Mme de Genlis, Mémoires, ch. 2 et
excès ne sont pas ordinaires; mais l'esprit de l'éducation est partout le même, je veux dire qu'aux yeux des parents il n'y a qu'une vie intelligible et raisonnable, celle du monde, même pour les enfants, et qu'on ne s'occupe d'eux que pour les y conduire ou pour les y préparer. Jusqu'aux dernières années de l'ancien régime *, les petits garçons sont poudrés à blanc, « avec une bourse, « des boucles, des rouleaux pommadés » ; ils portent l'épée, ils ont le chapeau sous le bras, un jabot, un habit à parements dorés ; ils baisent les mains des jeunes demoiselles avec une grâce de petits maîtres. Une fillette de six ans est serrée dans un corps de baleine ; son vaste panier soutient une robe couverte de guirlandes ; elle porte sur la tête un savant échafaudage de faux cheveux, de coussins et de nœuds, rattaché par des épingles, couronné par des plumes, et tellement haut que souvent « le « menton est à mi-chemin des pieds » ; parfois on lui met du rouge. C'est une dame en miniature; elle le sait, elle est toute à son rôle, sans effort ni gêne, à force d'habitude; l'enseignement unique et perpétuel est celui du maintien; on peut dire avec vérité qu'en ce siècle la cheville ouvrière de l'éducation est le maître à danser *. Avec lui, on pouvait se passer de tous les autres; sans lui, tous les autres ne servaient de rien. Car, sans lui, comment faire avec aisance, mesure et légèreté les mille actions les plus ordinaires de la vie courante, marcher, s'asseoir, so tenir debout, offrir le bras, relever l'éventail, écouter, sourire, sous des yeux si exercés et devant un public si délicat? Pour les hommes et les femmes ce sera plus tard
1. Mme d'Oberkirk, II, 35. — Celte mode ne cesse qu'en 1783. — De Concourt, La femme au dix-huilième siècle, 415. — Les petits parrains, es« tampe par Moreau. — Berquin, L'ami des enfants, passim. — Mme do Genlis, Théâtre d'éducation, passim.
?.. Lesage, Gil Blas, discours du maître à danser chargé de l'éducation du liis du comte d'Olivarès.
l'ancien bègimb. 12
la grande affaire ; c'est pourquoi c'est déjà la grande affaire pour les enfants. Avec les grâces de l'attitude et du geste, ils ont déjà celles de l'esprit et de la parole. A peine leur langue est-elle déliée, qu'ils parlant le langage poli, celui de leurs parents. Ceux-ci jouent avec eux et en font des poupées charmantes; la prédication de Rousseau qui, pendant le dernier tiers du siècle, remet les enfants à la mode, n'a guère d'autre effet. On leur fait réciter leur leçon en public, jouer dans des proverbes, figurer dans des pastorales. On encourage leurs saillies. Ils savent tourner un compliment, inventer une répartie ingénieuse ou touchante, être galants, sensibles et même spirituels. Le petit duc d'Angoulême reçoit Suffren un livre à la main, et lui dit : « Je lisais Plutarque et ses hommes illustres, « vous ne pouviez arriver plus à propos '.»Les enfants de M. de Sabran, fille et garçon, âgés de huit et neuf ans, ayant reçu des leçons des comédiens Sainval et Larive, viennent à Versailles jouer devant la reine et le roi VOreste de Voltaire, et le petit garçon qu'on interroge sur ses auteurs classiques « répond à une dame mère de « trois charmantes demoiselles : Madame, je ne puis me « souvenir ici que d'Anacréon ». Un autre, du même âge, réplique à une question du prince Henri de Prusse par un agréable impromptu en vers*. Faire germer des bons mots, des fadeurs, de petits vers dans un cerveau de huit ans, quel triomphe de la culture mondaine ! C'est le
1. Correspondance, par Métra, XIV, 212, XVI, 109. — Mme d'Oberkirk, II.