Gustave m, par Geffroy, II, 37. — Mme Vigée-Lebrun
pour soi ses contrariétés et ses chagrins, de leur épargner les idées tristes, de leur fournir des idées gaies. « Est-ce « qu'on était jamais vieux en ce temps-là? C'est la Ré- « volution qui a amené la vieillesse dans le monde. « Votre grand-père', ma fille, a été beau, élégant, soigné, « gracieux, parfumé, enjoué, aimable, affectueux et d'une « humeur égale, jusqu'à l'heure de sa mort... On savait « vivre et mourir alors ; on n'avait pas d'infirmités im- « portunes. Si on avait la goutte, on marchait quand « même, et sans faire la grimace ; on se cachait de souffrir « par bonne éducation. On n'avait pas de ces préoccupa- « tions d'affaires qui gâtent l'intérieur et rendent l'esprit « épais. On savait se ruiner sans qu'il y parût, comme « de beaux joueurs qui perdent sans montrer d'inquic- « tude et de dépit. On se serait fait porter demi-mort à « une partie de chasse. On trouvait qu'il valait mieux a mourir au bal ou à la comédie, que dans son lit entre « quatre cierges et de vilains hommes noirs. On était phi- « losophe ; on ne jouait pas l'austérité, on l'avait parfois K sans en faire montre. Quand on était sage, c'était par « goût et sans faire le pédant ou la prude. On jouissait de « la vie, et, quand l'heure était venue de la perdre, on ne « cherchait pas à dégoûter les autres de vivre. Le der- « nier adieu de mon vieux mari fut de m'engager à lui « survivre longtemps et à me faire une vie heureuse ».
Avec les femmes surtout, c'est peu d'être poli, il faut être galant. Chez le prince de Conli, à l'Isle Adam, chaque dame invitée « trouve une voilure et des chevaux à ses « ordres ; elle est maîtresse de donner tous les jours à « dîner dans sa chambre à sa société particulière »^ Mme
1. George Sand, I, 58-60. Récit de sa grand'mère qui, àtrenie ans, avait épousé M. Dupin de Francueil, âgé de soixante- deux ans.
2. Mme de Genlis, Souvenirs de Félicie, 77. — Mme Campan, III, 74. — Mme de Genlis, Dictionnaire des étiquettes, I, 348.
de Civrac étant obligée d'aller aux eaux, ses amis entreprennent de la distraire pendant le voyage; ils la devancent de quelques postes, et, dans tous les endroits où elle vient coucher, ils lui donnent une petite fête champêtre, déguisés en villageois, en bourgeois, avec bailli, tabellion et autres masques qui chantent et disent des vers. — Une dame, la veille de Longchamps, sachant que le vicomte de V. a deux calèches, lui en fait demander une ; il en a disposé, mais il se garde bien de s'excuser, et, sur le champ, il en fait acheter une de la plus grande élégance, pour la prêter trois heures : il est trop heureux qu'on veuille bien lui emprunter quelque chose, et sa prodigalité paraît aimable, mais n'étonne pas. C'est que les femmes alors sont des reines ' ; en effet, dans un salon elles ont le droit de l'être; voilà pourquoi au dix-huitième siècle, en toutes choses, elles donnent la règle et le ton*. Ayant fait le code des usages, il est tout naturel que ce soit à leur profit, et elles tiennent la main à ce que toutes les prescriptions en soient suivies. A cet égard, tel salon « de la très-bonne compagnie » est un tribunal supérieur où l'on juge en dernier ressort*. La maréchale de Luxembourg est une autorité; point de bienséance qu'elle ne justifie par une raison ingénieuse. Sur un mot, sur un manque d'usage, sur la moindre apparence de prétention ou de fatuité, on encourt sa désapprobation qui est sans appel, et l'on est perdu à tout jamais dans le beau monde. Sur un trait fin, sur un silence, sur un « oh! » dit à propos au lieu d'un « ah! » on reçoit d'elle, comme M. de
1. Voir sur cette royauté une anecdote dans Mme de GenVis [Adèle et Théodore, 1,69). — Mme Vigée-Lebrun, I, 156 : « Les femmes régnaient alors, la « Révolution les a détrônées.... Celte galanterie dont je vous parle a totale- « ment disparu. »
2. a Les femmes en France dictent en quelque sorte tout ce qui est à dire • et prescrivent tout ce qui est à faire dans le beau monde. » [A compara' tive View, by John Andrews, 1785).
3. Mme d'Oberkirk, I, 299. — Mme de Genlis, Mémoires, chap. xi.
Talleyrand, le brevet de parfait savoir-vivre qui est le commencement d'une renommée et la promesse d'une forlune. — Sous une telle « institutrice », il est clair que le maintien, le geste, le langage, toute action ou omission de la vie mondaine, devient, comme un tableau ou un poëme, une œuvre d'art véritable, c'est-à-dire infinie en délicatesses, à la fois aisée et savante, si harmonieuse dans tous ses détails que la perfection y cache la difficulté.
Une grande dame « salue dix personnes en se ployant « une seule fois, et en donnant, de la tête et du regard, à « chacun ce qui lui revient* », c'est-à-dire la nuance d'égards appropriée à chaque variété d'état, de considération et de naissance. « C'est à des amours-propres faciles à « s'irriter qu'elle a toujours affaire, en sorte que le plus « léger défaut de mesure serait promptement saisi» *; mais jamais elle ne se trompe, ni n'hésite dans ces distinctions subtiles; avec un tact, une dextérité, une flexibilité de ton incomparables, elle met des degrés dans son accueil. Elle en a un « pour les femmes de condition, un pour les « femmes de qualité, un pour les femmes de la cour, un « pour les femmes titrées, un pour les femmes d'un nom « historique, un autre pour les femmes d'une grande « naissance personnelle, mais unies à un mari au-dessous « d'elles, un autre pour les femmes qui ont changé par u leur mariage leur nom commun en un nom distingué, « un autre encore pour les femmes d'un bon nom dans la « robe, un autre enfin pour celles dont le principal relief « est une maison de dépense et de bons soupers ». Un étranger reste stupéfait en voyant de quelle démarche adroite et sûre elle circule parmi tant de vanités en éveil, sans jamais donner ni recevoir un choc, « Elle sait tout