De Tocqueville
tu elle et par cet isolement séculaire, les Français onl perdu l'habitude, l'art et la faculté d'agir ensemble. Ils ne sont plus capables d'entente spontanée et d'action collective. Au moment du danger, personne n'ose compter sur ses voisins ou sur ses pareils. Personne ne sait où tourner les yeux pour trouver un guide. « On n'aperçoit « pas un homme qui puisse répondre pour le plus petit « district ; et, bien plus, on n'en voit pas un qui puisse « répondre d'un autre homme*. » La débandade est complète et sans remède. L'utopie des théoriciens s'est accomplie, l'état sauvage a recommencé. Il n'y a plus que des individus juxta-posés; chaque homme retombe dans sa faiblesse originelle, et ses biens, sa vie sont à la merci de la première bande qui saura se former. Il ne reste en lui pour le conduire que l'habitude moutonnière d'être conduit, d'attendre l'impulsion, de regarder du côté du centre ordinaire, vers Paris, d'où sont toujours venus les ordres. Arthur Young' est frappé de ce geste machinal. Partout l'ignorance et la docilité politiques sont parfaites. C'est lui, un étranger, qui apporte en Bourgogne les nouvelles d'Alsace : l'insurrection y a été terrible; la populace a saccagé l'hôtel de ville de Strasbourg, et personne n'en sait un mot à Dijon. « Cependant, écrit-il, voilà neuf « jours que la chose est arrivée; mais, quand il y en au- « rait dix-neuf, je doute qu'on eût été mieux renseigné. » Point de journaux dans les cafés ; nul centre d'information, de résolution, d'action locale. La province subit les événements de la capitale; « les gens n'osent bouger, « ils n'osent pas môme se faire une opinion avant que « Paris ait prononcé. » — C'est à cela qu'aboutit la centralisation monarchique. Elle a ôté aux groupes leur consistance et à l'individu son ressort. Reste une pous-
1. De Tocqueville, 304. (Paroles de Burke.) S, Voyages en France, I, 240, 263.
sière humaine qui tourbillonne et qui, avec une force irrésistible, roulera tout entière en une seule masse, sous l'effort aveugle du vent.
Nous savons déjà de quel côté il souffle, et il suffît, pour en être sûr, de voir comment les cahiers du Tiers ont été faits. C'est l'homme de loi, le petit procureur de campagne, l'avocat envieux et théoricien qui a conduit le paysan. Celui-ci insiste pour que, dans le cahier, on couche par écrit et tout au long ses griefs locaux et personnels, sa réclamation contre les impôts et redevances, sa requête pour délivrer ses chiens du billot^ sa volonté d'avoir un fusil contre les loups*. L'autre, qui suggère et dirige, enveloppe le tout dans les Droits de l'homme et dans la circulaire de Sieyès. « Depuis deux mois, écrit « un commandant du midi ', les juges inférieurs, les avo- « cats dont toutes les villes et campagnes fourmillent, « en vue de se faire élire aux États-Généraux, se sont « mis après les gens du Tiers-état, sous prétexte de les « soutenir et d'éclairer leur ignorance.... Ils se sonteffor- « ces de leur persuader qu'aux États-Généraux ils se- « raient les maîtres à eux seuls de régler toutes les « affaires du royaume, que le Tiers, en choisissant ses « députés parmi les gens de robe, aurait le droit et la « force de primer, d'abolir la noblesse, de détruire tous « ses droits et privilèges, qu'elle ne serait plus héré- « ditaire, que tous les citoyens, en la méritant, auraient < le droit d'y prétendre; que, si le peuple les députait,