Marîe~AnloîneUe, par d'Arnelh et Geffroy, II
che droite*, et, pendant l'opération, deux autres valets de chambre tendent devant lui sa robe de chambre déployée, en guise de paravent, La chemise est endossée, el la toilette finale va commencer. Un valet de chambrs tient devant le roi un miroir, et deux autres, sur les deux côtés, éclairent, si besoin est, avec des flambeaux. Des valets de garde-robe apportent le reste de l'habillement ; le grand-maître de garde-robe passe au roi la veste et le justaucorps, lui attache le cordon bleu, lui agrafe l'épée ; puis un valet préposé aux cravates en apporte plusieurs dans une corbeille, et le maître de garde-robe met au roi celle que le roi choisit. Ensuite un valet préposé aux mouchoirs en apporte trois dans une soucoupe, et le grand-maître de garde-robe offre la soucoupe au roi, qui choisit. Enfin le maître de garde-robe présente au roi son chapeau, ses gants et sa canne Le roi vient alors à la ruelle de son lit, s'agenouille sur un carreau et fait sa prière, pendant qu'un aumônier à voix basse prononce l'oraison quœsumus, deus omnipotens. Cela fait, le roi prescrit l'ordre de la journée, et passe avec les premiers de sa cour dans son cabinet où parfois il donne des audiences. Cependant tout le reste attend dans la galerie, afin de l'accompagner à la messe quand il sortira.
Telest le lever, une pièce en cinq actes. —Sans doute on ne peut mieux imaginer pour occuper à vide une aristocratie : une centaine de seigneurs considérables ont employé deux heures à venir, à attendre, à entrer, à défiler, à se ranger, à se tenir sur leurs pieds, à conserver sur leur visage l'air aisé et respectueux qui convient à des figurants de haut étage, et tout à l'heure les plus qualifiés vont recommencer chezlareine^ — Mais par contrc-
1. Dans tous les changements d'habit, le côté gauche du roi est dévolu à la garde-robe, et le côté droit à la chambre.
2. La reine déjeune dans son lit, et « il y a dix ou douze personnes à « celle première entrée.... » Les grandes entrées faisaient leur cour à
coup le roi a subi la gêne et le désœuvrement qu'il imposait. Lui aussi, il a joué un rôle ; tous ses pas et tous ses gestes ont été réglés d'avance ; il a dû compasser sa physionomie et sa voix, ne jamais quitter l'air digne et affable, distribuer avec réserve ses regards et ses signes de tête, ne rien dire ou ne parler que de chasse, éteindre sa propre pensée s'il en a une. On ne peut pas rêver, méditer, être distrait quand on est en scène; il faut être à son rôle. D'ailleurs, dans un salon, on n'a que des conversations de salon, et l'attention du maître, au lieu de se ramasser en un courant utile, s'éparpille en eau bénite de cour. Or toutes les heures de sa journée sont semblables, sauf trois ou quatre dans la matinée pendant lesquelles il est au conseil ou à son bureau ; encore fautil observer que, les lendemains de chasse, quana il revient de Rambouillet à trois heures du matin, il doit dormir pendant ce peu d'heures libres. Pourtant l'ambassadeur Mercy *, homme fort appliqué, semble trouver que cela est suffisant ; du moins il juge que Louis XVI « a « beaucoup d'ordre, qu'il ne perd pas de temps aux « choses inutiles ; » en effet son prédécesseur travaillait beaucoup moins, à peine une heure par jour. — Ainsi les trois quarts de son temps sont livrés à la parade. — Le même cortège est autour de lui, au botté, au débotté, quand il s'iiabille de nouveau pour monter à cheval,
« l'heure de la toilette. « Celte entrée comprenait les princes du sang, les capitaines des gardes, et la plupart des grandes charges. » — En fout trois entrées le matin chez la reme. — Même cérémonial que pour le roi au sujet de la chemise. Un jour d'hiver, Mme Campan présentait la chemise à la reine; la dame d'honneur entre, ôte ses gants, prend la chemise. On gratte à la porte, c'est la duchesse d'Orléans, elle ôte ses gants, reçoit la chemise. On gratte encore, c'est la comtesse d'Artois qui par privilège prend la chemise. Cependant la reine grelottait, les bras croisés sur sa poitrine, et murmurait: « C'est odieux! quelle importunité! » (Mme Campan, U,2n, III, 309-316).
l. Marie-Antoinelle, par d'Arnelh et Geffroy, II, 223 (15 août 1774).
quand il rentre pour prendre l'habit de soirée, quand il revient dans sa chambre pour se mettre au lit. « Tous « les soirs pendant six ans, dit un page*, moi ou mesca- « marades nous avons vu Louis XVI se coucher en pu- « blic, » avec le cérémonial décrit tout à l'heure. « Je ne « l'ai pas vu suspendre dix fois, et alors c'était toujours « par accident ou pour cause d'indisposition. » L'assistance est plus nombreuse encore quand il dîne et soupe; car, outre les hommes, il y a les femmes, les duchesses sur des pliants, les autres debout autour de la table. Je n'ai pas besoin de dire que le soir, à son jeu, à son bal, à son concert, la foule afflue et s'entasse. Lorsqu'il chasse, outre les dames à cheval et en calèche, outre les officiers de vénerie, les officiers des gardes, l'écuyer, le portemanteau, le porte-arquebuse, le chirurgien, le renoueur, le coureur de vin, et je ne sais combien d'autres, il a pour invités à demeure tous les gentilshommes présentés. Et ne croyez pas que cette suite soit mince* : le jour où M. de Chateaubriand est présenté, il y en a quatre nouveaux, et, « très-exactement », tous les jeunes gens de grande famille viennent deux ou trois fois par semaine se joindre au cortège du roi. — Non-seulement les huit ou dix scènes qui composent chacune de ses journées, mais encore les courts intervalles qui séparent une scène de l'autre sont assiégés et accaparés. On l'attend, on l'accompagne et on lui parle au passage, entre son cabinet et la chapelle, entre la chapelle et son cabinet, entre sa chambre et son carrosse, entre son carrosse et sa chambre, entre son cabinet et son couvert. — Bien mieux, les coulisses de sa vie appartiennent au
. . DHézecques, Ibid., p. 7.
2. Duc de LauzuD, Mémoires, 51. — Mme de Genlis, Mémoires, ch. xil, « Tous nos maris allaient régulièrement coucher ce jour-là {le samedi) à Versailles pour chasser le lendemain avec le roi. »
public S'il est indisposé et qu'on lui apporte un bouillon, s'il est malade et qu'on lui présente une médecine, « un garçon de chambre appelle tout de suite la grande entrée ». Véritablement le roi ressemble à un chêne étouffé par les innombrables lierres qui, depuis la base jusqu'à la cime, se sont collés autour de son tronc. — Sous un pareil régime, l'air manque ; il faut trouver une échappée : Louis XV avait ses petits soupers et la chasse ; Louis XVI a la chasse et la serrurerie. Et je n'ai pas décrit le détail infini de l'étiquette, le cérémonial prodigieux des grands repas, les quinze, vingt et trente personnes occupées autour du verre et de l'assiette du roi, les paroles sacramentelles du service, la marche du cortège, l'arrivée de « la nef, » « l'essai des plats; » on dirait d'une cour byzantine ou chinoise'. Le dimanche tout le public, même ordinaire est introduit, et cela s'appelle le « grand, couvert, » aussi solennel et aussi compliqué qu'une grandmesse. Aussi bien, pour un descendant de Louis XIV, manger, boire, se lever, se coucher, c'est officier*. Frédéric II, s'étant fait expliquer cette étiquette, disait que, s'il était roi de France, son premier édit serait pour faire un autre roi qui tiendrait la cour à sa place ; en effet, à ces désœuvrés qui saluent, il faut un désœuvré qu'ils saluent. Il n'y aurait qu'un moyen de dégager le monarque ; ce serait de refondre la noblesse française et de la transformer, d'après le modèle prussien, en un régiment labo-
1. Le grand couvert a lieu tous les dimanches. — La nef est une pièce d'orfèvrerie placée au centre de la table et contenant, entre des coussins de senteur, les serviettes à l'usage du roi. — L'essai est l'épreuve que les gentilshommes servants et les offlciers de bouche font de chaque plat avant que le roi en mange. De même pour la boisson. — Il faut quatre personnes pour servir au roi un verre d'eau et de vin.
2. Quand les dames de la cour et surtout les princesses passent devant le lit du roi, elles doivent faire la révérence. Quand les olficiers du palais passent devant la nef, ils doivent faire le salut. — De même le prêtre ou le sacristain qui passe devant l'autel.
rieux de fonctionnaires utiles. Mais, tant que la cour reste ce qu'elle est, je veux dire une escorte d'apparat et une parure de salon, le roi est tenu d'être comme elle un décor éclatant qui sert peu ou qui ne sert pas.
En efTet, quelle est l'occupation d'un maître de maison qui sait vivre? Il s'amuse et amuse ses hôtes; chez lui, c'est tous les jours une nouvelle partie de plaisir. Comptez celles d'une semaine. « Hier dimanche, dit le duc « de Luynes, je trouvai en chemin le roi qui allait tirer « dans la plaine Saint-Denis, et qui a été coucher à « la Muette, où il compte continuer à tirer aujourd'hui « et demain , et revenir ici mardi ou mercredi matin « pour courre le cerf ce même jour mercredi*. » Deux mois plus tard, « le roi, dit encore M. de Luynes, a été <f tous les jours de la semaine dernière et de celle-ci à la « chasse, hors aujourd'hui et les dimanches, et tué, de- « puis le commencement des perdreaux, trois mille cinq « cents pièces. » 11 est toujours en route et en chasse, passant d'une résidence à l'autre, de Versailles à Fontainebleau, à Ghoisy, à Marly, à la Muette, à Compiègne, à Trianon, à Saint-Hubert, à Bellevue, à Rambouillet, et, le plus souvent, avec toute sa cour'. A Choisy, notamment, et à Fontainebleau, tout ce monde est en liesse. A Fontainebleau « dimanche et vendredi, jeu; lundi et