Saint-Simon, XII
i. Duc de Lévis, p. 321.
LES MŒURS ET LES CARACTÈRES. Ib3
« Les princes français, dit encore une dame contemporaine, meurent de peur de manquer de grâces* » Jusques autour du trône, « le ton est libre, enjoué, » et, sous le sourire de la j.eune reine, la cour sérieuse et disciplinée de Louis XIV se trouve à la fin du siècle le plus engageant et le plus gai des salons. Par cette détente universelle, la vie mondaine est devenue parfaite. « Qui n'a pas vécu « avant 1789, disait plus tard M. de Talleyrand, ne connaît « pas la douceur de vivre. » — Elle était trop grande, on n'en goûtait plus d'autre, elle prenait tout l'homme. Quand le monde a tant d'attraits, on ne vit que pour lui.
On n'a point de loisir ni de goût pour autre chose, même pour les choses qui touchent l'homme du plus près, les affaires publiques, le ménage, la famille. — J'ai déjà dit que sur le premier article, ils s'abstiennent et sont indiflérents; locale ou générale, l'administralion est hors de leurs mains et ne les intéresse plus. Quand on en parle, c'est pour plaisanter; les plus graves événements ne sont que des matières à bons mots. Après l'édit de l'abbé Terray qui fait une banqueroute de moitié sur la rente , un spectateur trop serré au théâtre s'écrie : « Ah I a quel malheur que notre bon abbé Terray ne soit pas
1. Mme de Genlis, Souvenirs de Félicie, p. 160. — II faut noter pourtant sous Louis XV et même sous Louis XVI le maintien de l'ancienne attitude royale. « Quoique je fusse prévenu, dit Alfleri, que le roi ne parlait pas aux • étrangers ordinaires, je ne pus digérer le regard de Jupiter Olympien avec « lequel Louis XV toisait de la tête aux pieds l'homme présenté, d'un air im- « passible ; tandis que si l'on présentait une fourmi à un géant, le géant. « l'ayant regardée, sourirait ou dirait peut-être : oh, quel petit animalcule ! « Du moins, s'il se taisait, son visage dirait cela pour lui. » (Alfieri, Memorie, 1, 138, 1768). — Voir dans les Mémoires de Mme d'Oberkirk (II, 349) la leçon donnée par Mnoe Royale, âgée de 7 ans et demi aune dame présentée.
a ici pour nous réduire de moitié ! » Et l'on rit, l'on applaudit; le lendemain tout Paris, en répétant la phrase, se console de la ruine publique. — Alliances, batailles, impôts, traités, ministères, coups d'État, on a toute l'histoire du siècle en épigrammes et en chansons. Un jour*, dans une assemblée de jeunes gens de la cour, comme on répétait le mot dé la journée, l'un d'eux , ravi de plaisir, dit en levant les mains : « Comment ne se- « rait-on pas charmé des grands événements, des bou- « leversements môme qui font dire de si jolis mots ! » Làdessus, on repasse les mots, les chansons faites sur tous les désastres de la France. La chanson sur la bataille d'Hochstaedt fut trouvée mauvaise, et quelques-uns dirent à ce sujet : « Je suis fâché de la perte de cette ba- « taille; la chanson ne vaut rien* » — Même en défalquant de ce trait ce que l'entraînement de la verve et la licence du paradoxe y ont mis d'énorme, il reste la marque d'un siècle où l'État n'était presque rien et la société presque tout. Sur ce principe, on peut deviner le genre de talent que le monde demande aux ministres. M. Necker, ayant donné un souper splendide avec opéra sérieux et opéra bouffon, « il se trouve que cette fête lui « a valu plus de crédit, de faveur et de stabilité que toutes « ses opérations financières.... On n'a parlé qu'un jour de « sa dernière disposition concernant le vingtième, tandis « qu'on parle encore en ce moment de la fête qu'il a don- « née, et qu'à Paris comme à Versailles on en détaille « tous les agréments, et que l'on dit tout haut : Ce sont « des gens admirables que M. et Mme Necker, ils sont dé-
1. Champfort, 26, 55. — Bachaumont, I, 1.36, (7 sept. 1762). Un mois après l'arrêt du Parlement contre les Jésuites, paraissent de petits Jésuilcs en ciré ayant pour base un escargot. « A l'aide d'une ficelle on fait sortir et « rentrer le jésuite dans la coquille. C'est une fureur, il n'y a pas de maison • qui n'ait son jésuite. •
2. En revanche, la chanson sur la bataille de Rosbach est channantc.
« licieux pour la société', » La bonne compagnie qui s'amuse impose aux gens en place l'obligation de l'amuser. Elle dirait presque d'un ton demi-sérieux, demi-badin, avec Voltaire, « que les dieux n'ont établi les rois que « pour donner tous les jours des fêtes, pourvu qu'elles « soient diversifiées ; que la vie est trop courte pour e .1 « user autrement; que les procès, les intrigues, la guerre, « les disputes des prêtres, qui consument la vie humaine, « sont des choses absurdes et horribles , que l'homme « n'est né que pour la joie,» et que, parmi les choses nécessaires, il faut mettre au premier rang « le superflu. » A ce compte, on peut prévoir qu'ils seront aussi insouciants dans leurs affaires privées que dans les affaires publiques. Ménage, administration des biens, économie domestique, à leurs yeux tout cela est bourgeois, et de plus insipide, affaire d'intendant et de maître d'hôtel. A quoi bon des gens, si l'on doit prendre ce soin? La vie n'est plus une fête dès qu'on est obligé d'en surveiller les apprêts. Il faut que la commodité, le luxe, l'agrément coulent de source et viennent d'eux-mêmes se placer à portée des lèvres. Il faut que, naturellement et sans qu'il s'en mêle, un homme de ce monde trouve de l'or dans ses poches, un habit galant sur sa toilette, des valets poudrés dans son antichambre, un carrosse doré à sa porte, un dîner délicat sur sa table, et qu'il puisse réserver toute son attention pour la dépenser en grâces avec les hôtes de son salon. Un pareil train ne va pas sans gaspillage, et les domestiques, livrés à eux-mêmes, font leur main. Qu'importe, s'ils font leur service? D'ailleurs, il faut bien que tout le monde vive, et il est agréable d'avoir autour de soi des visages obséquieux et contents.
— C'est pourquoi les premières maisons du royaume sont
1. Correspondance secrète par Métra, Imbert, etc. V. 277 (17 nov. 1777).
— Voltaire; Princesse de Babylone,
au pillage. Un jour à la chasse* Louis XV, ayant avec lui le duc de Choiseul, lui demanda combien il croyait que coûtait le carrosse où ils étaient assis. M. de Choiseul répondit qu'il se ferait bien fort d'en avoir un pareil pour 5000 ou 6000 livres, mais « que Sa Majesté, payant en roi « et ne payant pas toujours comptant, devait le payer 8000, « — Vous êtes loin de compte, répartit le roi, car cette « voiture, telle que vous la voyez, me revient à 30 000 « francs.... Les voleries dans ma maison sont énormes, « mais il est impossible de les faire cesser. » — En effet, les grands tirent à eux comme les petits, soit en argent, soit en nature, soit en services. Il y a chez le roi cinquante-quatre chevaux pour le grand écuyer; il y en a trente-huit pour Mme de Brionne qui gère une charge d'écurie pendant la minorité de son fils ; il y a deux cent quinze palefreniers d'attribution et à peu près autant de chevaux entretenus aux frais du roi pour diverses autres personnes toutes étrangères au département*. Sur cette seule branche de l'arbre royal, quelle nichée de parasites! — Ailleurs je vois que Mme ÉHsabeth, si sobre, consomme par an pour 30 000 francs de poisson, pour 70 000 francs de viande et gibier, pour 60 000 francs de bougies, que Mesdames brûlent pour 215 068 francs de bougie blanche et jaune, que le luminaire chez la reine revient à 157109 francs. On montre encore à Versailles la rue, jadis tapissée d'échoppes, où les valets du roi venaient, moyennant argent, nourrir Versailles de sa desserte. — Il n'y a point d'article sur lequel les insectes domestiques ne trouvent moyen de gratter et grapiller. Le roi est censé boire chaque année pour 2190 francs d'orgeat et de limonade; « le grand bouillon de jour et de nuit »,
1. De Bezcnval, Mémoires, U, 206. Anecdote racontée par le duc de Cboiscul.
2. Archives nationales. Ra^iport de M. Texier (1780). Rapport de M. Mesnard de Chousy (G-, 738).
que boit quelquefois madame Royale âgée de deux ans, coûte par an 5201 livres. Vers la fin du règne précédent', les femmes de chambre comptent en dépense à la Dauphine « quatre paires de souliers par semaine, trois aunes « de ruban par jour pour nouer son peignoir, deux aunes « de taffetas par jour pour couvrir la corbeille où l'on dé- « pose les gants et l'éventail. » — Quelques années plus tôt, en café, limonade, chocolat, orgeat, eaux glacées, le roi payait par an 200 000 francs; plusieurs personnes étaient inscrites sur l'état pour dix ou douze tasses par jour, et l'on calculait que le café au lait avec un petit pain tçus les matins coûtait pour chaque dame d'atours 2000 francs par an». On devine qu'en des maisons ainsi gouvernées, les fournisseurs attendent. Ils attendent si bien que parfois sous Louis XV, ils refusent de fournir et «#e cachent.» Même le retard est si régulier qu'à la fin on est obligé de leur payer à 5 pour 100 l'intérêt de leurs avances; à ce taux, en 1778, après toutes les économies de Turgot, le roi doit encore près de 800 000 livres à son marchand de vin, près de trois millions et demi à son pourvoyeur*. Même désordre dans les maisons qui entourent le trône. « Mme de Guémenée doit 60000 livres à son cordonnier, « 16 000 àson colleur de papiers, et le reste àproportion. » Une autre, à qui le marquis de Mirabeau voit des chevaux de remise, répond en voyant son air étonné « Ce « n'est pas qu'il n'y en ait 70 dans nos écuries ; mais il n'y « en a point qui ait pu aller aujourd'hui *. » Mme de Montmorin, voyant que son mari a plus de dettes que de biens,
1. Marie-Antoinette, par d'Arnelh et Geffroy, I, 277 (29 février 1772).
2. De Luynes XVII, 37 {août 1758). — D'Argenson, 11 février 1753.
3. Archives nationales, 0 ', 738. Les intérêts payés sont de 12 969 francs pour le boulanger, de 39 631 fr. pour le marchand de vins, de 173 899 fr. pour le pourvoyeur.
4. Marquis de Mirabeau, Traité de la population. 60. — Le Gouvernement de Normandie, par Hippeau, II, 204 (30 sept. 1780).
168 L'ANCIEN RÉGIxME.
croit pouvoir sauver sa dot de 200 000 francs; mais on lui apprend qu'elle a consenti à répondre pour un compte de tailleur, et ce compte, « chose incroyable et ridicule « à dire, s'élève au chiffre de 180 000 livres*. » Une des « manies les plus tranchées de ce temps-ci, dit Mme d'O- « berkirk, est de se ruiner en tout et sur tout. 5> « Les « deux frères Villemer bâtissent des guinguettes de « 500 000 à 600 000 livres; l'un d'eux a 40 chevaux pour « monter quelquefois à cheval au bois de Boulogne*. » En une nuit, M. de Chenonceaux, fils de M. et de Mme Dupin, perd au jeu 700 000 livres. «M. de Chenonceaux et « M. de Francueil ont mangé 7 ou 8 millions d'alors*. » « Le duc de Lauzun, à l'âge de 26 ans, après avoir mangé a le fond de 100000 écus de rente, est poursuivi par ses a créanciers pour près de 2 millions de dettes*. » «M. le « prince de Conti manque de pain et de bois, quoiqu'il ait « 600 000 livres de rente; « c'est qu'il « achète et fait bâtir « follement de tous côtés ^» Où serait l'agrément, si l'on était raisonnable? Qu'est-ce qu'un seigneur qui regarde au prix des choses? Et comment atteindre à l'exquis, si Ton plaint l'argent? — Il faut donc que l'argent coule et coule à s'épuiser, d'abord par les innombrables saignées secrètes ou tolérées de tous les abus domestiques, puis en larges ruisseaux par les prodigalités du maître en bâtisses, en meubles, en toilettes, en hospitalité, en galanteries, en plaisirs. Le comte d'Artois, pour donner une fête à la reine, fait démolir, rebâtir, arranger et meubler Bagatelle de fond en comble par neuf cents ouvriers employés jour et nuit; et, comme le temps manque pour
1. Mme de la Rochejacquelein, Mémoires, p. 30. — Mme d'Oberkirk , II, 66.