‹ L'ancien régime (volume 2)Chapitre 18 sur 192 · Arthur Young, II, 230 et suivantes · texte numérisé non relu

Arthur Young, II, 230 et suivantes

« café de la ville, où il y a au moins vingt tables, on " m'aurait aussi tôt donné un éléphant qu'un journal. » Entre Strasbourg et Besançon, pas une gazette; « à Be- « sançon, il n'y a que la Gazette de France, pour laquelle ■s un homme qui a le sens commun ne donnerait pas un « sou dans le moment actuel, et le Courrier militaire, « vieux de quinze jours; des gens bien mis parlent des « choses qui sont arrivées il y a deux ou trois semaines, « et leurs discours démontrent qu'ils ne savent rien de « ce qui se passe aujourd'hui. » A Clermont, « je dînai « ou soupai cinq fois à table d'hôte avec vingt ou trente « négociants, marchands, officiers, etc. ; à peine un mot « de politique dans un moment où tous les cœurs de- « vraient battre de sensations politiques; l'ignorance ou « la stupidité de ces gens-là est incroyable. Il ne se passe « pas de semaine où leur pays ne produise une multitude « d'événements* qui sont analysés et discutés même par « les charpentiers et les serruriers de l'Angleterre. » La cause de cette inertie est manifeste ; interrogés sur leur opinion, tous répondent : « Nous sommes de la province, « il nous faut attendre pour savoir ce que l'on fait à Pâte ris. » N'ayant jamais agi, ils ne savent pas agir; mais, grâce à leur inertie, ils se laisseront pousser. La province est une mare immense, stagnante, qui, par une inondation terrible, peut se déverser toute d'un côté et tout d'un coup ; c'est la faute de ses ingénieurs qui n'y ont fait ni digues ni conduites.

Telle est la langueur ou plutôt l'anéantissement où tombe la vie locale lorsque les chefs locaux lui dérobent leur présence, leur action ou leur sympathie. Je ne vois pour y prendre part que trois ou quatre grands seigneurs7 philanthropes pratiques et guidés par l'exemple des no-

1. L'abolition desdimes, des droits féodaux, la permission de tuer le gi< bicr, etc.

bles anglais, le duc d'Harcourt qui arrange les procès de ses paysans, le duc de Larochefoucauld-Liancourt qui a fondé dans ses terres une ferme-modèle et une école des arts et métiers pour les enfants des militaires pauvres, le comte de Brienne dont trente villages viendront demander la liberté à la Convention*. Les autres, pour la plupart libéraux, se contentent de raisonner sur le bien public et sur l'économie politique. En effet, la différence des manières, la séparation des intérêts, la distance des idées sont si grandes qu'entre les plus exempts de morgue et leurs tenanciers directs, les contacts sont rares et lointains. Chez le duc de Larochefoucauld-Liancourt luimême, Arthur Young ayant besoin de renseignements, on lui envoie le régisseur. « Chez un noble de mon pays, « on eût invité à dîner trois ou quatre fermiers qui se « seraient assis à table à côté des dames du premier rang. « Je n'exagère pas en disant que cela m'est arrivé cent « fois dans les premières maisons du Royaume-Uni. C'est « cependant une chose qu'on ne verrait pas en France de « Calais à Bayonne, excepté, par hasard, chez quelque « grand seigneur ayant beaucoup voyagé en Angleterre, « et encore à condition qu'on le demandât. La noblesse « française n'a pas plus l'idée de se livrer à l'agriculture « ou d'en faire un sujet de conversation, sauf en théorie, « et comme on parlerait d'un métier ou d'un engin de « marine, que de toute autre chose contraire à ses habi- « tudes et à ses occupations journalières. » Par tradition,

1. De Loménie, les Mirabeau, p. 134. (Lettre du bailli du 25 septembre 1760) : « Je suis à Harcourt où j'admire la bonne et bonnéte grandeur du

• maître. Tu ne saurais penser le plaisir que j'ai eu les jours de fête de voir « le peuple entier partout dans le château, et de bons petits paysans et pe-

• tites paysannes venir regarder le bon patron sous le nez et presque lui « tirer sa montre pour voir les breloques, tout cela avec l'air de fraternité < sans familiarité. Le bon duc ne laisse point plaider ses vassaux, il les « écoute et les juge en les accommodant avec une patience admirable. » — Lacretelle, Dix ans d'épreuve, p. 58.

mode et parti-pris, ils ne sont et ne veulent être que gens du monde ; leur seule affaire est la causerie et la chasse. Jamais conducteurs d'hommes n'ont tellement désappris l'art de conduire les hommes, art qui consiste à marcher sur la même route, mais en tête, et à guider leur travail en y prenant part. — Notre Anglais, témoin oculaire et compétent, écrit encore : « Un grand seigneur eût-il des « millions de revenu, vous êtes sûr de trouver ses terres « en friches. Celles du prince de Soubise et celles du duc a de Bouillon sont les plus grandes de France, et tous « les signes que j'ai aperçus de leur grandeur sont des « bruyères, des landes, des déserts, des fougeraies. Visi- « tez leur résidence où qu'elle soit, et vous les verrez au « milieu de forêts très-peuplées de cerfs, de sangliers et « de loups. » — « Les grands propriétaires, dit un au- « tre contemporain*, attirés et retenus dans nos villes par « les jouissances du luxe, ne connaissent rien de leurs a terres », sauf « leurs fermiers qu'ils foulent pour four- « nir à un faste ruineux. Comment attendre des amélio- « rations de ceux qui se refusent même à l'entretien et « aux réparations les plus indispensables? » Une preuve sûre que leur absence est la cause du mal, c'est la différence visible du domaine affermé par l'abbé commendataire absent et du domaine surveillé par les religieux présents. « Un voyageur instruit les reconnaît » tout d'abord à l'état des cultures. « S'il rencontre des champs « bien environnés de fossés, plantés avec soin et cou- « verts de riches moissons ; ces champs, dit-il, appartien- « nent à des religieux. Presque toujours à côté de ces a plaines fertiles, une terre mal entretenue et presque « épuisée présente un contraste affligeant; cependant la a nature du sol est égale, ce sont deux parties du même

1. De Vétat religieux, par les abbés de Bonnefoi et Bernard, 1784. p. 287,

« domaine ; il voit que celte dernière est la portion de a l'abbé commendataire. » — « La manse abbatiale, dite sait Lefranc de Pompignan, a souvent l'air du patri- « moine d'un dissipateur; la manse monacale est comme « un patrimoine où l'on n'omet rien pour améliorer, ^i en sorte que « les deux tiers » dont l'abbé jouit lui rapportent moins que le tiers réservé à ses moines. — Ruine ou détresse de l'agriculture : voilà encore un des effets de l'absence; il y avait peut-être un tiers du sol en France, qui, déserté comme l'Irlande, était aussi mal soigné, aussi peu productif que l'Irlande aux mains des riches absentées, évoques, doyens et nobles anglais.

Ne faisant rien pour la terre, comment feraient-ils quelque chose pour les hommes? — Sans doute, de temps en lemps, surtout quand les fermages ne rentrent pas, le régisseur écrit, allègue la misère du fermier. Sans doute aussi, et notamment depuis trente années, ils veulent être humains; ils dissertent entre eux sur les droits de l'homme ; ils souffriraient de voir la face pâle d'un paysan qui a faim. Mais ils ne la voient pas ; songeront-ils à la deviner sous la phrase maladroite et complimenteuse de leur homme d'affaires ? D'ailleurs, savent-ils ce que c'est que la faim? Lequel d'entre eux a l'expérience de la campagne? Et comment pourraient-ils se représenter la misère du misérable? Ils sont trop loin de lui pour cela, trop étrangers à sa vie. Le portrait qu'ils s'en font est imaginaire ; jamais on ne s'est représenté plus faussement le paysan ; aussi le réveil sera-il terrible. C'est le bon villageois, doux, humble, reconnaissant, simple de cœur et droit d'esprit, facile à conduire, conçu d'après Rousseau et les idylles qui se jouent en ce moment même sur tous les théâtres de société '. Faute de le connaître, ils l'oublient; ils lisent

1. Voir à ce sujet La partie de chasse de Henri IV par Collé. Cf. Berquin, Florian, Marmontel, etc., et aussi les estampes de l'époque.

l'ancien BÉGIMB. 5

la lettre de leur régisseur, puis aussitôt le tourbillon du beau monde les ressaisit, et, après un soupir donné à la détresse des pauvres, ils songent que cette année ils ne toucheront pas leurs rentes. — Ce n'est pas là une bonne disposition pour faire l'aumône. Aussi, c'est contre les absents, non contre les résidents que les plaintes s'élèvent*. « Les biens de l'Église, dit un cahier, ne servent « qu'à nourrir les passions des titulaires. » « Suivant les « canons, dit un autre cahier, tout bénéficier doit donner « le quart de son revenu aux pauvres ; cependant, dans « notre paroisse, il y a pour plus de douze mille livres de « revenu, et il n'en est rien donné aux pauvres, sinon « quelque faible chose de la part du sieur curé. » « L'abbé a de Conches touche la moitié des dîmes et ne contribue « en rien au soulagement de la paroisse. » Ailleurs, « le « chapitre d'Écouis, qui possède le bénéfice des dîmes, ne « fait aucun bien aux pauvres et ne cherche qu'à aug- « menter son revenu. » Près de là, l'abbé de la Groix- « Leufroy, « gros décimateur, et l'abbé de Bernay, qui « touche cinquante-sept mille livres de son bénéfice et ne « réside pas, gardent tout et donnent à peine à leurs cu- « rés desservants de quoi vivre. » « J'ai dans ma paroisse, « dit un curé du Berry*, six bénéfices simples dont les ti- « tulaires sont toujours absents, et ils jouissent ensemble « de neuf mille livres de revenu; je leur ai fait par écrit « les plus touchantes invitations dans la calamité de l'an- « née dernière ; je n'ai reçu que deux louis d'un seul, et la « plupart ne m'ont pas même répondu. » — A plus forte raison faut-il compter qu'en temps ordinaire ils ne feront

1. Boivin-Champeaux, Notice historique sur la Révolution dans le département de VEure, p. 63, 61.

2. Archives nationales, Procès-verbaux des États généraux de 1789. T. XXXIX, p. 111, Lettre du 6 mars 1789 du curé ds St-Pierre de Ponsigny, en Berry. — D'Argenson, 6 juillet 1756. « On a trouvé au feu cardinal de « Soubise trois millions d'argent comptant et il ne donnait rien aux pauvres. >

point remise de leurs droits. D'ailleurs, ces droits, censives, lods et ventes, dîmes et le reste, sont entre les mains d'un régisseur, et un bon régisseur est celui qui fait rentrer beaucoup d'argent. Il n'a pas le droit d'être généreux aux dépens de son maître, et il est tenté d'exploiter à son profit les sujets de son maître. En vain la molle main seigneuriale voudrait être légère ou paternelle, la dure main du mandataire pèse sur les paysans de tout son poids, et les ménagements d'un chef font place aux exactions d'un commis. — Qu'est-ce donc lorsque, sur le domaine, au lieu d'un commis, on trouve un fermier, un adjudicataire qui, moyennant une somme annuelle, a acheté du seigneur l'exploitation de ses droits ? Dans l'élection de Mayenne *, et certainement aussi dans t)eaucoup d'autres, les principaux domaines sont affermés de la sorte. D'ailleurs il y a nombre de droits, comme les péages, la taxe des marchés, le droit du troupeau à part, le monopole du four et du mouHn banal, qui ne peuvent guère être exercés autrement; il faut au seigneur un adjudicataire qui lui épargne les débats et les embarras de la perception*. En ce cas si fréquent, toute l'exigence et toute la rapacité de l'entrepreneur, décidé à gagner ou tout au moins à ne pas perdre, s'abattent sur les paysans : « C'est un loup ravissant, dit Renauldon , que l'on lâche « sur la terre, qui en tire jusqu'aux derniers sous, acca- « ble les sujets, les réduit à la mendicité, fait déserter les « cultivateurs, rend odieux le maître qui se trouve forcé c< de tolérer ses exactions, pour le faire jouir. » Imagi- nez, si vous pouvez, le mal que peut faire un usurier de campagne armé contre eux de droits si pesants ; c'es la seigneurie féodale aux mains d'Harpagon ou plutôt du

Page 1