 1791.)

2. Aubertin, 345, Lettre du comte de Saint-Germain (pendant la guerre de Sept ans). « La misère du soldat est si grande qu'elle fait saigner le cœur; « il passe ses jours dans un état abject et méprisé, il vit comme un chien « enchaîné qu'on destine au combat. >

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